La Lanterne (politique, sujets de société)

8 mars, 2018

NDDL, un mois 1/2 après

Classé dans : Economie,Politique,sujets de societe — llanterne @ 23:31

Il y a maintenant environ un mois 1/2 de cela, le chef du gouvernement tranchait enfin. La décision d’Edouard Philippe était irrévocable. Après 50 ans de débats passionnés, 179 décisions de justice, des occupations de terres agricoles et une consultation locale, le 17 janvier dernier, le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes était enfin abandonné. Mais en ce début de mois de mars, l’Etat de droit peine à s’imposer dans l’ex-ZAD de Notre-Dame-des-Landes, toujours non évacuée par les gendarmes. Alors que le chef du gouvernement avait précisé que son évacuation par les zadistes était par contre une condition sine qua non et cela avant la fin de l’hiver. Et alors que des incidents sans gravité ont éclaté ailleurs, le 3 mars, dans la ZAD de Bure (Meuse). Et que va-t-il se passer à NDDL, après l’abandon du projet, vu sous différents angles ?  Va-t-on aux devants de nouvelles difficultés, quant à l’extension de l’aéroport de Nantes ? Les aéroports français sont-ils réellement saturés ?  Avait-t-on vraiment besoin d’un nouvel aéroport, dans la région de Nantes ? Est-ce la fin des grands projets étatiques, suite à cet abandon face à une pression populaire ? Que faire des terres agricoles de l’ex-ZAD de Notre-Dame-des-Landes ? Et ce qui s’est joué à NDDL est aussi plus vaste et complexe. C’est un rapport à la modernité, au progrès. Car la question posée, c’est comment peut-on être moderne, tout en respectant l’équilibre environnemental sur le plan de l’aménagement du territoire. Comment concevoir un développement économique sans procéder à une artificialisation des sols, grignoter sur les surfaces agricoles et détruire les zones humides en France (dont on sait qu’elles sont très restreintes) ? Qu’en est-il sur le plan économique et de retour sur investissement ? Et combien vont coûter 50 ans d’atermoiements de l’Etat, sur le plan financier ? Quelles seront les compensations pour les collectivités locales ? Quelles seront les indemnisations accordées à Vinci ? Est-ce que cela sera un jour transparent ? Cela se négoce-t-il et que fait-on sur le plan comptable ? Autant d’interrogations sont soulevées et toujours en suspens.

Il y a un mois 1/2 de cela, avec l’abandon du projet de NDDL, c’était ainsi une longue histoire qui s’achevait, presque aussi longue que la Ve République. En effet, quand la déclaration d’utilité publique ouvre ce chantier d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, en 1965, Charles de Gaulle est encore au pouvoir. Edouard Philippe expliquait à l’Assemblée nationale, qu’il n’y avait pas de bonnes solutions sur ce dossier qui traînait depuis très longtemps. En effet, s’il y en avait eu une, elle aurait sans doute été prise avant. On ne pouvait s’avancer sur un projet divisant autant les Français, faisant si peu l’unanimité. Les critiques émanant des partisans du projet ont fusé, à la mi-janvier, les détracteurs parlant d’abandon en rase campagne, de déni de démocratie. On accusait alors le gouvernement d’avoir reculé devant les zadistes, à savoir les militants opposés au projet d’aéroport, occupant l’ex-Zone à défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes. Soit un néologisme militant (ZAD) utilisé pour désigner une forme de squat à vocation politique, la plupart du temps à l’air libre, généralement destinée à s’opposer à un projet d’aménagement, dans ce cas à Notre-Dame-des-Landes, en Loire-Atlantique (à quelques km de Nantes). Politiquement, le gouvernement est plutôt soutenu par les sondages. La réaction des Français pour la plupart n’est pas sur le fond, ne connaissant pas aux 3/4 le dossier. Mais ce qu’ils ont approuvé, c’est que c’était enfin une décision. Depuis 15 ans, c’était quand même à la une de l’actualité et c’était le symbole de cette incurie de l’Etat, incapable de prendre une décision. Pour les Français, c’était un symbole d’un Etat faible. Nous voulons des politiques prenant des décisions. La décision a été bien annoncée, elle tranchait non seulement un débat du passé, mais aussi par avance les débats à venir. Par exemple, un débat sensible commence à germer, à savoir la question de la rétrocession des terres aux agriculteurs, qui étaient propriétaires et qui ont été expropriés. Et qui la réclame, cette rétrocession, puisque l’aéroport ne se fait plus. Cela fait deux ans, que l’on sait qu’il ne se fera plus. En attendant, les zadistes s’organisent pour réclamer le droit de s’installer légalement sur les terres qu’ils occupent. De ce point de vue là, pour Edouard Philippe, c’était sa 1ère épreuve. C’est un ancien élu local, maire du Havre et il est parti du rapport des médiateurs. Si on relit le rapport, ces terres doivent revenir à l’Etat. Cependant, même si cela était noyé dans l’ensemble de son discours, Edouard Philippe y a apposé une fin de non-recevoir. Si bien que l’Etat ne va pas garder les terres, les préempter sur le plan cadastral. Il faudra cependant négocier, ayant eu des agriculteurs expropriés et trouver des solutions avec ces agriculteurs installés entre temps. Qu’aucun départ n’ait lieu à un moment donné s’avère difficilement imaginable déclarait cependant Edouard Philippe. A ce titre, le précédent du plateau du Larzac est instructif.

La lutte du causse Larzac fut un mouvement de désobéissance civile non-violente contre l’extension d’un camp militaire qui dura une décennie, de 1971 à 1981. Et qui se solda par une victoire lorsque François Mitterrand, nouvellement élu Président de la République, décida d’abandonner le projet. La lutte du Larzac est une référence historique pour de nombreux zadistes, qui disent s’en inspirer largement, sachant que les terres agricoles du plateau n’ont jamais été évacuées, puis rachetées à l’Etat par des agriculteurs, des éleveurs installés entre temps. Que ce soit entièrement pacifique, espérons-le mais cependant ce n’est pas certain, disent certains spécialistes. Quelques expulsions seront opérées avec discernement, a-t-il été déclaré récemment. Emmanuel Macron ne s’est pas encore exprimé publiquement sur le fond du dossier, mais sur le fond sécuritaire il a déclaré : « je ne veux pas voir ce genre de choses sur le territoire français ». Ce n’est pas Martine à la ferme, l’ambiance à NDDL. Edouard Philippe tend aux zadistes l’occasion de partir d’eux-mêmes. Dans son discours très mesuré du 17 janvier dernier, il n’y emploie cependant pas le terme de zadistes, mais celui d’occupants illégaux, soulevant en filigrane la question de l’évacuation, de l’avenir des terres occupées. Un dispositif de 200 gendarmes a été mobilisé, dans les environs de NDDL. Mais après avoir obtenu l’abandon du projet d’aéroport du grand ouest, les 300 zadistes de Notre-Dame-des-Landes continuent à mener la danse. Après avoir défié la préfète en visite sur le site, la huant (et certains lui montrant leurs fesses dénudées), ils avaient appelé à converger récemment à NDDL pour fêter leur victoire, incendiant en effigie un avion en carton-pâte. La remise en état de la fameuse D 231 dite la « route des chicanes », détruite et occupée par les zadistes, se fait désormais au moyen d’un dispositif ahurissant. Mais il ne faut pas parler de « zadistes » dans un sens réducteur, car c’est un mouvement très large, rassemblant divers types d’activistes aux profils variés. Ces occupants sont des agriculteurs, des ingénieurs agronomes, des artisans, des collectifs d’élus, des écolos et aussi une nébuleuse de casseurs. Et avec une alliance dans le mode d’action entre contre-expertise, grève de la faim, coupage de routes, occupation illégale, squat et manifestations d’agriculteurs ayant mis leur matériel en danger ou encore vu leur matériel saisi. D’ailleurs, le décès accidentel d’un zadiste a pesé dans la décision d’Edouard Philippe, ne souhaitant pas prendre le risque d’un nouvel incident. Et les forces de l’ordre rencontrent depuis 1986, des difficultés à s’adapter à la professionnalisation et la mobilité de ce type de mouvement protestataire. Après, il y aura un débat sur l’illégalité de l’occupation. Des canaux de discussion seraient ouverts sur l’aménagement du territoire et l’avenir de NDDL. Un projet agricole encore incertain dans l’ex-ZAD est débattu avec la préfète et ainsi, on pourrait espérer une issue pacifique. 

Faisons de NDDL, insufflait le rapport du médiateur, un lieu où l’Etat est intelligent, dans un contexte agro-écologique. Et c’est aussi une idée de ne pas évacuer par la force NDDL, suite à une trêve hivernale. Vu sous un autre angle, les choses seraient appelées à se déliter, l’ex-ZAD étant forcément appelé à se dissoudre. Cependant, les zadistes n’auront pas leur victoire symbolique, si au printemps, il y a des départs. Une nouvelle période trouble a aussi été ouverte en prenant cette décision. C’est le grand risque des 50 zones où il y a déjà des crispations locales. Une liste par sous-catégories du Figaro établie par les RG montre une diversité de risques et de troubles liés à des erreurs manifestes de dialogue et de consultation avec les populations. Et nous allons devoir faire face à d’autres problèmes ailleurs, comme à Bure. C’est aussi le début d’une réflexion différente sur les projets. Ce qui est quand même très frappant, c’est que la contre-expertise des citoyens s’est révélée plus pertinente, dans le cas du projet de NDDL. Donc il convient d’abord avant de lancer un grand projet, de lancer une consultation technique et la prendre en considération. C’est un premier dossier difficile sur l’écologie, après la loi travail. Naturellement, la décision a enflammé les débats politiques, le gouvernement ayant pour la 1ère fois ressuscité une opposition inaudible depuis l’élection de Macron, du FN à la France insoumise, en passant par Laurent Wauquiez. Mais la question la plus importante est de savoir si l’on a vraiment besoin d’un nouvel aéroport, dans la région de Nantes et ce qu’il en est sur le plan du retour sur investissement. Il est difficile de s’y retrouver dans le décompte des aéroports français. L’Inspection du travail en dénombre pas moins de 475, mais si l’on compte uniquement les aéroports commerciaux, l’Union des aéroports français en dénombre environ 170. La France compte ainsi un aéroport pour 358 000 habitants, soit trois fois plus qu’au Royaume-Uni, six fois plus qu’en Italie et douze fois plus qu’en Allemagne. Il faut faire la différence entre les 17 grands aéroports parisiens et régionaux, ceux qui accueillent plus d’un million de passagers par an et les petits aéroports locaux. Les premiers, dont celui de Nantes, font des bénéfices. D’après un rapport de Bruno Le Roux, leur contribution économique s’élève à 20 milliards d’euros et ils représentent 149 000 emplois. Par contre, les autres sont en déficit chronique faute de passagers et ne survivent que grâce aux subventions publiques, seulement un aéroport sur cinq étant rentable. Les écologistes dénoncent, depuis les années 1960, un gaspillage des ressources en France, pays pionnier et berceau de l’aviation civile et miliaire, étant pointé une vision de l’aménagement du territoire obsolète. Mais les critiques, aujourd’hui, viennent du secteur aérien lui-même. Le Board of Airlines Representatives (Bar) en France dénonçait récemment le « nombre pléthorique d’aéroports en France dont les coûts sont finalement supportés par les compagnies aériennes opérant dans l’hexagone sans bénéfice pour le transport aérien dans son ensemble ».

Les aéroports français ne sont semble-t-il pas saturés, par conséquent, le maillage territorial étant très dense bien que partiellement inégal (à l’exception peut-être des deux grands aéroports parisiens de Roissy et Orly). Nombreux sont ainsi les députés souhaitant un aéroport pour le territoire dans lequel ils ont été élus, sous prétexte de développement économique, quoi qu’il en soit du besoin réel et du retour sur investissement, souvent sujet à caution. Mais cela est valable pour d’autres projets d’aménagement, tel l’a établi Jacques Marseille dans « Le grand gaspillage ». C’est l’éléphant blanc dans les années 70, Sylvie Brunait en ayant dressé la liste. Vous avez ici ou là des ouvrages immenses, sur le territoire hexagonal, qui ne servent à rien. Edouard Philippe a évoqué l’enclavement de Nantes, estimant qu’il faudrait fluidifier la circulation, en contre-partie de cet abandon du projet. C’est là un signal adressé à la maire de Nantes, entendant sa colère de façon très nette. La difficulté est de s’accorder sur ce qui serait envisageable, avec la question des liaisons ferroviaires entre Nantes et Paris et Rennes et Nantes. L’aéroport de Rennes aura droit à un agrandissement et il y a aura une petite compensation sans doute. Mais on n’est pas sûr que l’extension de l’aéroport de Nantes, présentée comme une contre-partie éventuelle, ne se réalise. Surtout dans le rapport du médiateur sur NDDL, un petit quodici stipule que cela règle le problème pour vingt ans, soit pour maintenant. Mais en 2037, peut-être va-t-on repartir pour un tour. Alors dans vingt ans, c’est certes dans quatre élections. Mais il n’est pas impossible que l’on en reparle, un jour. Cette décision semble irrévocable, dans l’immédiat. Il faut tourner une page, mais est-ce si simple que cela. Ce projet datait, ne tenait pas la route. Mais l’intérêt de NDDL n’est pas lié uniquement au développement de Nantes, à la décentralisation, les élus locaux pointant du doigt Macron et son supposé mépris des territoires. Cela dit quelque chose sur l’évolution de notre économie, de notre société, de la façon dont on envisage l’avenir. Et ce qui s’est joué à NDDL, c’est comment on peut vivre la modernité. Et c’est ce qui explique également la motivation des zadistes à Notre-Dame-des-Landes, sur l’exemple de leurs prédécesseurs éleveurs du Larzac, jamais partis par la suite, se posant en gardiens du temple. Le changement climatique est important (quoi qu’il en soit des liens à établir avec), mais aussi la préservation de la bio-diversité, de nos terres cultivables, des zones humides. Et tous les élus diraient que oui, on doit se poser la question du développement du trafic aérien, de l’automobile, etc et de trouver d’autres moyens de développement de notre économie, plus harmonieuse, au XXIe siècle. Sur ce plan, Emmanuel Macron a du appuyer la décision d’Edouard Philippe à la marge, après la remise du rapport du médiateur. En effet, il s’est posé en tant que président « écolo » à l’échelle internationale et a pris Nicolas Hulot dans son gouvernement, à savoir sa prise de guerre et qu’il ne souhaitait pas perdre. Hulot aurait reçu négativement la nouvelle du maintien du projet.

En effet, NDDL posait une problématique qui est celle de l’aménagement du territoire (concernant un site classé rappelons-le, avec toute une faune et une flore protégée) et plus largement, celle du recul des surfaces agricoles, du recul des zones humides. La surface des sols artificialisés présente une hausse de façon régulière depuis 1992. On parle d’artificialisation du sol ou d’un milieu, d’un habitat naturel ou semi-naturel quand ces derniers perdent les qualités qui sont celles d’un milieu naturel. L’artificialisation s’accompagne généralement d’une perte de capacité d’auto-cicatrisation de la part du milieu (moindre résilience écologique). En 23 ans, l’artificialisation a augmenté de 36 % pour atteindre 51 603 km² en 2015, ce qui représente 9,4 % du territoire français. On observe sur la même période un recul de 7 % des terres agricoles, soit 0,2 % de baisse en moyenne par an, restant malgré tout majoritaires (couvrant 51 % du territoire). La part des zones boisées, naturelles, humides ou en eau est stable sur la période 1992-2015, représentant 39,6 % des sols de métropole en 2015 (alors qu’elle en représentait 38 % en 1992). Depuis 2015, les surfaces transformées en logements, commerces ou structures de loisirs ne cessent cependant d’augmenter. L’an dernier, 60 000 hectares de terres agricoles ont été urbanisés, dans l’hexagone. A titre de comparaison, 1/5 de la superficie foncière de la Belgique était artificialisée en 2006, soit une augmentation de 46 % en 20 ans de la surface lotie. Un des objectifs de la Trame verte et bleue française (TVB / SRCE) est de limiter ce phénomène et en atténuer les conséquences. Parallèlement à la Trame Verte et Bleue, la Région Nord-Pas-de-Calais expérimente une directive régionale d’aménagement visant à lutter contre l’artificialisation du territoire par la périurbanisation. Nicolas Hulot évoque la création d’une redevance, étudiant une nouvelle source de financement qui aurait un intérêt double : lutter contre l’artificialisation des sols et contribuer notamment à financer la préservation de la biodiversité. C’est une réflexion proposée à Edouard Philippe récemment, qui l’a invité à y travailler. Sur le plan financier, un autre débat se pose entre l’Etat et Vinci, d’une autre nature. Les négociations ont commencé entre Vinci et le gouvernement pour savoir si le groupe de BTP sera indemnisé après l’abandon. Vinci a annoncé que le trafic de l’aéroport de Nantes a augmenté de 15% en 2017. Edouard Philippe l’affirme, l’aéroport de Nantes-Atlantique sera modernisé, optimisé. Mais rien n’est sûr. Au-delà de la décision politique s’ouvrira un autre volet économique et Philippe se heurtera aux riverains bien décidés à en découdre à Nantes. 

Sur le plan économique, le projet d’extension sera très compliqué et il faudra le financer, les élus locaux n’étant pas préparés, l’Etat devant présenter le projet, ce qui est en général assez long. L’extension de l’aéroport de Nantes était présentée comme un projet réalisable en deux ans. L’aéroport vient d’être transféré ailleurs, à priori, ayant d’autres problématiques se posant, soit rallonger la piste, étendre l’aéroport de Nantes, repartir pour un tour, aussitôt relancé, en voyant s’il n’y a pas de problème. Les riverains de l’aéroport de Nantes s’en alarment également. Un patelain près de Roissy, Goussainville, a été vidé de sa population par les nuisances sonores avec des maisons abandonnées et murées, la même chose se produisant dans une localité près de Nantes. On fait allusion à une nuisance graduée par les nouvelles technologies. Ce que l’on pense, c’est qu’un certain nombre de dispositifs techniques ont été pris. Tout n’est pas obligé de se faire à Nantes également, à côté il y a Rennes et Angers, à 1/2 d’heure de train. En 2037, on verra peut-être que les projections de trafics aériens seront beaucoup moins importantes, disent certains spécialistes. Sur le plan pécunier, Bruno Le Maire a bien l’intention de faire baisser la note, ayant reçu le PDG de Vinci. Et qui s’entendra avec l’Etat, vu le nombre d’appels d’offres auquel le groupe répond chaque année, étant déjà concessionnaire de l’aéroport de Nantes. Car le débat de la gabegie ne se fera pas. Certes, cela coûtera environ 450 millions d’euros, le débat sur les APL touchant à 110 millions d’euros ! Mais en général, ces choses-là se résolvent, car il y a d’autres sujets de conversation, les élus locaux ayant quelques moyens de recours. Dans le cas de l’aéroport de Nantes, il y en aura, mais l’aéroport existe déjà et fonctionne déjà. Sa modernisation coûtera plusieurs dizaines de millions d’euros, mais il y aura quand même des économies sur ce plan-là, car les infrastructures existent déjà. Le débat portera sur les conditions, où il pourrait y avoir indemnisation suite à l’abandon du projet de NDDL, pour savoir en restant dans la légalité, comment défendre au mieux les intérêts de l’Etat. Jusqu’à 350 millions d’euros, c’est que l’Etat pourrait avoir à verser à Vinci, selon certaines estimations. Cependant, dans l’esprit de l’opinion publique, le fait d’avoir tranché est un immense progrès et occulterait le reste. La terrible gabegie a eu lieu avant, durant les 60 ans. Les 31 millions d’euros des collectivités locales ont été prêtés par ces-dernières et il était convenu que l’Etat les prennent en charge. Mais si les Français payent à la fin, il est vrai que cela serait plus compliqué. A défaut d’argent, l’Etat a d’autres arguments. Mais autre problématique soulevée, Vinci étant un aménageur puissant, n°4 au monde et n°1 en France, présent dans les partenariats public / privé, le groupe peut exercer, il est vrai, une forme de chantage. A savoir faire cela contre autre chose, ce qui peut aller à contre-courant des règles du marché public. L’aéroport de Nantes-Atlantique géré par eux, doit faire l’objet d’aménagements supérieurs à 350 millions d’euros, peut-être 720 millions d’euros selon certains experts, ce qui aurait été pire encore pour NDDL. Sans compter le coût politique, car il aurait fallu expulser les zadistes. La moyenne, c’est le double du prix. 

On parle d’argent public et ce qui est souvent assez choquant, c’est cette approche commerciale, ne connaissant probablement jamais les tenants et les aboutissants du sujet abordé. Les partenariats public / privé soulèvent le même problème. En revanche, vous reportez ce coût sur les décennies à venir, soit 40, 50 ans, par l’endettement, etc. Pour le ministère de la défense, l’ajout d’une prise de courant coûterait 10 fois ce qu’il coûte à n’importe quel entrepreneur. C’est mal négocié, un rapport comparatif pointant le surcoût d’une prison construite en partenariat avec l’Etat. C’est préoccupant pour un Etat qui n’a pas d’argent. Quand l’Etat construit lui-même une route, il n’y a personne dans la comptabilité publique. Cependant, il y a une grande transparence de la part de Vinci et c’est une entreprise qui communiquera, devra communiquer. Ce que l’on ne connaîtra pas, en revanche, ce sont les dessous de table d’autres négociations. Par exemple, il y a un projet d’ouvrir le capital des aéroports de Paris (ADP). Si l’Etat n’explique pas que Vinci présente une meilleure offre financière dans l’entrée au capital d’ADP, cela ne se fera pas. Et l’Etat sera feux fois plus sous surveillance depuis l’abandon du projet de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (NDDL), notamment par la Cour des Comptes. Vinci a de très bons juristes et sur un projet récent d’autoroutes, dans un différent avec Ségolène Royal, il y a eu un recours et il a été déterminé que ce contrat était illégal. Ce contrat est administratif et l’Etat peut le casser ou en rediscuter les conditions et cela varie d’un contrat classique. L’Etat peut mettre en avant un motif d’ordre d’intérêt général, d’ordre de sécurité publique, dans l’abandon du projet d’aéroport de NDDL. Aujourd’hui, tous les chiffres restent fantaisistes et cette négociation devra être transparente. Ce sont des montages un petit peu complexes aussi. Par contre, on sait qu’on trouvera très rarement ce type de sociétés dans des recours, parce que cela ne se fait pas non plus. Cela se règle autrement. L’indemnisation peut aussi être absente. Mais Vinci n’a aucune raison d’aller jusqu’au contentieux, au Conseil d’Etat, étant là question de s’en prendre juridiquement à l’Etat qui leur passe des commandes avec le risque de perdre. Par contre, une des contre-parties peut-être dans des contrats à l’étranger. Quand le chef de l’Etat effectue un déplacement officiel à l’étranger, il part très généralement avec les entrepreneurs de travaux publics, en Chine, en Inde, en Afrique du sud. Et là justement le gouvernement, le chef de l’Etat peut être un facilitateur pour passer des contrats. Vinci a décroché un contrat d’exploitation au Chili, celui de l’aéroport de Belgrade, exploite des aéroports au Japon, a racheté une entreprise de BTP en Australie, décroché un contrat de traitement de déchets en Allemagne et n’a donc vraiment pas attendu la décision de NDDL.  

                                                                                                                                                                                                            J. D.

 

2 janvier, 2018

« Au revoir là-haut » d’Albert Dupontel

Classé dans : theatre et 7e art — llanterne @ 3:27


« Au revoir là-haut », c’est le dernier film d’Albert Dupontel (coécriture et réalisation), adaptation cinématographique du roman éponyme de Pierre Lemaitre (prix Goncourt 2013). L’ex-humoriste se frotte ainsi à la réalisation pour la 7e fois dans sa carrière. C’est  en 1992, qu’Albert Dupontel s’initie à la mise en scène avec Désiré, son premier court métrage, puis dans la réalisation avec son premier film Bernie (1996), qui obtient un grand succès. Toujours adepte en tant que réalisateur des scénarios sinistres et de l’humour noir, il se démarque, ici, au travers cette adaptation littéraire, à la trame historique bien que romancée.  

En novembre 1920, Albert Maillard (modeste comptable), est interrogé par un officier de la Gendarmerie française, au Maroc. A travers son témoignage, il raconte la fin de sa participation à la Première Guerre mondiale, sa rencontre avec Edouard Péricourt (le 9 novembre 1918), fils de bonne famille parisienne (dessinateur fantasque, homosexuel et rejeté par son père). Edouard Péricourt est défiguré par un éclat d’obus en secourant Albert Maillard, alors enseveli sous terre par une explosion. Edouard est une gueule cassée, alors qu’Albert, traumatisé, devient paranoïaque. Démobilisés, Albert et Edouard, amers, vivent difficilement à Paris. Ensemble, faisant face à l’incapacité de la société française de leur ménager une place, ces deux laissés-pour-compte montent ainsi une opération d’escroquerie aux monuments aux morts, prenant appui sur l’une des valeurs les plus en vogue de l’après-guerre, à savoir le patriotisme. Ainsi, ils vendent aux municipalités des monuments fictifs, encaissant l’argent avant de disparaître (la livraison du monument aux morts n’étant jamais effectuée, le monument n’ayant même jamais été réalisé, l’approche commerciale s’opérant sur la simple présentation d’un catalogue, faisant ainsi appel aux talents de dessinateur d’Edouard). 

L’histoire suit également Henri d’Aulnay-Pradelle, leur ancien lieutenant va-t-en guerre, aristocrate arriviste, devenu lui aussi escroc et qui est parvenu à intégrer la famille Péricourt, dont le patriarche (le père d’Edouard) règne sur la classe politique parisienne. Ce-dernier profite des nombreux morts inhumés dans des tombes de fortune sur le champ de bataille pour signer un contrat avec l’Etat prévoyant de les inhumer dans des cimetières militaires, vendant « aux collectivités des cercueils remplis de terre et de cailloux… ». Dès lors, Edouard (devenu son beau-frère, Henri ayant épousé sa soeur) et Albert n’auront de cesse de tenter de le faire chuter, en le confondant, ayant eu vent des escroqueries auxquelles il s’associe. Pierre Lemaitre a emprunté le titre de son roman (ici adapté sur le grand écran), à la dernière lettre adressé à sa femme par le soldat Jean Blanchard injustement fusillé en 1914 et dans laquelle il écrit « Au revoir là-haut ma chère épouse ».

Sur le plan de la réalité historique, si l’arnaque au monument aux morts est inventée par l’auteur, celle du trafic des cercueils est réelle. A l’issue de 1914-18, la majorité des familles endeuillées souhaite exhumer le corps de leur parent mort au feu (toujours enterré suivant la loi, dans un carré militaire voisin du lieu où il est tombé au champ d’honneur), afin de l’inhumer dans le cimetière communal, mais le gouvernement interdisant cette pratique par souci d’hygiène, d’économie et pour ne pas mettre en danger l’intégrité et l’identité des cadavres. Bravant cette interdiction, ces familles entreprennent par elles-mêmes ou en faisant appel à des « mercantis de la mort » (entrepreneurs locaux ou « maisons » de pompes funèbres parisiennes, voire des escrocs), de violer les sépultures militaires et ramener clandestinement les corps. Le développement de cette pratique illicite dans les années 1919 et 1920 incite le ministère de l’Intérieur à prendre des décisions, oscillant entre prévention et répression, jusqu’à la loi du 31 juillet 1920 prévoyant que la totalité des frais de transfert autorisé des corps de soldats morts soient désormais à la charge de l’Etat. 

L’adaptation réalisée par Albert Dupontel (réalisateur et comédien dans le rôle d’Albert) de ce roman picaresque (et non un roman historique) s’avère relativement talentueuse sur le plan de la réalisation et de la mise en scène. Il est à souligner l’interprétation valable d’Albert Dupontel, mais également la prestation d’acteur de Néhuel Pérez Biscayart dans le rôle d’Edouard Péricourt. Il s’avère talentueux en « gueule cassée » masquant son infirmité derrière ses superbes masques chatoyant et colorés, dignes du carnaval de Venise (dessinés et confectionnés par ses soins), tentant de se faire comprendre en joignant la parole aux gestes, ayant perdu partiellement l’usage de la parole. Mais il est aussi à souligner celle de Laurent Lafitte particulièrement crédible dans le rôle d’Henri d’Aulnay-Pradelle, ainsi que celle de Niels Arestrup, dans le rôle du père d’Edouard Péricourt, en dépit d’une chute en queue de poisson, souvent inhérente au cinéma (français) contemporain.

                                                                                                                          J. D.

 

23 octobre, 2017

Carnet littéraire – Coups de coeur

Classé dans : Focus litteraire — llanterne @ 3:11

« Ce que doit faire le (prochain) président », Agnès Verdier-Molinié, Albin Michel

Etait-ce inconvenant de suggérer ce que DEVAIT faire le prochain président, en pleine campagne, il y a quelques mois de cela ? Non : car ceci est plus un plan qu’un programme. C’est une obligation morale de résultat. La situation de la France est en effet à haut risque. Elus, syndicats, gestionnaires, ministres en portent la responsabilité. Nous avons pourtant toutes les clés pour éviter le mur. En sortant de l’asphyxie fiscale et de la prolifération des normes et des lois. On croit que c’est impossible de réformer notre pays car tout – les dépenses folles, le chômage, la dette – est à reconstruire ? C’est juste qu’il faut « faire le job », maintenant. La feuille de route est là, il suffit de la mettre en oeuvre.

Agnès Verdier-Molinié est directrice de la Fondation iFRAP, un think tank qui évalue les politiques publiques. Elle est intervenue régulièrement sur les thématiques de la campagne présidentielle et a déjà publié entre autres, avec succès, On va dans le mur ! Au travers cet ouvrage publié avant l’élection d’Emmanuel Macron, elle livre quelques pistes de réformes bien éclairantes.

« Tout ce qu’il ne faut pas dire », Bertrand Soubelet, Plon

Le 18 décembre 2013, Bertrand Soubelet, général de corps d’armée et directeur des Opérations et de l’Emploi de la Gendarmerie, a été écarté pour avoir dit la vérité : la sécurité dans notre pays n’est pas assurée comme elle le devrait. Que s’est-il passé ? Au Palais-Bourbon, devant les députés, ce jour-là, il a expliqué, en toute franchise, les difficultés que rencontre la gendarmerie : six mille emplois supprimés, une procédure trop complexe, une justice sans moyens, des délinquants dans la nature malgré l’engagement des gendarmes et des magistrats, des coupables mieux considérés que les victimes. A ce titre, Bertrand Soubelet ne peut s’empêcher de penser aux attentats de janvier et au carnage de novembre 2015. C’est le résultat de plus de trente ans de mollesse dans la lutte contre l’insécurité, analyse-t-il. 

Des pressions ont été exercées sur lui pour le faire quitter la gendarmerie qui a été sa vie pendant trente-cinq ans. Désormais personne ne peut lui opposer un pseudo devoir de réserve, d’où ce livre. Son diagnostic est simple : la sécurité est l’affaire de tous. Il est temps de réagir, grand temps. Il y a urgence. Notre société est en danger. Jamais le danger n’a été aussi menaçant. Il ne fait pas de polémique, il ne roule pas pour un parti politique. Simplement, il alerte. Parce qu’il aime son pays.

« Sans autorité, quelle liberté ? », Bertrand Soubelet, Editions de l’Observatoire

« La France va dans le mur ». « On ne peut plus continuer comme ça » : tous les citoyens font ce constat d’échec, quand les politiques, eux, s’obstinent à rester aveugles, à diviser au lieu de rassembler. Qu’il s’agisse de la justice ou du maintien de la tranquilité publique, il est grand temps d’apporter les remèdes pour guérir un système malade. 

De son poste, Bertrand Soubelet a vu ce que la société française comportait d’espoir, de besoin de changement et d’institutions fortes. Il a vu aussi, ses zones de non-droit et ses exclusions. Il faut s’indigner, lutter, rétablir une autorité bienveillante. Il a été l’un des plus hauts responsables de la gendarmerie française. A la demande des élus de la République, il a expliqué les carences et les défis, auxquels nous devions faire face. Cette vérité, détaillée dans un livre, lui a coûté cher (« Tout ce qu’il ne faut pas dire »), ayant provoqué son exclusion de cette institution. Désormais libre de parole et loin de la « Grande Muette », il ne veut plus rien cacher.

« Le monde au défi », Hubert Védrine, Fayard

Pour Hubert Védrine, la « communauté internationale » est un objectif, pas encore une réalité. Ni les idéaux de l’ONU, ni le marché global n’ont suffi à la fonder. Le monde est éclaté, le pouvoir est émietté, les mentalités s’opposent, chaque peuple est mû par ses propres passions et ses intérêts immédiats.. Et si la cohésion de l’humanité se créait autour de la vie sur la planète ?

Dans ce nouvel opus, Hubert Védrine trace un portrait lucide de notre monde et tente de jeter un pont entre la géopolitique et l’écologie. Il nous livre, là, un éclairage clair et puissant, sans langue de bois, sur la réalité du monde d’aujourd’hui par l’ancien ministre des Affaires étrangères. 

« Un fauteuil sur la Seine », Amin Maalouf, Grasset

En racontant la vie et les aventures des dix-huit personnages qui se sont succédé au 29e fauteuil de l’Académie française depuis 1634, Amin Maalouf nous fait revivre de manière charnelle, incarnée, quatre siècles de l’histoire de France. Son premier occupant se noie dans la Seine, Montherlant se suicide dans son appartement avec vue sur la Seine, et l’Académie elle-même siège dans un périmètre longé par la Seine, entre le Louvre et le quai Conti : unité d’un lieu à partir duquel se déploie le kaléidoscope de l’Histoire.

Le pouvoir des rois et des cardinaux, des hommes d’épée et des négociateurs, l’autorité grandissante ou déclinante des philosophes et des savants, l’influence des poètes, des librettistes, des dramaturges et des romanciers : autant de visages de la gloire qui nous parlent des âges différents de la Nation. On revisite ici la révocation de l’Edit de Nantes, la Fronde et le jansénisme, l’expulsion des jésuites et l’émergence de la franc-maçonnerie, la Révolution de 1789, l’insurrection du 13 Vendémiaire et le coup d’Etat du 18 Brumaire, le Second Empire, la guerre de 1870 et la Commune de Paris, l’invention de l’anesthésie et celle des funérailles nationales, l’affaire Dreyfus et les grandes guerres du XXe siècle…

A partir d’un simple fauteuil, lieu de mémoire fragile et chaleureux posé sur les bords de la Seine, Amin Maalouf nous fait redécouvrir à la fois la permanence et les métamorphoses de notre « génie national ».

« Des hommes qui lisent », Edouard Philippe, JCLattès

Des hommes qui lisent est le récit d’un homme par les livres qu’il a aimé, qui l’ont marqué : des livres qui ont fait de lui un fils, un père, un citoyen, un homme politique. Il explique un engagement, une vision, une pensée, des doutes et des choix.

Edouard Philippe et Premier ministre. Il a été député et maire du Havre. Il est l’auteur de deux romans écrits avec Gilles Boyer : L’Heure de vérité et Dans l’ombre.

« La France est-elle finie », Jean-Pierre Chevènement, Fayard

La France va-t-elle se résigner à sortir définitivement de l’Histoire pour devenir un simple parc d’attractions, à l’extrémité occidentale d’une Europe elle-même marginalisée ? Ou bien trouvera-t-elle la force de redevenir une nation de citoyens dont elle a fourni le modèle, pour offrir un avenir à sa jeunesse et continuer son histoire ?

Dans ce livre décapant, Jean-Pierre Chevènement éclaire le chemin par lequel nous en sommes arrivés là. Au moment où la monnaie unique, créée il y a vingt ans à Maastricht, prend l’eau, il montre comment le « pari pascalien » de François Mitterrand sur un au-delà des nations appelé « Europe » n’a pas seulement recouvert le ralliement de la gauche française au néo-libéralisme, mais s’enracine dans un doute plus ancien de nos élites sur la France.

Méditation sur le destin de notre pays entre de Gaulle et Mitterrand, il rend enfin lisible, dans toute sa cohérence, l’histoire de notre dernier siècle. Il fournit ainsi les clés qui peuvent permettre un retour de la France du XXIe siècle au premier rang des nations.

Jean-Pierre Chevènement est l’un des artisans décisifs du Congrès d’Epinay (1971) qui a refondé le Parti socialiste, il est l’auteur des programmes de ce parti en 1972 et 1979 et l’un des négociateurs du Programme commun de la gauche (1972). Plusieurs fois ministre de 1981 à 2000 (Recherche, Industrie, Education nationale, Défense, Intérieur), il défend depuis longtemps l’idée d’une « autre politique ». Président d’honneur du MRC, sénateur du Territoire de Belfort, il est aussi vice-président de la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat.

« Un défi de civilisation », Jean-Pierre Chevènement, Fayard

Sidération : les attentats et le spectre de la guerre civile nous ont pris à l’improviste. Comme en 1870 et en 1940, la France se redécouvre un ennemi qu’elle n’avait pas vu venir et qu’elle peine d’ailleurs à définir. D’abord comprendre : nommer les maux, mais avec de justes mots. La gravité des attentats tient aux faiblesses qu’ils révèlent et que nos élites ont laissé se creuser au fil des ans. Pour remonter aux causes, déplaçons notre regard du terrorisme djihadiste mondialisé vers une « globalisation » devenue folle. Cette globalisation a modifié la hiérarchie des puissances, créé des fractures sociales, géographiques, générationnelles, miné la démocratie, suscité frustrations et rejets, particulièrement dans le monde musulman. Elle a mis en crise le modèle républicain et périmé le projet européen initié par la France après 1945.

Le fond de l’affaire ne serait-il pas que nous ne savons plus aujourd’hui qui nous sommes ni ce que nous voulons faire ? Face à une globalisation, mère d’un nouveau chaos mondial, la France a encore les moyens de faire face, en donnant vie, de concert avec l’Allemagne, au projet d’Europe européenne, de l’Atlantique à l’Oural, que le général de Gaulle avait conçu pour elle. Seul levier pour peser au XXIe siècle entre les Etats-Unis et la Chine, et renouer avec l’universel en ouvrant au monde, y compris musulman, un horizon de progrès. Dans les épreuves, des forces de résilience insoupçonnées sont en train de surgir, qui sont aussi des forces spirituelles : regain d’un patriotisme républicain, à la fois de principes et enracine dans toute notre histoire, laïcité éclairée par la Raison, universalisme du réel. Le bateau France a encore les moyens de se redresser. Jean-Pierre Chevènement dessine la carte d’une confiance retrouvée. Le bateau France n’a besoin que d’un cap : un projet politique qui soit aussi un projet de civilisation.

« Alstom, scandale d’Etat », Jean-Michel Quatrepoint, Fayard

Le 19 décembre 2014, presqu’à la sauvette, les actionnaires d’Alstom décident de vendre à l’américain General Electric les activités énergie du groupe, un des leaders mondiaux pour l’équipement des centrales électriques. Une bonne affaire pour GE. Une mauvaise pour la France. Après Pechiney, Arcelor, Alcatel, c’est le dernier acte du grand démantèlement de l’industrie française. La France perd le contrôle d’un secteur stratégique : l’électricité, l’un des piliers de la croissance économique du XXIe siècle. D’Alstom, il ne reste que la branche Transport.

De la fabrication des turbines Arabelle indispensables à la nouvelle génération des EPR à la maintenance du parc existant de centrales nucléaires, c’est toute la filière nucléaire française qui est ainsi déstabilisée. Au moment même où Areva est en grande difficulté. Il n’y aura pas d’« Airbus européen » de l’énergie non plus.Comment une telle chose a-t-elle pu se produire ? Pourquoi n’a-t-on pas négocié un accord équilibré ? Pourquoi l’État n’a-t-il rien vu venir ? Quel rôle ont joué les deux ministres, Montebourg, puis Macron ? Oui, il y a bien une affaire Alstom.

Jean-Michel Quatrepoint mène une enquête serrée autour de ce dossier. Il raconte la nouvelle stratégie des États-Unis pour faire main basse sur les fleurons industriels européens, et français en particulier. Notre classe dirigeante se révèle impuissante à faire prévaloir les intérêts du pays. Jean Michel Quatrepoint est journaliste. Après onze ans passés au Monde, il a dirigé les rédactions de l’Agefi, de la Tribune et du Nouvel Economiste. Il a été pendant quinze ans le patron de La Lettre A. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont La Crise globale (Mille et une nuits, 2008) et Le Choc des empires (Gallimard, 2014).

« Bandes à part, Pour en finir avec la violence », Jean-Claude Barreau, Plon

Des territoires interdits. Voilà ce que sont devenues nos cités HLM. La violence, le racket, le trafic de drogue, la corruption, les émeutes y règnent en maîtres. Et de très jeunes bandes d’adolescents y entretiennent une terreur contre laquelle la police ne peut plus rien… Comment venir à bout de ces zones de non-droit, dans lesquelles même les médecins n’osent plus se hasarder la nuit ?

Jean-claude Barreau, ancien prêtre, ancien éducateur de rue dans le XVIIIe arrondissement (auprès des blousons noirs, dans les années 1960-70) de Paris et conseiller particulier de François Mitterrand – mais aussi de Charles Pasqua – dans les années 1980, livre sa réponse. Une réponse ? Non. Un véritable plan de campagne. Son ouvrage (sorti en 2002) tranche dans un débat d’actualité brûlante, propose des solutions originales et nous donne enfin l’espoir d’une paix retrouvée dans nos banlieues…

« Luke Rhinehart, L’homme dé », George Powers Cockcroft

Le psychanalyste Luke Rhinehart a décidé de transformer son existence en un immense jeu de hasard : il laisse de simples dés prendre pour lui toutes les décisions de son existence. Très vite, le « syndrome du dé » se répand dans la population. Et les autorités s’inquiètent. Marié, âgé de 32 ans, habitant à New-York, Luke Rhinehart est recherché par le FBI. Motif : subversion de la vie quotidienne. Le Dr Rhinehart a peut-être inventé, sans le savoir, le moyen d’en finir pour toujours avec la civilisation. Assez troublant…

L’Homme-dé, manifeste subversif affirmant le droit à l’expression de tous les fantasmes, est devenu très vite une sorte de mot de passe pour initiés. Après sa publication quasi clandestine en France (1971), il fait désormais partie des « livres cultes » dont la lecture s’impose à chacun. 

Né en 1932, Georges Powers Cockcroft, alias Luke Rhinehart, a enseigné la littérature et la psychologie. Il vit à Majorque.

« Changez d’alimentation », Pr Henri Joyeux, Pocket

Notre organisme est heureusement très cohérent. Si nous lui donnons les bons aliments, nous avons le maximum de chances de rester en excellente santé. Quels sont alors les aliments à éviter ? Quels sont ceux qui, au contraire, peuvent nous permettre de préserver, voire d’améliorer notre santé ? Comment une bonne nutrition peut-elle freiner ou stopper les symptômes de nombreuses maladies ? Peut-on se protéger contre le cancer ? Et que penser du gluten, du lait et de la viande ?

Dans ce livre, le professeur Joyeux répond à toutes ces questions, et bien d’autres, et permet à chacun de savoir comment se nourrir. 

Chirurgien cancérologue et chirurgien des hôpitaux, professeur honoraire à la faculté de médecine de Montpellier, Henri Joyeux a publié de nombreux ouvrages consacrés à la santé, et notamment à l’alimentation.

 

 

2 octobre, 2015

« Ce soir ou jamais » de Frédéric Taddéï – « Face à l’afflux de réfugiés, que faire ? »

Classé dans : Diplomatie,Europe,Monde,Politique,sujets de societe — llanterne @ 21:15

L’émission « Ce soir ou jamais », présentée par Frédéric Taddeï sur France 2, réunissait dans son dernier numéro, plusieurs personnalités, dont le philosophe Edgar Morin, le député (Les Républicains) Henri Guaino, l’économiste Jacques Attali, la géopoliticienne Béatrice Giblin, le philosophe et mathématicien Olivier Rey, ainsi que la journaliste Eugénie Bastié, pour débattre de la crise des migrants. Comme toujours dans cette émission, la tonalité était souvent subsersive, mais les échanges s’avéraient être sans langue de bois, enrichissant et instructifs.

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L’Inca et le Conquistador – Musée du quai Branly

Classé dans : Culture — llanterne @ 16:33

« L’Inca et le Conquistador », Musée du Quai Branly, 23 juin – 20 septembre 2015

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Du 23 juin au 20 septembre 2015, le musée du quai Branly a consacré son exposition temporaire à l’art inca, à travers la thématique originale de la chute et la conquête de l’empire inca, au milieu du XVIe siècle. J’ai eu le loisir de la découvrir récemment, et bien que devant reconnaître être d’ordinaire, peu réceptif, toutes proportions gardées, disons aux arts premiers, en général, et beaucoup plus à tout ce qui relève de l’Antiquité (Egypte ancienne, Grèce, etc.), je dois avouer mon mea-culpa et mon agréable surprise, face à l’esthétique et l’intérêt réel de certaines pièces exposées, rarissimes et relevant d’un artisanat assez fin et élaboré. Le parcours suit un fil rouge.

Ainsi, à travers les portraits de l’Inca Atahualpa et du conquistador Francisco Pizarro, l’exposition – de grande qualité – retrace les moments-clés de la conquête de l’empire Inca et met en scène la déroute de deux mondes, à l’orée de leur destin. Dans les années 1520, l’empire espagnol de Charles Quint, assoiffé d’or et de conquêtes, poursuit son exploration de l’océan Pacifique et du littoral sud-américain entamée une décennie plus tôt, avec déjà la conquête de l’actuel Mexique et la chute de l’empire aztèque. Au même moment côté amérindien, le plus grand empire inca jamais connu – Tawantinsuyu, « l’empire des quatre quartiers » – mène son expansion sous le règne de Huayna Capac. A la mort de ce dernier, une crise dynastique porte au pouvoir son fil Atahualpa, coïncidant avec l’arrivée sur le territoire péruvien de l’espagnol Francisco Pizarro et de ses conquistadores.

Autour des récits espagnols et indigènes de la conquête, illustrant les parcours parallèles puis l’affrontement de ses deux protagonistes, l’exposition retrace les moments-clés de l’histoire du continent sud-américain. Présentés sous forme de dialogue, les objets incas et hispaniques, les peintures, cartes et gravures d’époque mettent l’accent sur la confrontation de deux mondes radicalement opposés, engagés dans une profonde révolution politique, économique, culturelle et religieuse.

A ce titre, l’exposition est construite sur le plan de son parcours, en quatre sections, chaque section intégrant un nombre varié d’objets. Les deux premières sections concentrent la majeure partie des objets. La première partie met en scène les deux camps adverses et leur chef respectif, la deuxième section donne corps à la rencontre avec les Espagnols, avec des objets phares comme le siège en bois, ainsi qu’aux symbole véhiculés sur cette rencontre : la bible d’un côté, les rituels de boisson de l’autre. Puis suivent la capture et la rançon d’Atahulapa. La troisième section, moins riche en objets, intègre plusieurs multimédia : sur la ville de Cuzco, sur l’assassinat de Pizarro et sur le vol et le transport du corps d’Atahualpa dans sa terre natale. En guise de conclusion, la quatrième partie ouvre sur la suite de la conquête. Une exposition passionnante, maintenant logiquement terminée, mais peut-être en prolongation, outre l’exposition permanente qui est également de grande qualité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le Moulin à Caffé 22, rue de Caumartin, Paris IXe EXPOSITION PHOTO « Répétitions » Septembre 2015

Classé dans : Culture — llanterne @ 1:48

Nicolas Faugère 1

Nicolas Faugère, photographe

 

Chaque photographie est limitée à cinq tirages numérotés, et signés au dos.

Prix de la photographie : 90€

Contacts du photographe :

Tél : 06.50.40.12.51 Courriel : nicofaugere@hotmail.com

Nicolas Faugère, photographe de l’intime

 

Voilà près de trente ans que Nicolas Faugère a fait de la photographie une passion qu’il pratique en esthète. Photographe de l’intime, il se définit comme « portraitiste » et aime à saisir les instants privilégiés que le hasard propose, à fixer ces visages qui, un moment, sous une lumière nouvelle, révèlent l’humanité la plus naïve.

Né à Bordeaux en 1967, Nicolas Faugère, obtient une licence d’Etudes cinématographiques à l’université de Paris VIII, après avoir étudié à l’Institut supérieur d’études cinématographiques (Paris) et à l’Institut des arts de diffusion (Belgique). Dans le même temps, ses reportages l’entraînent aussi bien en Asie qu’en Afrique – au Népal en 1989, au Zaïre en 1992 où il répondait à une commande de l’UNICEF. De 1995 à 2015, il organise cinq expositions à Paris, et, dévoile, en 2014, à la Galerie « Arrêt sur l’Image » de Bordeaux, vingt-et-une photographies appartenant à la même série que propose, aujourd’hui, sa dernière exposition.

« Répétitions » présente ainsi deux séries de dix et cinq photos en noir et blanc, prises, avec un appareil photo argentique (objectif de 50 millimètres) au cœur de la Comédie française en 2000 et du Centre Pompidou en 1997. Les dix photographies du Centre Pompidou montrent, tour à tour, trois danseuses évoluant sur le plateau de la Grande salle de spectacle du sous-sol. Prises sur le vif, les artistes sur scène nous apparaissent proches ou évanescentes, dans un décor minimaliste où leurs gestes dessinent de grandes ailes lumineuses avant de fondre dans le flou. Les photographies sont ici stylisées grâce au temps de pose long (1/15e ou 1/30e) et à la pellicule sensible utilisée (100 ASA). Les cinq photographies de la Comédie française, quant à elles, nous donnent à voir une répétition informelle et privée de L’Ecole des femmes, mis en scène en avril 2000 par Eric Vignier. Prises secrètement depuis le balcon du théâtre, elles montrent les acteurs de loin sur le plateau du Français cerné de pénombre.

 Nicolas Faugère 2

Ce sont les vues d’un observateur privilégié et clandestin que Nicolas Faugère propose ici : c’est alors qu’il occupait un poste d’éclairagiste au Centre Pompidou, puis d’électricien de plateau à la Comédie française, que le hasard lui a donné de prendre ces clichés de l’intérieur. A la Comédie française, Nicolas Faugère surprend, appareil photo en main, les acteurs dans leur travail de répétition ; et c’est de la même façon qu’il s’est glissé, au Centre Pompidou, dans un groupe de photographes professionnels qui venaient assister à la représentation de danse contemporaine qui leur était réservée. Ainsi, il pose, avec « Répétitions », un regard singulier sur l’intimité de deux salles prestigieuses qu’il a fréquentées tous les jours ; et ses photographies ont gardé, pour certaines d’entre elles, cette trace d’urgence et d’indiscrétion qui les rend insolites. « A la Comédie française, rien n’était prévu, explique-t-il, mais j’avais toujours mon appareil photo avec moi ». Il pousse la porte du balcon, avance dans le noir, voit en contrebas les acteurs évoluer, et emporte avec lui ce que les spectateurs n’ont pas le droit de voir.

Aujourd’hui, Nicolas Faugère est le régisseur de la Comédie Caumartin à Paris. Il se souvient de l’insouciance parfois indiscrète avec laquelle il prenait portraits et photos des gens dans la rue ou lors de ses voyages. Sa passion est restée intacte, nous confie-t-il, mais, avec le recul, le côté voyeuriste du geste photographique le dérange davantage. Mais, c’est pourtant cette audace, toute naïve ou intrusive qu’elle est peut-être, qui lui permet de lever, pour nous, le voile des coulisses d’un théâtre et d’un musée célèbres dans le monde.

 

                                                                                                                                         Maxence Quillon

3 septembre, 2015

Les Balkany, le début de la fin ?

Classé dans : Politique,sujets de societe — llanterne @ 0:13

Les époux Balkany ont été l’objet d’une mise en examen, d’une levée d’immunité parlementaire, de la saisie de leurs passeports et de saisies confiscatoires, il y a quelques mois de cela, en accord avec les juges. Et ces décisions de justice vont peut-être provoquer leur chute. Alors que leur reproche-t-on ? Est-ce la fin avérée ou non du couple Balkany, ces décisions de justice induisant cette question ? Est-ce abusif ou avéré ? Comment la justice, un jour, partant d’une affaire de commissions, a fini par mettre la main sur la totalité de leur patrimoine non-déclaré ? Quand connaîtra-t-on le dénouement judiciaire de cette affaire ? N’y aurait-il pas éventuellement un complot visant à s’acharner contre Nicolas Sarkozy, à travers l’un de ses amis, avant l’échéance de la primaire des présidentielles ? Quelle est la situation politique ?

En tout cas, c’est un système de vingt, trente ans, qui s’est effondré, en quelques mois. Une page se tourne, c’est un peu la fin de l’empire (ou du moins le début de la fin), semble-t-il, et on a un peu senti le coup venir. Comme quand Balkany s’en est pris, il y a environ un an, à un journaliste de BFM TV venu l’interroger sur sa mise en examen, dans sa permanence, lui confisquant sa caméra sous le coup de l’énervement, sa femme tentant de le tempérer. Ce-dernier ne s’était aperçu que nous étions passé à l’ère du numérique, la vidéo ayant largement tourné sur le web. Derrière ces trois propriétés des Balkany saisies par la justice, c’est toute l’histoire de ce financement, de corruption et de détournement éventuel des sociétés qui ont des marchés à Levallois, tout cet édifice-là que la justice est en train d’ébranler. Ce n’est pas la 1ère fois que la justice s’y intéresse, à savoir à cet édifice et à ce patrimoine immobilier. A vrai dire, Patrick Balkany a déjà été condamné dans le passé, puis il a été réélu. La 1ère affaire Balkany a touché au fait, qu’ils confondaient le personnel municipal avec le personnel domestique, emmené par exemple, dans leur villa aux Antilles, l’ayant conduit à être condamné à une peine d’inégibilité. Comme cela arrive parfois, il a ensuite été réélu, ayant d’autres exemples d’élus condamnés par la justice, puis au fond adoubé par leur électorat, à droite comme à gauche. Là, l’affaire est plus grave, c’est d’une autre nature, les biens du couple Balkany ayant une valeur très supérieure à leur patrimoine déclaré, tout ce qu’il y a de transparent, ayant toujours été élu (conseiller général, maire, député).

Ainsi ont-ils été mis en examen, il y a quelques mois, sur des accusations de blanchiment de fraude fiscale, étant accusé de n’avoir pas déclaré une partie de leur patrimoine, au demeurant sans commune mesure avec leurs indemnités d’élus. Quoi qu’il en soit de la fortune familiale supposée des époux Balkany, le père de Patrick Balkany, ayant notamment lancé la chaîne de magasins de prêt-à-porter Réty. La propriété de 4 hectares en Normandie, dit du « moulin de Giverny », dont ils sont propriétaires depuis trente ans, donnée à leurs enfants, mais dont ils conservaient l’usufruit, leur permettait de déclarer que 150 000 euros au fisc. Cette fois-ci, ils sont saisis, le plus contraignant étant la levée de l’immunité parlementaire, ainsi que la confiscation du passeport, car il y a des risques de blanchiment ou de dissimulation de patrimoine, si les Balkany se rendent à l’étranger. Tout cela met évidemment en cause leur mode de gestion de la ville de Levallois-Perret, dont ils sont élus depuis 1983, tous les deux, avec une parenthèse d’un mandat. On a l’impression que les Balkany appartiennent à une autre époque. Celle où les Hauts-de-Seine étaient un empire et sur lequel régnait d’abord un certain Charles Pasqua, puis un certain Nicolas Sarkozy, avec des personnages, des barons, nous pourrions dire, du type de Patrick Balkany. Il n’a pas vu arriver, venir ce coup fatal qu’on lui porte aujourd’hui. Et qui est le mode de traitement appliqué à tous les voyous de droit commun, qui ne craignent nullement la prison, mais surtout que l’on touche à leur argent.

Nous le savons, Levallois est une ville tout à fait limitrophe de Paris, donc les terrains immobiliers ont une valeur considérable. C’est la ville la plus endettée de France, mais c’est en même temps une commune où il y a des sièges sociaux, qui a des revenus pouvant justifier cet endettement. Balkany a été réélu, étant indéniable qu’il a transformé cette commune. Il en a fait la ville des classes moyennes, des cadres, avec des crèches partout, des centres sportifs, des associations sportives, mais au prix d’un endettement énorme, qui devra être payé, un jour, par les citoyens de Levallois. Il y a trente, quarante ans, Levallois était une ville de gauche, communiste, avec des taudis partout, des hôtels, des bars de voyous. Durant ses deux premiers mandats, Patrick Balkany a contribué à la profonde mutation de Levallois-Perret, en transformant les zones industrielles déliquescentes ou en friche (occupant près d’un quart de la superficie de la ville) en quartiers résidentiels et de bureaux. Il a fait venir une nouvelle population, ce qui signifie de nouveaux électeurs, leur offrant les services dont elle avait besoin. A ce titre, c’est toute la partie nord des Hauts-de-Seine qui a changé, au tournant des années 80. Soit un Etat dans l’Etat en France et dont le PIB est équivalent à celui de la Grèce avant 2008 et de beaucoup de petits pays européens. Parce qu’il y a notamment ce quartier d’affaires de la Défense, érigé à partir des années 1960 sur des terrains vagues ou en friche et couvrant plusieurs communes des Hauts-de-Seine (Puteaux, Courbevoie, Suresnes, Nanterre), où sont domiciliés de nombreux sièges sociaux d’entreprises payant leurs impôts locaux. Et le plus souvent géré par des mairies de droite, qui étaient de gauche à l’époque, sans transparence sur les affaires de financement de partis politiques et avec beaucoup à faire sur le plan immobilier.

C’est comme cela que ces communes se sont complètement transformées architecturalement et sociologiquement. Et cela fait longtemps, à vrai dire, que la presse et la justice suspectent Patrick Balkany de monnayer les terrains immobiliers, de faire de l’argent et d’avoir constitué une fortune. Et puis reste la façon, dont il a usé de son pouvoir d’influence, puisqu’il a aussi fait des affaires en Afrique noire, notamment lorsque Nicolas Sarkozy était président, par sa proximité et son amitié présidentielle. C’est la 1ère fois que la justice arrive à démonter le système. Mais le choc frappant Balkany vient d’abord de son propre camp, de l’intérieur, non des juges, des médias, mais essentiellement de l’un de ses anciens camarades de jeux, à savoir Didier Schuller. Mêlé à l’affaire du financement du RPR et des HLM de la ville de Paris, Schuller a tout pris au procès, en présence de Balkany, sans rien dire. Il y avait deux offices HLM à Paris, dont un finançant le RPR au travers un système de pots-de-vin versés contre l’octroi de marchés publics. C’est la vengeance de Schuller qui a changé les choses, à savoir son clone. Il y a trente ans, il devait prendre la mairie de Clichy, voisine de Levallois. C’est tout un périmètre, Levallois faisant 1km de long sur 1,5 km de large, soit de tous petits rectangles aux portes de Paris, entre la Seine et le périph’, où tout était à faire en immobilier. Didier Schuller s’en va en cavale en République dominicaine, sa vie étant, au fond, détruite, ayant perdu de son aura. Et vingt ans plus tard, étant revenu, en révélant tout ce qu’il savait, il a mis la justice sur la piste, lui ouvrant une porte d’entrée sur le système Balkany. Cette mise en examen signe le début des gros ennuis pour Patrick Balkany. Quelques mois plus tard, les députés « Les Républicains » ont voté la levée de son immunité parlementaire, étant un signal très simple et clair, signifiant que personne n’a voulu bloquer le travail de la justice. Les Balkany devenaient peut-être un boulet pour la droite, à l’approche des élections régionales.

Dès lors, Balkany aura du mal à se relever, du moins, nous le pensons. Cela dit, on se méfie. Cela fait vingt ans que l’on parle de sa fin, sa chute. Effectivement, il est dans le tourbillon de la justice depuis trente ans, Patrick Balkany ayant été élu quatre fois maire, au travers un système bougrement clientéliste. Il y a la justice et la démocratie. Ces élus retournent devant leurs électeurs, à chaque fois et s’ils s’avèrent talentueux, ces-derniers redonnent leurs voix systématiquement. L’inégibilité est fixée un temps, par le juge, un élu pouvant avoir une 2e ou une 3e vie politique. Alors qu’un fonctionnaire d’autorité ne le peut, car étant révoqué. En Allemagne, lorsque l’on a été condamné par la justice, on ne peut se représenter. Moralement, les partis politiques pourraient établir une limite. Le suffrage universel a une valeur autre dans l’hexagone. C’est heureux pour certains, pas pour d’autres. La levée de son immunité parlementaire ne signifie pas qu’il ne puisse plus continuer à siéger et il continue et continuera à siéger. Il n’est pas impossible s’il se représente aux prochaines élections municipales, qu’il soit réélu. Des associations anti-corruption réclament déjà davantage, certains souhaitant sa démission de son poste de maire de Levallois, en vertu d’un décret du code des collectivités territoriales touchant à la destitution d’un maire dont l’autorité morale a été entachée. Des associations de contribuables levalloisiens peuvent se constituer également partie civile, s’ils se sentent floués. Le gouvernement peut aussi destituer le maire de Levallois-Perret, en conseil des ministres, ce qui serait un signal fort.

En tout cas, en attendant, la justice poursuit ses investigations. Pour le moment, ce sont des juges d’instruction qui sont saisis. Si l’on suit les affaires politico-financières depuis longtemps, ce qui surprend, c’est la rapidité de la saisie de ces biens. Le pire pour le couple, c’est que la justice ait ordonné la vente de leur villa « Pamplemousse » à St-Martin, aux Antilles, allant directement à l’Etat. Balkany utilise des prête-noms dans l’acquisition de ces propriétés aux Antilles et au Maroc, sans parler de sa maison de Giverny, comme Cahuzac l’a fait, afin de détourner la rigueur du fisc. Mais aussi comme Mitterrand qui a acheté un domaine dans le Lubéron, sous un prête-nom, la propriété de Gorde, mais au bénéfice d’Anne Pingeot et de Mazarine et non pour des raisons fiscales. Patrick Balkany n’a pas inventé ce système. Il est aussi « victime », entre guillemets, si l’on peut dire, de l’affaire Cahuzac, et de la GRASC, ayant épluché ses déclarations de revenus. Cette agence a été le fruit d’une loi portée par Nicolas Sarkozy en 2010, mise en application en 2011, le but étant de toucher les truands, la pègre, de la déstabiliser, permettant de saisir, puis de vendre des biens acquis frauduleusement, sans attendre la décision de justice. En Italie d’où vient ce modèle, c’est une méthode efficace pour lutter contre la mafia. Si l’on est sourcilleux sur la procédure judiciaire, tant que la décision de justice n’est pas rendue, on est réputé innocent, que ce soit M. Balkany ou un 1er communiant, ce-dernier constituant une cible médiatique et judiciaire. Il est victime de ces lois, de cette agence, qui a été créé pour lutter contre le crime organisé, à l’origine. Mais la justice n’a pas tranché définitivement, des recours sont possibles. La déclaration des époux Balkany est frauduleuse, ce qui est facile à démontrer. Mais le problème est de savoir d’où vient l’argent et là-dessus, la procédure peut s’établir sur des mois, voire des années. Effectivement, si cela vient de montages, de portages d’affaires, de commissions occultes avec des circuits internationaux, pour les juges, cela va être compliqué à dénouer et à établir.

Nous savons que Patrick Balkany a acquis une mine d’uranium en Afrique noire, un industriel belge lui ayant versé une commission réclamée contre son exploitation, sous la forme de deux virements depuis son compte en Suisse, vers un compte numéroté domicilié à Singapour. A l’époque des espèces, il n’y avait pas besoin de ces montages complexes. Mais avec le temps, il a fallu monter ces écheveaux de sociétés, avec à priori passage vers des paradis fiscaux, afin de perdre la justice française. Nicolas Sarkozy a été touché de plein fouet, ayant des prétentions politiques, perdant un nouvel ami et soutien par des compromissions, après Claude Guéant. Et il ne pourra s’imperméabiliser totalement vis-à-vis de cette affaire, même s’il reste silencieux. Balkany a conquis la mairie de Levallois grâce à Sarkozy. Il en a toujours rajouté d’ailleurs dans la mise en avant de cette amitié, car cela servait ces intérêts. Les Balkany sont le sparadrap des années bling-bling, l’ayant toujours été. Durant cette période noire où Cécilia Attias était en train de quitter Nicolas Sarkozy, c’est Isabelle Balkany qui a fait le lien. A sa décharge, Sarkozy ne l’a jamais fait ministre, Balkany ayant toujours rêvé d’obtenir le portefeuille de la coopération, par ses liens avec l’Afrique. Ayant même, paraît-il, claqué la porte de son bureau de l’Elysée, quand il avait appris qu’il ne serait pas ministre. Balkany a été un soutien, un ami de jeunesse, une relation de vingt, trente ans, notamment par leurs origines hongroises communes, du côté paternel. Mais Sarkozy l’a toujours confiné à Levallois. Tout en lui donnant un passeport diplomatique, ce qui lui a permis de beaucoup voyager en Afrique et de multiplier les affaires occultes. Il jouait le rôle de conseiller de l’ombre, au sujet de l’Afrique. Mais il y avait tout un halo d’affaires autour de lui.

Sous le quinquennat précédent, vers la fin, il se disait que la mairie de Levallois fonctionnait comme un Matignon bis et que les réseaux y manoeuvrant étaient plus puissants qu’à Matignon même. En tout cas, il est certain que Nicolas Sarkozy, qui semble être fidèle en amitié, prendra sur le plan officiel plus de précautions, pour ne pas le prendre dans son entourage immédiat, dans le cadre de son retour en politique. Mais l’un des développements de cette affaire n’est pas moins spectaculaire, l’un des avocats proche de Sarkozy – à savoir celui de la ville de Levallois – étant soupçonné d’avoir orchestré l’évasion fiscale du couple Balkany, aujourd’hui mis en examen, ce qui fait une deuxième-troisième fuite. Cette affaire en rajoute à l’eau du moulin du « Tous pourris », que ce soit à droite ou à gauche. Une législation oblige les élus à rendre transparent leur patrimoine. Mais encore peuvent-ils mentir, ce qui est le cas de Balkany, et là, des enquêtes sont diligentées. Aucun élu n’est comparable à un autre, comme Jérôme Cahuzac, ministre des finances et dissimulant son patrimoine au fisc, ce qui est exceptionnel dans son profil. Dans une approche subliminale, le fait que l’on gagne moins bien sa vie dans le public que dans le privé induit peut-être aussi, en partie, l’écrasante médiocrité de la plupart de nos élus, par un processus de sélection naturelle. Certes, on ne fait à priori pas fortune en faisant de la politique. Quoi qu’il en soit de leurs qualités réelles ou supposées, la plupart des élus sont constamment sur le terrain, sollicités par leurs électeurs, pour des indemnités sommes toutes pas faramineuses, se lançant plutôt dans cette voie par passion que pour s’enrichir, au départ. Bien qu’il y ait des brebis galeuses, mais qui restent minoritaires, toutes proportions gardées.

Les époux Balkany ne sont pas encore en prison, c’est loin d’être le cas. Nous en sommes au début, c’est une mise en examen. Mais la justice est longue, car le montage est complexe, les Balkany ayant un très bon avocat, ils vont tout faire pour en retarder l’échéance. Il y aura un renvoi en correctionnel, un procès, un 2e procès en appel. Nous devrons certainement attendre deux ans, trois ans, quatre ans, pour en évoquer l’issue. Ce n’est pas la fin, mais le début de la fin, car beaucoup d’autres affaires couvent à Levallois.

                                                                                                                                                                                        J. D.

 

23 août, 2015

Carnet littéraire estival – Coups de coeur

Classé dans : Focus litteraire — llanterne @ 16:31

« Petit dictionnaire amoureux de Venise », Philippe Sollers, Pocket

Revenu d’un séjour estival en Italie, à Venise, je ne peux que recommander ce « Petit dictionnaire amoureux de Venise ». D’Accademia à Zaterre, Philippe Sollers évoque Venise à travers sa passion et son expérience personnelle de la ville qu’il parcourt chaque année depuis sa jeunesse. Suivez le guide au coeur de la Sérénissime…

« Peste & Choléra », Patrick Deville, Points

Jeune chercheur de la « bande à Pasteur », Alexandre Yersin rêve de nouveaux horizons. A l’image de Livingstone, il veut être savant et explorateur. De la rue d’Ulm à l’Indochine, il découvre le monde en même temps que le bacille de la peste, loin du brouhaha des guerres. Marin, médecin, baroudeur, cet oublié de l’histoire aura fait de sa vie une folle aventure scientifique et humaine. Grand voyageur, esprit cosmopolite, Patrick Deville est né en 1957. Il a publié une dizaine de livres, et « Peste & Choléra » est un roman dépaysant à la Stevenson, et mystérieux comme un Jules Verne.

« Doit-on le dire ? », Jacques Bainville, Les Belles Lettres, « le goût des idées » de Jean-Claude Zylberstein

Ce volume, formé des articles qui paraissent chaque semaine dans Candide, est l’un des plus représentatifs du talent de Jacques Bainville. La variété des sujets traités y est le signe de la curiosité et l’étendue de l’esprit de son auteur.

L’article court, genre qui oblige à une concentration de pensée et d’expression devait tout naturellement tenter un écrivain comme Jacques Bainville. A lire ce recueil, on verra qu’il y a excellé. Sur toutes les affaires, petites ou grandes, qui ont occupé Paris et la France depuis 1924, Jacques Bainville confie ici ses impressions. Une représentation théâtrale, une lecture, une publication des lettres de Napoléon, une candidature aux élections législatives, les déclarations d’un ministre, les crises financières, les difficultés diplomatiques, tout est objet de remarques pittoresques et de réflexions valables. Mais ce qui fait la valeur exceptionnelle de ces articles séparés, c’est que Jacques Bainville qui avait une vaste culture et qui avait beaucoup réfléchi savait qu’il n’y a pas de questions isolées. Ce recueil est le livre d’un historien et d’un philosophe d’où sa sérénité constante et son unité.

Jacques Bainville (1876-1936), historien français et journaliste, fut élu à l’Académie française en 1935. Dans les premières années du XXe siècle, il se consacra essentiellement au journalisme, sous la férule de Charles Maurras, à la rubrique de politique étrangère à L’Action française. Parallèlement, Bainville devait également collaborer à La Liberté, au Petit Parisien, à La Nation belge et à La Revue universelle dont il assura aussi la direction.

« Richie », Raphaëlle Bacqué, Grasset

« Richie ». C’est ainsi que ses étudiants le surnommaient, brandissant sa photo comme s’il s’agissait d’une rock star ou d’un gourou. La nuit de sa mort dans un hôtel de New York, une foule de jeunes gens se retrouva, une bougie à la main, devant le temple de la nomenklatura française, Sciences Po. Quelques jours plus tard, le visage de Richard Descoings couvrait la façade de l’église Saint-Sulpice. Politiques, grands patrons et professeurs défilèrent silencieusement devant l’épouse et l’ancien compagnon, qui pleuraient ensemble sa disparition. Voici l’histoire de l’ascension vertigineuse d’un fils de bonne famille, tenté par toutes les transgressions. Le Tout-Paris l’adorait. A peine s’interrogeait-on sur ce directeur homosexuel marié à une femme dont il avait fait sa principale adjointe. Sur ses pas, Raphaëlle Bacqué nous entraîne au coeur d’un pouvoir méconnu : dans les boîtes du Marais, les cabinets ministériels, les soirées déjantées avec ses étudiants, et les plus grandes universités du monde. Personne n’a résisté à la folie de Richie. Surtout pas lui. Raphaëlle Bacqué est grand reporter au Monde. Elle est l’auteur de plusieurs livres, parmi lesquels La femme fatale (avec Ariane Chemin) et, sous la couverture jaune, Le dernier mort de Mitterrand (prix Aujourd’hui).

« Ainsi va le monde… », Vincent Hervouët, Albin Michel

L’interview présidentielle est comme le lever du Roi à Versailles : le Pouvoir se met en scène. Il faut guetter l’instant de vérité avant l’épreuve, pendant l’émission, à l’instant de se démaquiller. Alors, le Roi est nu. Après avoir sillonné le monde en crise, le journaliste Vincent Hervouët a rencontré les hommes qui le gouvernent (du moins, souvent en apparence). Mouammar Kadhafi, Bill Clinton, Mikhaïl Gorbatchev, Benjamin Netanyahou, Nicolas Sarkozy, Laurent Gbagbo, Recep Tayyip Erdogan, François Hollande… Plus d’une centaine de chefs d’Etat ont fendu l’armure. Une galerie de portraits tragiques ou jubilatoires qui vous permettra de cerner le pouvoir et de dire : Ainsi va le monde.

Vincent Hervouët est un pionnier de l’information continue. Il a participé au lancement de France Info et de LCI dont il dirige le service étranger. Il collabore à divers médias internationaux.

« Le Brasier ; Le Louvre incendié par la Commune », Nicolas Chaudun, Actes Sud

Au cours des derniers jours de mai 1871, le gouvernement d’Adolphe Thiers se résolut à réprimer dans le sang la Commune de Paris. La Semaine sanglante s’accompagna d’un gigantesque incendie. Plus que les morts par milliers, cet embrasement frappa les témoins immédiats. Parmi les destructions à déplorer, notre mémoire embrumée retient celle du château des Tuileries. Ce que l’on retient moins, c’est que, se communiquant aux ailes par les pavillons de Flore et de Marsan, le feu menaça dangereusement le Louvre et ses collections. Les incendiaires s’en prirent également à la Bibliothèque impériale, au coeur même du palais, livrant aux flammes son fonds de cent mille volumes précieux… Face au sinistre, deux hommes : un conservateur jusque-là confit dans ses notices de catalogue, et un officier que rien ne prédisposait au sauvetage du sel de la civilisation. Se livrant, chacun à sa manière, à une course contre la montre, ces deux héros oubliés déjouèrent la tuerie et défièrent l’imbécilité d’enragés des deux bords. Jamais l’épisode n’avait fait l’objet d’une enquête aussi détaillée. Le récit du fait d’armes se passe d’effets. La réalité, sèche, vaut ici tous les romans.

Après avoir dirigé la rédaction de Beaux-Arts magazine, Nicolas Chaudun a créé sa propre maison d’édition d’art, qu’il a quittée en 2013 pour se consacrer à l’écriture. Il est notamment l’auteur d’une biographie du baron Haussmann qui fait référence, Haussmann, Georges-Eugène, préfet-baron de la Seine (Actes Sud, 2009), d’un récit historique, L’Eté en enfer (Actes Sud, 2011), plusieurs fois primé, et de La Majesté des centaures, prix Pégase 2007 (Actes Sud, 2006).

5 août, 2015

La colère est dans le pré

Classé dans : Economie,Europe,Politique,sujets de societe — llanterne @ 16:02

Le gouvernement a annoncé sous la pression un plan d’aide de 600 millions d’euros, en tout et pour tout et une revalorisation du prix du lait et du porc breton (revu finalement à la baisse), face à la colère des agriculteurs ayant bloqué le Mont Saint-Michel et menaçant prochainement de manifester à Paris. Mais en tout cas, ce plan est jugé insuffisant par les intéressés. Pourquoi notre filière agricole est-elle en crise ? Qui paiera ces mesures ? Dans une économie de marché, est-ce à l’Etat d’intervenir systématiquement ? Notre structure économique, avec ces charges, nous permet-elle d’être compétitif ? Autant de questions sont soulevées, autour de ce mouvement, la crise agricole actuelle étant le miroir de la crise hexagonale.

Cela fait des décennies qu’on nous parle de la « désertification » de nos campagnes, de la disparition de nos exploitations, de l’agonie de la plupart de nos filières agricoles. Ainsi, dans une approche sociologique, la question est de savoir si l’on peut vivre avec 15 000 euros annuels de revenus, quand l’on travaille de 12 à 15 heures / jour, sans souvent de congés. Sur le plan structurel, des questions peuvent se poser, notamment celle de la taille de nos entreprises agricoles, du caractère hyper-administré de l’agriculture en France, qui fait que nous ne sommes pas préparés à cette compétitivité mondiale effrénée. Depuis l’après-guerre, les gouvernements successifs ont géré les malheurs de nos paysans, grâce à un système obsolète, la FNSEA (fondée en 1946), à savoir un syndicat majoritaire tenant les Chambres d’agriculture, le Crédit agricole, les Safers, les coopératives, la protection sociale. Mais le président de la FNSEA locale se réserve à ses petites relations les prêts, les meilleures terres, les meilleures ventes, contrôlant tout, du foncier à la vente de la production, en passant par les crédits. Ce système est évidemment l’un des premières causes de la catastrophe. Et puis, bien sûr, il y a tout le reste, c’est-à-dire cette «  exception » française garottant, à coup de charges insupportables et de règlementations – le plus souvent – absurdes, tous ceux qui tentent d’entreprendre quoi que ce soit dans le pays, dans n’importe quel domaine.

En France, cette économie agricole est productive et cela alors que la population agricole diminue, avec moins de 600 000 agriculteurs contre un million en 1986, avec alors une production de 40 % inférieure à ce qu’elle est aujourd’hui. L’agriculture américaine est devenue le premier client d’Enron, par exemple, c’est-à-dire que l’on utilise toutes les nouvelles technologies pour augmenter considérablement la production. En France, nous avons un secteur très productif qui souffre de deux problèmes, à savoir que des sous-secteurs sont très productifs, mais que d’autres sont très en retard. Quand le président de la République se rend à Vinexpo, il dit aux producteurs présents, « vous êtes une des sources de revenus les plus importantes », étant vrai que l’excédent agricole porté par le vin et les spiritueux français est parmi les plus importants de nos excédents commerciaux. C’est le 1er secteur exportateur en France devant l’aéronautique – mais le 2e solde commercial derrière ce-dernier -, porté par les céréales, le vin, et une autre agriculture qui est plus de proximité, autour du lait. Quand l’on regarde le revenu des agriculteurs, une partie passe par les prix et une partie par les subventions. Dans l’économie hexagonale, l’agriculture représente 58 milliards d’euros de chiffre d’affaires, soit 50 milliards par les prix et 8 milliards par les subventions de la CEE. Donc il y a un arbitrage entre ce que l’on fera passer par les prix, ce que l’on fera passer par les subventions et dans le choix qui est fait, c’est quelle vision de l’agriculture l’on a. A cet effet, toute une partie de notre élite dirigeante cultive une vision assez négative de notre agriculture induite par un discours un petit peu mondain germanopratin de l’agriculteur pollueur. Et donc l’arbitrage entre les prix et les subventions est lié à la fois à la compétitivité, au commerce international et à cette ambiance étrange et délétère entretenue entre les Français et l’agriculture.

On peut se demander pourquoi plutôt que de bloquer les ponts et les routes, les agriculteurs ne s’en prennent pas aux industriels ou aux distributeurs qui leurs nuisent, voire aux sous-préfectures. Le blocage est un coup de gueule pour être entendu vraiment, mais ce n’est pas le seul type d’opération entreprise, certains agriculteurs étant en observation, par exemple, depuis des mois, afin de vérifier la provenance des produits carnés et laitiers dans la grande distribution. Le problème réside dans les coûts de production et la compétitivité vis-à-vis de nos pays voisins, à savoir l’Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark, l’Espagne, donc nos partenaires européens. En Espagne, les coûts de production sont plus faibles. Car ce qui compte après, c’est la transformation du porc, l’Allemagne ayant fait le choix de faire appel à des intérimaires précaires, roumains, polonais ou autres, par exemple, dans les champs et les abattoirs, qu’ils conservent à bas coûts, quatre à cinq mois, puis faisant appel à d’autres. Sur le marché du porc breton, à 1,3 euros le kilo, les prix espagnols sont quelques centimes plus bas, les prix allemands à 4 centimes de différence, en intégrant tous les intermédiaires et le coût salarial de l’abatteur. Dans l’UE, on ne peut forcer le consommateur français à acheter français. Par contre, les industriels demandent une harmonisation des coûts de main-d’oeuvre dans les abattoirs. Les producteurs voisins ont des infrastructures plus importantes, les normes sanitaires sont plus sévères en France qu’en Allemagne. Pour construire une porcherie, avec le même caractère productif et polluant, en Allemagne, il faut demander une autorisation au-delà de 2000 porcs. En France il faut en demander une, qui est longue et coûteuse, au-delà de 450 porcs… 

Nous avons l’impression d’entendre au sujet de l’agriculture, les complaintes portées dans d’autres secteurs d’activités, en France, soit des charges plus élevées et des normes plus complexes qu’ailleurs. Cette filière agro-alimentaire française – les abattoirs, les laiteries, etc. – qui est immense, et reconnue dans le monde, avec un label qualité, est à défendre, à promouvoir. L’agriculture devient l’un des grands défis de demain, avec aujourd’hui 7 milliards d’habitants à nourrir. La PAC a été peu à peu détricotée, sans filet de sécurité et de mécanisme d’achat. Les quotas laitiers (instaurés en 1985) ont été supprimés, au printemps dernier. Sur le plan historique, nous avons eu une 1ère période où nous ne produisions pas assez de lait, dans l’immédiat après-guerre. On se souvient du lait Mendès France, distribué dans les écoles primaires. Puis la génération d’après se remémore qu’il y avait une production laitière devenue trop importante, donc la CEE l’achetait et le stockait sous des formes diverses et variées. Puis il y a eu cette régulation par les quotas laitiers. Et maintenant, nous sommes dans une situation où on a libéralisé le commerce du lait. Un paysan sur deux en Europe est polonais, roumain ou bulgare aujourd’hui, alors qu’en 1950, c’était le paysan français, d’où la redéfinition de la PAC, liée à l’évolution de notre agriculture et à l’entrée dans le marché commun des nouveaux pays entrants en 2004 et 2006. Et depuis dix ans, ce qui s’est immiscé dans ces marchés, c’est la volatilité pour des raisons x, y, z, car tous les pays veulent rentrer dans cette course à l’alimentation mondiale, sans régulation, au travers une activité très capitalistique (bâtiments, tracteurs, animaux, etc…), le niveau de rentabilité étant plutôt faible. Il faut investir beaucoup, ce qui fait qu’en cas d’à coûts des prix, si cela dure trois ans, l’agriculteur ne peut faire face.

Il faudrait permettre le regroupement d’exploitations entrepreneuriales, devant sortir de toutes les autorisations administratives pour s’installer ou augmenter et même pour racheter la ferme d’un voisin, en passant par la Safer (gérant le foncier), soit toute une demande très administrée. Aujourd’hui, un producteur laitier passé de 500 à 524 vaches doit payer des amendes excessives. Une ferme de 70 vaches laitières subit des normes qui seront les mêmes. L’espace, la climatisation sont meilleurs que dans des exploitations n’ayant pas les moyens de se développer et de s’équiper. Ces porcheries devraient être rassemblées, nécessitant une grande surveillance, en regroupant des exploitations, permettant de partager le travail, de mutualiser les investissements, etc. Mais il y a la place aussi pour des modèles plus artisanaux, comme dans le Cantal. Des mécanismes de régulation sont à réinventer, non plus dans les politiques publiques européennes, mais entre agriculteurs et acteurs économiques. En nouant des contrats tripartites entre producteur-transformateur-distributeur qui permettent de partager des coûts d’investissements, sur des volumes négociés, intégrant des coûts de production franco-français avec des normes. En aval, un certain nombre de points pourrait être défini avec la distribution, dans la promotion de la qualité et l’origine (avec la labellisation et le sticker « viande de nulle part », portant son effet sur le consommateur, comme l’analyse l’économiste Philippe Dessertines). Le consommateur est prêt à faire un choix, l’alimentaire touchant à quelque chose de très fort, du point de vue psychologique. 80 % de ce que vous mangez, a été produit en France (avec un label Unesco). Mais notre production doit s’adapter et notre structure économique ne nous permet pas d’être compétitif, dans une économie dérégulée. Lorsque l’on parle des intermédiaires, il y a enfin la guerre des enseignes et donc des prix. Les grands distributeurs font un profit (des marges de 15 % entre 2013 et 2014 sur la viande bovine). Les quatre principaux se sont regroupés récemment pour être plus efficaces, en mutualisant leurs centrales d’achat, et étant tout seul, Leclerc s’étant mis avec un Allemand. Quand dans le même temps les revenus des agriculteurs a diminué de 20 %. Si le pouvoir d’achat n’était pas si bas, sûrement les Français achèteraient plus facilement de la qualité.

Défendre les éleveurs, c’est aussi se souvenir que la France a très longtemps été une nation paysanne. La population rurale n’a cessé d’être majoritaire que dans les années 1950, alors qu’en Allemagne ce fut le cas au début du XXe siècle. A ce titre, 86 % des Français appellent à plus de solidarité avec les éleveurs. C’est défendre l’enracinement, le terroir, à savoir la classique posture barrésienne. Le secteur primaire est par essence celui des entreprises à taille humaine, et son développement et son épanouissement passent par la mise en oeuvre des principes de l’économie sociale, comme le déclarait Jules Méline, ministre de l’Agriculture, lors d’une discussion à l’Assemblée nationale, le 10 mai 1890, et notamment du système de coopération en agriculture, au delà du seul système de crédit. Sur le plan historique, alors député des Vosges, Jules Méline se voit confier le portefeuille du ministère de l’Agriculture par Jules Ferry en 1883, se consacrant à sa tâche avec beaucoup de conscience. Car c’est alors la période difficile de la « crise agricole », marquée par la baisse des prix due à la concurrence des pays neufs. Si Méline fait établir des droits de douane sur les céréales, et plafonne les prix du grain, il aperçoit bien à l’origine les limites de cette solution et il désire améliorer parallèlement la rentabilité des exploitations. Il contribue activement dans ce sens à l’organisation du crédit agricole. Ayant évolué politiquement vers le centre droit, il est encore ministre de l’Agriculture en 1915, et vit jusqu’en 1925, profondément vénéré des ruraux. On lui a beaucoup reproché depuis lors l’orientation défensive qu’il a donné à la politique agricole française, et le terme de mélinisme a pris, non sans quelle injustice, une tonalité péjorative. Il est vrai, après ce n’est peut-être pas à l’Etat d’intervenir systématiquement, dans une économie de marché. Mais il faut rappeler qu’aux Etats-Unis, pourtant un pays libéral, l’Etat intervient systématiquement en faveur de l’agriculture, n’ayant toujours pas aboli le Buy American Act de 1933, et n’hésitant pas à imposer des normes sanitaires qui, de facto, bloquent les importations, comme pour les fromages au lait cru. Et sans l’intervention de l’Etat, l’agriculture japonaise n’existerait plus (la plus subventionnée au monde), car aucun pays ne veut abandonner sa souveraineté alimentaire.

Hollande, Valls et Le Foll (sans doute le ministre de l’Agriculture le plus médiocre, à part Edith Cresson, que nous ayons eu depuis le début de la Ve République, ayant même refusé de se déplacer pour rencontrer les agriculteurs, au début de la crise) annoncent ainsi dans la précipitation des plans d’urgence, quelques millions d’euros à la volée, des réunions de concertation, des commissions. Clémenceau disait « quand je veux enterrer un problème, je crée une commission ». Mais ce n’est évidemment pas avec quelques subventions supplémentaires et quelques facilités de paiement qu’on sauvera l’agriculture française – ou du moins les plus petits producteurs – face à la concurrence européenne et mondiale, et surtout face à elle-même. Le contribuable et le consommateur paieront à double titre, outre une légère hausse de prix, au travers la répercussion de l’aide d’Etat dans l’allongement de la dette. Mais ce ne sont pas des réformes structurelles, c’est là que le bas blesse. Les agriculteurs veulent simplement que le pouvoir tienne (au moins un peu) toutes les promesses qu’il leur a faites il n’y a pas si longtemps et pouvoir continuer à nourrir leurs concitoyens, comme cela a toujours été leur mission sacrée. C’est-à-dire, au moins, qu’il abaisse les fameuses charges les asphyxiant, qu’il règlemente la distribution et qu’il régule, dès que la concurrence européenne et / ou mondiale devient par trop déloyale.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         J. D.

31 mai, 2015

Ce génocide arménien

Classé dans : Monde,Politique — llanterne @ 4:12

Ce génocide arménien fait l’objet d’une passionnante exposition, à l’hôtel de ville, à l’occasion du centième anniversaire des évènements. Elle présente un état de nos connaissances sur cet événement marquant de l’histoire du XXe siècle, illustrant les violences de masse commises contre les Arméniens, en 1915-16, par le régime Jeune-Turc. Cette exposition produite par la Ville de Paris, avec le prêt exceptionnel de 350 documents photos et de 150 pièces provenant du Musée-Institut du Génocide Arménien et de la bibliothèque Nubar à Paris, vise à présenter au grand public une synthèse des savoirs dont on dispose aujourd’hui sur ces violences et leurs conséquences.

Tout le monde, mis à part les Turcs, reconnaît que les Arméniens ont été victimes en 1915 du premier grand génocide de ce XXe siècle. Et chacun sait que l’électorat arménien pèse encore d’une certain poids dans nos scrutins, à l’image du déplacement de Hollande à Erevan, en Arménie, en avril dernier. En France, la diaspora rassemble près de 500 000 personnes, dont notamment à Paris, Lyon et Marseille. Le député Patrick Devedjian, le chanteur Charles Aznavour étaient du déplacement à Erevan, en avril dernier, par leurs origines arméniennes. Il est vrai, qu’est-ce qui explique la non-reconnaissance par la Turquie contemporaine, de ces évènements ayant fait près d’1,5 million de victimes, maintenant un siècle après les faits ? Ne touche-t-on pas là, au problème entretenu par la Turquie, avec ces minorités (kurdes, arméniens, etc…), parmi d’autres problématiques ? La reconnaissance officielle du génocide est-elle une des conditions sina-qua non à l’entrée de la Turquie dans l’UE ?

Tout d’abord, il n’y a aucune notion quantitative, quand l’on parle de génocide, il convient de le préciser. L’historiographie est établie là-dessus, c’est un génocide. Il y a l’intention, la planification, avec une intention d’éliminer un peuple, qu’il s’agisse de cent personnes, de mille personnes, de dix mille personnes ou de cent mille, ou encore un million, peu importe. Il y a aussi les transferts de population. Et ensuite, de faire en sorte que toute trace de cette civilisation disparaisse. Dès que vous cherchez à malmener des êtres humains, à massacrer en partie, une population, pour des critères religieux, ethniques, tel que l’a défini Raphaël Lenkind, à savoir un juif polonais - qui s’est appuyé sur trois exemples, que sont le génocide arménien, les famines en Ukraine et la Shoah -, il y a génocide. Ce-dernier était arrivé à la conclusion qu’il fallait le conceptualiser. Outre le crime de masse, le génocide issu du grec, est un néologisme s’apparentant à la notion de crimes contre l’humanité, inventé en 1943. Il a été tenté de l’imposer sémantiquement en 1945, au procès de Nuremberg, mais ça ne l’a été qu’en 1948. Aujourd’hui, à part quelques universitaires américains, à peu près tous sont d’accord sur la notion de génocide, mais il y a quinzaine d’années, ce n’était pas le cas. Un très grand spécialiste de l’Empire ottoman, Bernard Loïs, déclarait dans un entretien dans Le Monde en 1997, que le génocide, c’est le terme arménien. Il perdra un procès intenté. Un autre historien perdra un procès équivalent, durant la même période.

D’abord, un génocide est un crime imprescriptible, même commis, il y a cent ans, d’où la non-reconnaissance par la Turquie, impliquant aussi des questions de territoires, de géopolitique, mais aussi différents acteurs, à savoir la République d’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Haut-Karabath, mais aussi des revendications de propriétés « je veux récupérer ma maison, etc. » François Hollande a demandé aux Turcs, lors d’une cérémonie officielle où il était présent, en Arménie, à Erevan, d’avancer sur la voie de la reconnaissance. Cent ans après les faits, seulement vingt-et-un dirigeants s’étaient rendus en Arménie. Sur le plan historique, au tournant du XXe siècle, les Arméniens sont principalement concentrés dans les six provinces orientales de l’Empire ottoman, leur territoire ancestral, ainsi qu’à Constantinople et dans les principales villes d’Anatolie. La majorité est établie en milieu rural et mène une vie traditionnelle, regroupant des petits artisans, commerçants, éleveurs, etc. Les villes de province concentrent aussi une société éduquée et entreprenante, qui entre dans la modernité, établie souvent dans le négoce et l’usure, alimentant parfois des préjugés à leur égard. Le milieu et la fin du XIXe siècle est caractérisé par un mouvement d’émancipation des minorités de l’Empire ottoman, suite à une série de soulèvements. Et les Arméniens (qui sont sujets ottomans) prennent conscience de l’inégalité de leurs droits face aux musulmans, en tant que chrétiens et dénoncent les méthodes du sultan. S’est ainsi que naquit la fameuse question arménienne, terminologie utilisée, en particulier, dans les milieux diplomatiques et dans la presse populaire en Europe de l’ouest, après le congrès de Berlin en 1878. Comme pour la question d’Orient, elle est relative à la sécurité et à la volonté d’autonomie des Arméniens notamment vis-à-vis des communautés environnantes au sein de l’Empire ottoman, exprimée approximativement des années 1870 aux années 1910. Les massacres hamidiens de l’été 1894 dans le district de Sassoun suite à une (supposée) révolte fiscale arménienne, constituent le prélude au génocide, fermement condamnés par la communauté internationale (surtout par des politiques français comme Jean Jaurès et par les Anglais).

De 1908 à 1918, l’Empire a été dirigé par le Comité Union et Progrès (CUP), un parti entièrement contrôlé par un comité central de neuf membres, constituant un pouvoir parallèle. Le Comité a assis son pouvoir en développant un réseau d’antennes locales, et en remplaçant les cadres de l’armée et de l’administration par des militants du parti. L’efficacité de son programme génocidaire a largement été déterminée par l’association de l’État-parti avec les notables locaux, les cadres religieux et les chefs tribaux. Les Jeunes-Turcs sont arrivés au pouvoir, avec des idées d’émancipation. A partir de 1913, l’Empire ottoman est amputé de larges territoires, provoquant une crise morale. Ayant perdu toute une partie de l’Empire ottoman, les généraux génocidaires caressaient l’espoir de créer un autre empire s’étendant vers l’est, l’Anatolie, l’Asie mineure. La perspective de la création d’un Etat arménien vers l’Anatolie bloquait cette tentative. Ils souhaitaient homogénéiser l’Anatolie, selon le principe du darwinisme social. Le coup d’Etat du 25 janvier 1913, instaure un parti unique, laissant les mains libres au Comité Union et Progrès, et favorisant la radicalisation de la direction Jeune-Turque. Les Jeunes-Turcs entrent en guerre aux côtés des Allemands. Comme pour tous les génocides qui vont suivre au cours du XXe siècle, la guerre constitue la première condition à la mise en oeuvre d’une politique systématique d’extermination. Elle permet notamment la mobilisation, dès le début d’août 1914, des Arméniens âgés de 20 à 40 ans. Le projet d’homogénéisation de l’Asie Mineure, caressé par les chefs du CUP, a alors pris la forme d’une entreprise d’extermination des Arméniens.

Une offensive ottomane sur les marches de l’Empire, à l’est, est accompagnée, sous couvert d’opérations militaires, de massacres localisées, en particulier dans la région d’Artvin, où la population arménienne d’une vingtaine de villages est massacrée. La planification des déportations est assurée par le Directorat pour l’installation des tribus et des migrants, la police dressant les listes de déportés, la gendarmerie assurant l’encadrement des convois, les services du Trésor s’occupant de gérer les biens abandonnés des déportés (bijoux, mobilier, biens fonciers…). Les coordinateurs de ces opérations étaient les secrétaires-responsables, délégués par le parti. Le 28 février, le ministre de la Guerre ordonne que les conscrits arméniens soient désarmés et versés dans des bataillons de travail. Le 24 avril 1915, les autorités procèdent à l’arrestation des élites arméniennes, à Istanbul et en province, marquant le début officiel du programme génocidaire. Il y a eu le volet « déportations », qui est la 1ère phase du génocide, qui dure à peu près six mois, d’avril-mai à octobre 1915, la seconde phase étant l’extermination dans des camps, qui dure de février à octobre 1916. Les hommes sont tués sur place, le plus souvent et les femmes et les enfants sont envoyés dans les camps, dans le désert,  harcelés en chemin par les tribus kurdes. Les bourreaux reçoivent les victimes, les parquent et les massacrent. La déportation des femmes, enfants, et vieillards s’est ainsi faite en 306 convois entre mai et octobre 1915, souvent détruits en cours de route, par la faim, l’épuisement et la soif, une faible proportion étant arrivée dans les lieux de relégation.

On a compté trente-deux à trente-trois camps de bouchers, le régime ayant mis sur place une organisation spéciale, des marches de l’Anatolie jusqu’au désert syrien, vers Alep, ayant accueilli environ 700 000 déportés, ainsi que près de 100 000 Arméniens relégués sur une ligne allant d’Alep à la mer Rouge. En mars 1916, environ 500 000 internés subsistent dans ces camps et quelques lieux de relégation. Une ultime décision est alors prise par le Comité central pour procéder à leur liquidation, d’avril à décembre 1916. La Turquie a pour un part reconnu les transferts de populations, mais il y a tout un travail d’historien, pour prouver qu’il y a une volonté d’extermination par balles, par l’épée, à l’arme blanche. Ensuite, c’est la persécution religieuse. Les survivants seront souvent obligés de se convertir à l’Islam et / ou de changer de patronyme. Ce qui vient s’ajouter à la destruction de monastères et d’églises arméniennes et / ou à leur transformation en mosquées, mais aussi à la modification de la toponymie des noms de lieux à consonance arménienne, pouvant parler d’ethnocide. Le recensement de la population arménienne au sein de l’Empire ottoman entre 1914 et 1915 est un sujet controversé, les derniers chiffres remontant à 1905 et 1912. Mais la plupart des estimations avancent un nombre compris entre 1,5 et 2,5 millions d’Arméniens, cette estimation étant très importante, pour déterminer les pertes civiles, dans le cadre du génocide arménien suivi de la guerre d’indépendance en Turquie. D’autres minorités ont été aussi victimes d’autres rétorsions. L’Etat turc s’est construit sur la négation de ce génocide.

Il y ainsi le cas des Grecs de Thrace, des juifs, d’autres minorités, ayant eu une série d’épurations ethniques en Anatolie, où il y avait de 30 à 40 % de non-musulmans en 1919, mais aujourd’hui, plus que 0,2 %. Le problème de la Turquie aujourd’hui, c’est celui de ces minorités. La plupart des observateurs avisés ont la même visée, il n’y a pas de fumée sans feu, tant que la Turquie n’aura pas reconnu le génocide arménien, l’Etat turc aura un problème avec la violence d’Etat, ce qui est valable pour d’autres Etats, issus de l’Empire ottoman. Un ministre turc a assisté récemment à une messe en hommage aux Arméniens, et Erdogan présenté ses condoléances, mais ce sont des mots en l’air. Car ensuite nous avons d’autres actes qui arrivent derrière et qui infirment ce qui a été dit. Il y a eu ce rapprochement turco-arménien, et qui a capoté, ces deux ou trois dernières années, la Turquie ayant posé des pré-conditions. Un des principaux problèmes turco-arménien, c’est la question de confiance, tout le problème entre victimes / bourreaux, dominants / dominés, traité de Sèvres / traité de Lausanne. Depuis cent ans, la Turquie pratique un pas de danse, un pas en avant, deux pas en arrière. Un grand responsable du génocide arménien, Talaat Pacha (l’un des dirigeants du mouvement Jeune-Turc), à qui on attribue l’ordre de « tuer tous les hommes, femmes et enfants arméniens sans exception », dépêché dans l’est de l’Anatolie, à titre spécial, fut condamné à mort par contumace par la cour martiale turque en 1919. En dépit de cela, il dispose d’un mausolée à Istanbul, d’une totale reconnaissance dans l’espace public, les autorités devant le remplacer, lui et d’autres personnalités, par des Justes Turcs ayant secouru des Arméniens. La thèse négationniste turque se repose notamment sur la révolte de Van, mais il s’agissait seulement d’un mouvement d’auto-défense de cette ville arménienne du sud-est de l’Empire ottoman, formant une sorte de saillant, puis de poche, ayant d’ailleurs sauvé ces habitants de l’extermination, près de 50 à 60 000 Arméniens ayant été tué dans les environs.

Les rescapés recensés à la fin de la guerre peuvent être classés en deux catégories, à savoir quelques milliers d’enfants et de jeunes filles, récupérés après l’armistice, et 100 000 déportés, découverts en Syrie ou parfois en Palestine, dès la fin de 1917, ainsi que plusieurs milliers d’autres, à la limite du Caucase ou à la frontière avec la Perse. A la fin de la guerre, des dizaines de refuges pour femmes et d’orphelinats dispersés au Proche-Orient et parfois en Grèce assurent la réhabilitation des rescapés qui constitueront plus tard la base de la diaspora arménienne, qui se crée dans les années 1920, trouvant en France, et notamment à Paris, un de ses principaux points d’ancrage. Entre 1922 et 1927, 58 000 réfugiés arméniens débarquent à Marseille, transitent par des camps de fortune, puis s’installent en ville ou remontent la vallée du Rhône. La région parisienne capte une partie de ces réfugiés qui s’établissent dans la petite couronne, à Alfortville, Issy-les-Moulineaux, Arnouville et, à Paris, dans les quartiers de Belleville et de Cadet. La préméditation est clairement établie. Dès 1915, les Turcs ont mis la main sur tous les biens des Arméniens. Mais la revendication des Arméniens n’est pas seulement économique, car tôt ou tard, il y aura nécessairement reconnaissance. C’est aussi territorial, ce peuple massacré, déporté, ayant aussi eu son territoire, ce qui peut devenir revendication territoriale. Encore aujourd’hui, les archives du cadastre sont fermées en Turquie.

On peut rétorquer, que l’on fait procéder à la reconnaissance du génocide, et ensuite passer à des réparations matérielles, territoriales. Mais étant donné qu’en 1915, il n’y avait pas d’Etat arménien souverain, on ne sait si l’Arménie contemporaine peut réclamer des territoires en Turquie, la République d’Arménie datant de 1918 (et ne représentant qu’à peu près de 15 à 20 % de la superficie de l’Arménie historique). Sur le plan politique, psychologique, les négociations d’adhésion à l’UE plus ou moins arrêtées pour d’autres raisons, n’avanceront pas. Il est sûr que l’on attendrait de la Turquie qu’elle reconnaisse ces minorités, ayant fait des pas en ce sens pour l’intégration en Europe. La mémoire du génocide tire vers le passé, elle enferme dans le passé. Mais la reconnaissance sera un avenir arménien, mais aussi se dissolvant dans un cadre plus large, pouvant se référer à une religion, à un alphabet, à des traditions. La Turquie se sent peut-être également soutenue dans son positionnement, par la tiédeur de la position américaine. Obama ne s’est pas rendu à Erevan, en avril dernier, mais lorsqu’il a été candidat, il a parlé de génocide et plus maintenant. A l’intérieur de la société américaine, il y un électorat arménien non négligeable, donc cela ne vient pas de la société civile. Mais bien qu’entretenant des rapports ambigus avec la Turquie, avec Israël, c’est l’un des deux Etats sur lequel les Etats-Unis peuvent s’appuyer dans la région aujourd’hui.

Sur un plan purement historique, l’Allemagne a aussi joué un rôle fondamental, tel l’a reconnu le ministre des affaires étrangères allemand. Etant l’allié de l’Empire ottoman, à l’est, les Allemands étaient là, mais ont laissé le génocide se dérouler, en dépit des observateurs présents sur place, militaires ou civils (près de 12 000), unis dans un silence coupable. Car ils étaient en compétition avec les Anglais, en pénétration vers le Moyen-orient et les Ottomans étaient le véhicule. C’est également la thèse défendue par l’historien arménien Vaak Dedrian, ayant apporté la preuve de la participation à la préparation et à la mise en oeuvre des massacres de certains fonctionnaires et militaires allemands en poste dans l’Empire ottoman. Hans Freiherr von Wangenheim, ambassadeur allemand auprès de l’Empire ottoman de 1912 à 1915, savait que les Turcs planifiaient le génocide arménien, comme le prouve une lettre. Les Allemands ont d’ailleurs exfiltré les hauts-responsables du génocide, en 1919, à la chute du califat. Et ils ont même restitué à Ankara le corps de Talaat Pacha, en 1940 (assassiné dans la même ville en 1921 par un rescapé arménien du génocide, qui fut ensuite acquitté). En Allemagne, le niveau de reconnaissance historique a varié selon les périodes. Dans l’entre-deux guerres, la tendance est plutôt à la réparation symbolique. Le traité de Sèvres signé le 10 août 1920 entre le nouveau gouvernement de Mustafa Kemal et les Alliés prévoit le jugement des responsables du génocide. La victoire d’Adolf Hitler en 1933 mettra un coup d’arrêt à ce processus. D’autant que les relations entre la Turquie et le Troisième Reich étaient très amicales, jusqu’à la déclaration de guerre de la Turquie à l’Allemagne en 1945, pour le moins formaliste. Les officiers allemands présents sur place ont été nombreux à rejoindre les rangs du parti national-socialiste, à partir de 1933. Ils se sont inspirés des méthodes appliquées lors du génocide arménien. Tel Rudolf Höss, alors jeune conseiller militaire (affecté dans l’est de l’Anatolie en 1915), qui a ensuite commandé le camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau. Cette question arménienne est en train de rebondir. Elle est liée à la mondialisation, à la place des sociétés civiles dans le monde, qui est beaucoup plus forte maintenant, qu’elle était, il y a vingt ans, et qui veulent participer au processus de décision. C’est tout l’effort de la société civile en Turquie. 

En fait, si l’on arrive à faire au Proche-orient avec le génocide des Arméniens, ce que l’on a réussi à faire en Europe avec la shoah, c’est-à-dire d’extraire cette violence structurelle des Etats pour créer une zone d’Etats de droit, si l’on arrive à faire la même chose, des Balkans au Caucase, en passant par le Proche-orient et nous en sommes loin, alors nous aurions quelque chose de nouveau. La Turquie a une place particulière dans cette affaire, car elle est l’ancienne puissance tutélaire de tous ces Etats. Par ailleurs, dans la Turquie d’aujourd’hui, on découvre aussi des Turcs qui apprennent qu’ils avaient des grands-parents arméniens. Cette société turque veut plus de démocratie, elle bouge, elle vit. Aujourd’hui, la société civile turque se rattrape, mais pas encore l’Etat.

                                                                                                                                                                           J. D.

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