La Lanterne (politique, sujets de société)

4 février, 2019

Carnet littéraires – Coups de coeur

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« La Fontaine; Une école buissonnière », Erik Orsenna, Le Livre de poche

Que savons-nous de La Fontaine, sans doute le plus grand poète de notre langue française ? Erik Orsenna nous livre le récit d’une promenade d’un certain Jean, né le 8 juillet 1621, dans la ville de Château-Thierry, juste à l’entrée de la Champagne. Bientôt voici Paris, le joyeux Quartier latin et quelques bons camarades : Boileau, Molière, Racine…. Voici un protecteur, un certain Fouquet, trop brillant surintendant des Finances et qui est bientôt emprisonné. On ne fait pas sans risque de l’ombre au Roi-Soleil. Voici un mari trompé mais également peu fidèle, et qui souffre de la pauvreté en dépit du succès des Fables, sans parler de ces Contes, que l’Education nationale nous interdit d’apprendre, car on y rencontre trop de grivoiseries. Après notamment Pasteur, Le Nôtre, Erik Orsenna nous livre une biographie imagée, avec son talent habituel, sur cet auteur toujours enseigné.

« Le premier homme », Albert Camus, Folio

« En somme, je vais parler de ceux que j’aimais », écrit Albert Camus dans une note pour Le premier homme. Le projet de ce roman auquel il travaillait au moment de sa mort était ambitieux. Il avait dit un jour que les écrivains « gardent l’espoir de retrouver les secrets d’un art universel qui, à force d’humilité et de maîtrise, ressusciterait enfin les personnages dans leur chair et dans leur durée ».

Il avait jeté les bases de ce qui serait le récit de l’enfance de son « premier homme ». Cette rédaction initiale a un caractère autobiographique qui aurait sûrement disparu dans la version définitive du roman. Mais c’est justement ce côté autobiographique qui est précieux aujourd’hui. Après avoir lu ces pages, on voit apparaître les racines de ce qui fera la personnalité de Camus, sa sensibilité, la genèse de sa pensée, les raisons de son engagement. Pourquoi, toute sa vie, il aura voulu parler au nom de ceux à qui la parole est refusée.

« La ruée vers l’Europe », Stephen Smith, Grasset

L’Europe vieillit et se dépeuple. L’Afrique déborde de jeunes et de vie. Une migration de masse va se produire. Son ampleur et ses conditions constituent l’un des plus grands défis du XXIe siècle.

L’Union européenne compte aujourd’hui 510 millions d’habitants vieillissant : l’Afrique 1,25 milliard, dont quarante pour cent ont moins de quinze ans. En 2050, 450 millions d’Européens feront face à 2,5 milliards d’Africains. D’ici à 2100, trois personnes sur quatre venant au monde naîtront au sud du Sahara.

L’Afrique « émerge ». En sortant de la pauvreté absolue, elle se met en marche. Dans un premier temps, le développement déracine : il donne à un plus grand nombre les moyens de partir. Si les Africains suivent l’exemple d’autres parties du monde en développement, l’Europe comptera dans trente ans entre 150 et 200 millions d’Afro-Européens, contre 9 millions à l’heure actuelle.

Une pression migratoire de cette ampleur va soumettre l’Europe à une épreuve sans précédent, au risque de consommer la déchirure entre ses élites cosmopolites et ses populistes nativistes. L’Etat-providence sans frontières est une illusion ruineuse. Vouloir faire de la Méditerranée la douve d’une « forteresse Europe » en érigeant autour du continent de l’opulence et de la sécurité sociale des remparts – des grillages, un mur d’argent, une rançon versée aux Etats policiers en première ligne pour endiguer le flot – corrompt les valeurs européennes.

L’égoïsme nationaliste et l’angélisme humaniste sont unanimement dangereux. Guidé par la rationalité des faits, cet essai de géographe humaine assume la nécessité d’arbitrer entre intérêts et et idéaux.

Journaliste-écrivain et universitaire, Stephen Smith a tenu la rubrique Afrique de Libération (1988-2000) puis du Monde (2000-2005). Il a travaillé comme analyste pour les Nations unies et L’international Crisis Group. Depuis 2007, il est professeur à l’Université de Duke aux Etats-Unis, où il enseigne les études africaines. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages publics en France, dont Négrologie : pourquoi l’Afrique meurt ou Oufkir, un destin marocain et d’ouvrages co-écrits avec Antoine Glaser comme Ces Messieurs Afrique ou Comment la France a perdu l’Afrique.

La ruée vers l'Europe

« En marche vers l’immobilisme », Agnès Verdier-Molinié, Albin Michel

Agnès Verdier-Molinié occupe les écrans, auréolé d’un statut de chercheuse à l’Ifrap, fondation ultra-libérale présentée parfois selon certains médias comme un vrai-faux institut de recherche, étant plutôt assimilé selon certains à un lobby tenu par certains financements issus du privé et enregistré comme tel à l’Assemblée nationale. Toujours est-il que cette dernière, au travers de nombreux ouvrages publiés depuis neuf ans (traitant surtout de fiscalité), livrent parfois certaines analyses intéressantes, car relativement sourcées, chiffrées. En marche vers l’immobilisme, tel est le titre de son dernier ouvrage, décryptant les six premiers mois du quinquennat Macron, guère convaincants de son point de vue.

Tout devait changer : allègement des normes, baisse des dépenses et des impôts… Mais, dix-huit mois plus tard, la réalité est bien différente. Le décalage, pour ne pas dire le fossé, se creuse tous les jours. Certaines grandes réformes (prélèvement à la source, taxe d’habitation…) paraissent d’ores et déjà aussi ambitieuses qu’inutiles. D’autres, nécessaires (baisse des effectifs publics, réforme des retraites, réduction de la dépense sociale…), patinent dangereusement. Au-delà des mots rassurants, c’est bien un choc de complexité auquel sont confrontés les Français : multiplication des contraintes administratives et fiscales, organisation kafkaïenne des territoires… Où est la simplification sans cesse annoncée ?

Cet ouvrage dresse, à travers de nombreux exemples, le tableau de l’ancien monde qui, selon l’auteur, refuse de disparaître. L’heure tournerait et, malgré quelques mesures ponctuelles pertinentes, la grande transformation annoncée se fait attendre. La France va-t-elle encore rester immobile ou est-elle en marche ? Sans partager systématiquement les points de vue de l’auteur, très libérale à mon goût et assez péremptoire, abordant des thématiques souvent récurrentes dans ces ouvrages (suppression intégrale de l’ISF, fiscalité des hauts-patrimoines, privatisations…), ce constat livré reste intéressant et certains points soulevés intrigants, au travers des informations chiffrées et sourcées.

« Bilan de faillite », Régis Debray, Gallimard

Un dépôt de bilan peut se consigner la bonne humeur, avec clins d’oeil et sourires. C’est cette variante teintée d’humour, rarement pratiquée au  tribunal de commerce, qu’a choisie Régis Debray, dans cette lettre d’un père à son fils bachelier, en quête de conseils sur la filière à suivre. Littérature, sociologie, politique, sciences dures ? En empruntant le langage entrepreneurial, celui de notre temps, l’auteur lui expose les bénéfices qu’un jeune homme peut dorénavant attendre ces divers investissements.

En lui recommandant instamment d’éviter la politique. Bien au-delà de simples conseils d’orientation professionnelle, ce livre – testament voudrait faire le point sur le métier de vivre dans le monde d’aujourd’hui, sans rien sacrifier aux convenances. Beaucoup d’adultes et quelques délurés sans âge particulier pourront sans doute y trouver leur compte.

« Qu’est-ce qu’un chef ? », Pierre de Villiers, Fayard

« Je ne suis ni philosophe, ni sociologue, ni capitaine d’industrie. Je suis un praticien de l’autorité qui s’est toujours efforcé de placer les relations humaines au coeur de son engagement au service de la France et de ses armées. Car l’autorité n’est pas spécifiquement militaire, c’est le lien fondamental de toute société humaine. Fort de ces convictions, je propose dans ce livre quelques jalons pragmatiques, simples et avérés pour sortir d’un mal-être sociétal croissant, diriger avec justesse et discernement. »

Le général Pierre de Villiers signe un essai ambitieux sur l’ordre, remettant l’Homme au centre du système. Comme le ferait un officier, il indique au lecteur le cap qu’il faut tenir dans un monde complexe et sa méthode pour y agir utilement.

Mêlant une réflexion puissante sur les problèmes profonds que traverse notre époque et des solutions efficaces, le général de Villiers met ici son expérience unique au service de tous.

Après quarante-trois années d’une carrière militaire qui l’a conduit à devenir chef d’état-major des armées, le général Pierre de Villiers est président d’une société de conseil en stratégie. Il a publié en 2017 Servir aux éditions Fayard.

« There is no society », Christophe Guilluy, Champs – Flammarion

« There is no society » : la société, ça n’existe pas. C’est en octobre 1987 que Margaret Thatcher prononce ces mots. Depuis, son message a été entendu par l’ensemble des classes dominantes occidentales. Il a pour conséquence la grande sécession du monde d’en haut qui, en abandonnant le bien commun, plonge les pays occidentaux dans le chaos de la société relative. La rupture du lien, y compris conflictuel, entre le haut et le bas, nous fait basculer dans l’a-société. Désormais, no more society. La crise de la représentation politique, l’atomisation des mouvements sociaux, la citadellisation des bourgeoisies, le marronnage des classes populaires et la communautarisation sont autant de signes de l’épuisement d’un modèle. La vague populiste qui traverse le monde occidental n’est que partie visible d’un soft power des classes populaires qui contraindra le monde d’en haut à rejoindre le mouvement réel de la société ou bien à disparaître.

Christophe Guilluy, géographe, est notamment l’auteur de deux essais très remarqués : La France périphérique et Le Crépuscule de la France d’en haut (Champs – Flammarion).

« Le crépuscule de la France d’en haut », Christophe Guilluy, Flammarion

La bourgeoisie triomphante du XIXe siècle a disparu. Ses petits-enfants se fondent désormais dans le décor d’anciens quartiers populaires, célèbrent la mixité sociale et le respect de l’Autre. Fini les Rougon-Macquart, bienvenue chez les hipsters… Bénéficiaire des bienfaits de la mondialisation, cette nouvelle bourgeoisie en oublie jusqu’à l’existence d’une France d’en bas, boutée hors des nouvelles citadelles que sont devenues les métropoles.

Pendant ce temps, dans la France périphérique, les classes populaires coupent les ponts avec la classe politique, les syndicats et les médias. Leurs nouvelles solidarités, leur souverainisme n’intéressent personne. Le grand marronnage des classes populaires, comme avant elles celui des esclaves qui fuyaient les plantations, a commencé. On croyait la lutte des classes enterrée, voici son grand retour…

Christophe Guilluy est géographe. Il est l’auteur des essais remarqués Fractures françaises (Champs, 2013) et La France périphérique (Champs, 2015).

« Balzac », François Taillandier, Folio

« N’est-ce pas un martyre pour un homme qui ne vit que par l’épanchement des sentiments, qui ne respire que tendresse, et qui a besoin de trouver sans cesse près de lui une âme pour asile, de méditer, de comparer, d’inventer, de chercher sans cesse, de voyager dans les espaces de la pensée, quand il aime à aimer ? »

En trente ans de travail acharné, harassé par les soucis d’argent, Honoré de Balzac (1799-1850) édite un monument romanesque sans égal, donnant vie à des dizaines de personnages devenus mythiques – Eugénie Grandet, Le père Goriot, Le colonel Chabert, Rastignac, La cousine Bette, etc. -, tout en rêvant à l’amour de sa vie, une aristocrate polonaise qu’il n’épousera qu’à la veille de sa mort. Balzac, ou le destin d’un génie foudroyé.

« La France périphérique ; Comment on a sacrifié les classes populaires », Christophe Guilluy, Champs actuel

Désormais, deux France s’ignorent et se font face : la France des métropoles, brillante vitrine de la mondialisation heureuse, où cohabitent cadres et immigrés, et la France périphérique des petites et moyennes villes, des zones rurales éloignées des bassins d’emplois les plus dynamiques. De cette dernière, qui concentre 60 % de la population française, personne ne parle jamais.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi a-t-on sacrifié les classes populaires sur l’autel d’une mondialisation volontiers communautariste et inégalitaire, aux antipodes des valeurs dont se réclame la classe politique ? Comment cette France populaire peut-elle changer la donne, et regagner la place qui est la sienne – la première ?

Dans cet essai retentissant, Christophe Guilluy dresse un diagnostic sans complaisance de notre pays, et esquisse les concours d’une contre-société à venir.

Christophe Guilluy est géographe. Il est l’auteur, avec Christophe Noyé, de L’Atlas des nouvelles fractures sociales en France (Autrement, 2004) et d’un essai remarqué, Fractures françaises (Champs-Flammarion, 2013).

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21 janvier, 2019

Eblouissante Venise !, Exposition au Grand Palais

Classé dans : Culture — llanterne @ 15:38

Eblouissante Venise !, Exposition au Grand Palais, 26 Septembre 2018 – 21 Janvier 2019

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Jusqu’à ce lundi 21 Janvier 2019, se tient au Grand Palais une fascinante exposition sur Venise et son influence artistique au XVIIIe siècle. Héritière de longs siècles de domination sur la Méditerranée, la cité lacustre a alors déjà perdu de sa puissance politique et commerciale, de son influence. Elle s’est réfugiée depuis 1717 dans une neutralité peureuse vis-à-vis de la Sublime Porte, annonciatrice de son inexorable déclin, jusqu’à l’abdication de Ludovico Manin, le denier Doge de la Sérénissime République, en 1797. Cependant, sa production artistique reste de tout premier plan et son influence culturelle significative en Europe.

Une grande énergie anime alors la vie sociale. Fêtes officielles, opéra, théâtre, réceptions somptueuses, divertissements variés ponctuent le quotidien et étonnent les étrangers de passage. L’exposition est un hommage à cette page d’histoire artistique de la Serenissima, en tout point remarquable, par le choix des peintures, sculptures, dessins.

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Cette exposition est organisée par la Réunion des musées nationaux – Grand Palais, avec la collaboration de la Fondazione Musei Civici di Venezia, Venise, et la participation du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, des théâtres Gérard Philipe à Saint Denis et de La Criée à Marseille, du Pavillon Bosio, école supérieure d’Arts plastiques de la Ville de Monaco, et du laboratoire d’humanités digitales de l’École polytechnique fédérale de Lausanne.

5 novembre, 2018

Les lendemains de triomphe

Classé dans : Sport — llanterne @ 2:58

En ce début d’automne, cette euphorie estivale étant maintenant retombée et bien qu’y allant d’une tardive analyse à rebours, je souhaiterais revenir avec recul sur cet événement sportif, ce triomphe des bleus, vu sous différents angles. Et cela alors que la rentrée politique et sociale s’offre à nous, non sans animations. On se souvient de cette liesse populaire et historique, en ce dimanche de juillet, comme la France les aime, sous le soleil et la chaleur estivale. La France célébrait son titre de championne du monde de football et ne voulait pas que la fête se termine. Une foule impressionnante était réunie sur les Champs-Elysées pour acclamer quelques minutes ses héros, ses joueurs qui ont non seulement remporté le titre suprême mais aussi acquis une popularité hors-norme. La célébration fut bruyante, parfois même délirante, prouvant que ce qui s’était passé à Moscou, était bien plus que du sport. C’était un moment de communion nationale comme en juillet 1998 et la victoire à cette coupe du monde de foot, organisée en France. Ce retour populaire fut à la hauteur de l’émotion, des moments de réjouissance collective, absolument immense avec un mélange de fierté, de plaisir, suite à cette victoire en finale face à la Croatie. 

Quand on est-ce qu’on a entendu un footballeur dire vive la République, à part peut-être Lilan Thuram, revendiquant son appartenance à la République et à la France ? Comment fait-on pour reconquérir sportivement, le cœur des Français, après différents échecs sportifs pour l’Equipe de France ? Cette victoire, était-ce aussi le triomphe du sport ou des sponsors ? Grande liesse populaire mais superficielle et éphémère, diront certains. Et quand le carrosse redevient citrouille, qu’advient-t-il ? Pourquoi certains sont-ils écoeurés par cette euphorie ? On a parlé de la Russie de manière positive. Sur place, est-ce que cela a été le fait d’une coercition un peu excessive ? Outre son très beau parcours, est-ce que le peuple russe s’est approprié cette coupe du monde ? Etait-ce aussi une victoire médiatique pour le président Poutine ? Qu’est-ce qui démarque cette coupe du monde, pleine de rebondissements sportifs ? Que disent les économistes sur les retombées de cette victoire, maintenant en cette rentrée ?  Macron profite-t-il de cette victoire à fond ? Est-ce vraiment de la récupération de sa part ? Quels sont les critères pour recevoir la légion d’honneur, les joueurs de l’équipe de France l’ayant tous reçus récemment ? Sont-ils conscients de ce qu’elle représente et fallait-il la leur donner ? A-t-on le droit de trouver excessive cette mainmise du ballon rond sur l’actualité ? Combien ce mondial rapporte-t-il à la FIFA ? Didier Deschamps va-t-il poursuivre sa mission ou à défaut, Zidane ? Est-ce que Deschamps et certains joueurs comme Mbappé, Giroud, Griezmann contribuent aussi à cette envie de participer à cette équipe ? Ce sont autant de questions qui peuvent être soulevées.

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Nous sommes toujours à la recherche d’une signification sociologique et politique, à savoir pourquoi cela arrive à cette France-là, à ce moment-là. Et cela pour trouver des explications qui ne sont pas toujours pertinentes, accompagnant cet événement, avec cette sorte de légende sportive s’écrivant. C’est la mythologie du sport français dans ses grandes heures. Cela arrivait dans une période qui n’était pas inédite, il faut le dire. Toute une série d’épreuves ont été traversées à l’échelle nationale, non seulement les attentats de l’automne 2015, mais depuis 1998 et la précédente victoire, la crise économique et financière de 2007-08 dont on porte encore aujourd’hui les stigmates. Soit toute une série de traumatismes et de tensions sociales qui donnent une certaine couleur à cette victoire. Certains diront que c’est le début d’une ère nouvelle, où cette équipe de France enthousiaste ensemencerait cette humeur collective d’un sens du positif. A savoir une équipe dont l’épopée continue à s’écrire. Ce qui est à observer, en vue de l’euro, après ce match nul plutôt décevant face à l’Islande, mais aussi suite à cette victoire face à l’Allemagne sur un doublé d’Antoine Griezmann.

Autant de drapeaux bleu-blanc-rouge dans les rues, on voit cela très rarement, si ce n’est le 8 mai 1945, le 11 novembre 1918, mais c’était pour clore des tragédies gravissimes, des guerres. Or le football a cette capacité de mettre dans la rue des millions de Français agitant un drapeau. Ce qui éteint un temps les différences sociales, comme à l’armistice, pendant ce moment de patriotisme positif. Ce qui s’accompagne de cet hommage républicain devenu un rituel, avec la réception à l’Elysée et le bain de foule au balcon de l’hôtel Crillon, place de la Concorde (mais pas cette fois-ci exceptionnellement). Comme ce fut le cas en 1998 et en 2006 lors de la finale ratée. Emmanuel Macron a profité à plein de ce bref interlude socio-médiatique, comme Jacques Chirac et Lionel Jospin le firent en leurs temps. Mais seul le football permet de communier ainsi. Ce n’est pas faire offense, mais la finale de volley à laquelle s’est hissée l’équipe de France, durant la même période, n’a pas, loin s’en faut, suscité cela.

Le football a cela de particulier de générer des passions collectives autour du ballon rond, étant à la fois mondialisé et venant renforcer l’identité nationale, en rassemblant. En effet, il y a ce besoin de communier, le football suscitant des émotions collectives, dans une ferveur à l’échelle hexagonale. Cela contribue à détourner aussi l’attention de l’actualité, à titre provisoire, comme l’a dépeint feu Jean d’Ormesson dans son éditorial du Figaro, après la victoire en finale 1998, en tant que pays hôte et vainqueur de la coupe du monde de football, à l’époque. Effectivement, ce fut un succès, personne n’ayant plus pensé à rien provisoirement, enfin ou presque. Cela en fait l’élément constitutif et peut-être le seul, comme l’analysait alors d’Ormesson, « d’un pacte social en charpie ». Cela vaut mieux « qu’une guerre et tue moins de monde ». Ce type d’événements ressuscite le patriotisme, incarne l’intégration, « chasse la morosité qu’intellectuels et bureaucrates ont été incapables de combattre », « rend au peuple désabusé par les politiciens l’enthousiasme et l’espérance ». Il aura fallu cette victoire pour retrouver l’atmosphère de la Libération. Le football a cette capacité de rassembler, c’est originel.

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La particularité du football c’est qu’il a été très vite, étant né, approprié par la société, d’abord la classe ouvrière anglaise à la fin du XIXe siècle, dans un premier temps, avec des règles simples à comprendre. En 1885, le professionnalisme émerge tandis que les premiers clubs apparaissent à travers le monde particulièrement en Europe et en Amérique du sud. Bordeaux est le premier club français professionnel né en 1882, le Bayern Munich étant né en 1899 outre-Rhin et l’Olympique de Marseille, par exemple, la même année… La FIFA est fondée en 1904 à Paris par des représentants de sept pays européens. La FFF est née la même année. Encouragé par le succès populaire rencontré par les tournois de football aux jeux olympiques, ce qui fut décidé en 1928 sous l’impulsion du français Jules Rimet, alors président de la FIFA, la 1ère édition de la coupe du monde est organisée en Uruguay en 1930 (dont l’équipe nationale sort vainqueur).

Prévue tous les quatre ans, les éditions suivantes se déroulent en 1934 et 1938 marquée une victoire de la Squadra azzura exploitée à des fins de propagande politique (l’Italie étant alors fasciste, la victoire de 1982 ayant permis d’effacer cet héritage embarrassant). Après un intermède lié à la seconde guerre mondiale, la compétition reprend en 1950. L’équipe allemande, la Mannschaft compte l’un des palmarès du football mondial les plus fournis, avec un record de huit finales de Coupe du monde, dont quatre remportées par la RFA en 1954, 1974 et l’équipe allemande réunifiée en 1990 et 2014. Mais c’est le Brésil, la Seleçao, qui a remporté le plus de fois le trophée mondial respectivement en 1958, 1962, 1970, 1994 et 2002. « Les Bleus » font entrer la France dans le carré des nations ayant été sacré championne du monde à deux reprises, avec la victoire en 1998 à domicile et en 2018 en Russie, à l’image de l’Argentine en 1978 et 1986.

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La France a eu de très grands joueurs dans l’après-guerre. On peut citer Raymond Kopa ou Just Fontaine, ayant inscrit 164 buts en 200 matchs dans sa carrière et 13 buts en équipe nationale en une seule phase finale (à l’édition du mondial 1954). Ce qui est un record toujours inégalé. Par ailleurs, à l’image de nombreux pays, le football en France est le sport le plus populaire et la dont la pratique est la plus répandue. Si le football est né en Europe, il a donné lieu, en Amérique latine, à une culture de masse spécifique d’une puissance telle que l’objet transféré en est ressorti profondément transformé. Les conditions de sa réception et de son développement ont été fondées sur un antagonisme avec le vieux continent sans cesse réactivé. Des dimensions sociologiques, coloniales, politiques entrent en compte dans la mise en avant du football en tant que vitrine idéologique notamment et au travers le succès d’équipes nationales. Comme du temps des républiques populaires d’Europe centrale et de l’URSS, avec la RFA et la RDA, soit une vitrine politique.

On en a fait des outils de construction nationale, mais aussi des éléments d’opposition notamment idéologique ou symbolique, comme du temps de la guerre froide ou par exemple avec les dominants coloniaux. Et l’on voit cela dans tous les pays, au travers des rivalités régionales aussi, à Barcelone lorsque le Barça remporte la ligue des champions ou le Real Madrid. On le constate aussi au travers la rivalité entre le PSG et l’OM, le club de la capitale et celui de la province. Donc un sport d’emblée qui est plongé dans des problématiques sociales, nationales, politiques, voire culturelles, etc, pour un jeu professionnel, médiatisé très vite aussi (radio, tv…). Dans le développement des médias privées dans les années 1980, le football est ce que l’on va chercher comme type d’activités à montrer aux téléspectateurs. Canal + lance rapidement son offre privée avec décodeur autour de la rediffusion de certains matchs de football, notamment ceux du PSG.

Cela démultiplie également les effets du ballon rond, dans des pays qui ne le connaissaient absolument pas et qui vont le reprendre également, comme dans les pays d’Asie. A ce titre, cette coupe du monde fut étonnante sous de nombreux abords, certaines équipes nationales s’étant démarquées. Il est à noter, la montée en puissance des équipes asiatiques. Telle la Corée du sud qui a éliminé la Manschafft (pourtant encore championne du monde en titre !), dès le 1er tour, à la surprise générale. Le Japon a également mis à mal la Belgique de Eden Hazard, qui a signé une remontada (3 – 2) pour se qualifier pour les quarts de finale sur des buts de Vertonghen, Fellaini et Chadli, lors l’un des plus beaux matchs de la coupe du monde. Les diables rouges ont ensuite défait le Brésil de Neymar (2 – 1 ), se hissant en demi-finale face à la France. Une petite génération de footballeurs asiatiques évoluant dans certains clubs étrangers (notamment européens) de haut niveau, émerge sensiblement. A l’image du défenseur japonais Kiroki Sakai à l’OM, de l’ex-attaquant Keisuke Honda au Milan AC ou le Sud-coréen Son Heng-Min, évoluant au poste d’ailier droit à Tottenham. 

Pour la deuxième fois depuis 1986, la Belgique entrait ainsi dans le dernier carré d’une Coupe du monde. Mais on peut mentionner également la prestation des Suisses, qui se sont hissés jusqu’en huitièmes de finale. Alors dernière équipe africaine en lice, le Nigéria s’est pris à rêver de grand huit, mais les « Green eagles » furent logiquement battus 2 – 0 par la Croatie. Le nombre de licenciés en Inde ou en Chine, au Japon, dans certains pays d’Asie du sud-est, en Océanie, mais aussi en Amérique du nord (et en particulier aux Etats-Unis) progresse de manière significative. Le football reste toutefois un sport mineur outre-atlantique, détrôné par le football américain et l’éternel baseball, mais touchant un nombre sensible tout à fait intéressant de personnes. Par ailleurs, la plupart des grandes équipes prétendantes et toutes les équipes sud-américaines étaient éliminées en 1/4 de finale : Allemagne, Italie, Espagne, Portugal, Brésil, Argentine… Tel le titrait « Courrier international », ce fut le naufrage de l’Amérique du sud, la corruption, l’exportation précoce de talents et une formation adéquate se retournant contre une école jadis éblouissante. La seule exception fut l’Uruguay.

L’organisation a été parfaite, le hooliganisme qui était prévu n’a pas été vu. Il y a eu une ferveur nationale, la Russie étant un immense pays. Classé 70e au classement mondial de la FIFA, la « Sbornaïa » (littéralement « équipe nationale » en russe) est arrivée en 1/4 de finale. Elle s’est qualifiée pour les huitièmes (deux victoires contre l’Arabie Saoudite et l’Egypte, contre une défaite face à l’Uruguay), où elle a éliminé l’Espagne (la « Furia ») aux tirs au but, à la surprise générale. Puis c’est également aux tirs au but que la sélection russe s’est faite sortir par les « Vetrani » (les Croates, futurs finalistes) en quart de finale. Et cela au cours d’un match qui ne fut pas le plus étonnant de la compétition, sur le plan technique, mais plein de suspense, la Russie ayant égalisé à la dernière minute pour arracher les « pénos ». Soit un très beau parcours, certes en tant qu’équipe du pays hôte, qualifiée d’office. 

Cette sélection russe a d’ailleurs son histoire spécifique, héritière de la sélection soviétique et de la CEI jusqu’en 1992 (réunissant alors sous le même maillot des joueurs de nationalité russe et ukrainienne à près de 60 %). L’équipe soviétique a été championne d’Europe en 1960, quatrième à la Coupe du monde 1966, et a décroché deux médailles d’or aux Jeux olympiques de 1956 et 1988. La sélection russe a ensuite connu une certaine irrégularité de 1996 à 2006. L’handicap du football en Russie est le climat, empêchant les matchs à l’extérieur, durant la saison hivernale, d’où une saison d’entraînement particulièrement courte. Bien que certains joueurs russes évoluent aussi dans des clubs européens. Mais la sélection ukrainienne est souvent plus mordante, pour des raisons aussi climatiques, la moitié ouest de l’Ukraine bénéficiant également d’un climat plus tempéré. En tout cas, les Russes sont fiers d’avoir accueilli le monde dans de bonnes conditions et tous les supporteurs étaient surpris de la qualité de l’accueil, car la Russie n’a pas spécialement une réputation notable du moins, en la matière. Les JO de Sotchi étaient plus verrouillés. Macron s’est mis en scène également, en déplacement à Moscou.

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On se souvient qu’en 1998, Chirac suit le peuple, le football étant populaire. Bien qu’à la différence de Macron, Hollande ou Sarkozy, Chirac n’y connaissait rien au football. En 1998, au Stade de France, invité à s’exprimer au micro depuis les tribunes, il avait eu besoin que l’on l’assiste pour égrener les noms des bleus évoluant sur le terrain, n’en connaissant pratiquement aucun. Mais bien que s’y connaissant lui, si Macron s’était détourné de cet événement, on aurait dit qu’il ne comprenait pas ses compatriotes. 36 millions de Français ont regardé le match, sans compter les bars, les fan-zones, etc. Macron n’en fait pas nécessairement trop. Il était avec les bleus. Il aurait été inconvenant qu’ils ne les reçoivent pas et qu’il ne se déplace pas pour la France, assister à la finale à Moscou. C’est quelqu’un qui maîtrise aussi très bien la com’. La fameuse photo de lui dans les tribunes, exaltant le poing levé en avant, a été prise par un photographe présent pour cela, puis posté instantanément sur les réseaux sociaux. Emmanuel Macron est quelqu’un qui réagit très spontanément. Il y a eu ensuite l’histoire des vestiaires et de sa visite aux joueurs de l’équipe de France victorieuse, comme Chirac et Jospin en 1998. C’est évidemment sympathique. On se souvient aussi de Gaulle renvoyant le ballon à une finale de coupe de France. Cela tombe très bien également, pour Macron, sur le plan de la com’.

Déjà en 1998, Chirac et Jospin ont beaucoup récupéré cette victoire, édifiée autour du mythe du black-blanc-beur. Bien que l’équipe de France ait déjà compté, dans le passé, des joueurs de couleur et / ou d’origine étrangère (Larbi Benbarek, Abdelkader Ben Bouali en 1938, Raymond Kopa, Abderrahman Ibir, Jean Swiatek, Edouard Kargulewicz, Mustapha Ben M’Barek dans les années 1950, Luis Fernandez, Michel Platini, Jean Tigana ou Marius Trésor dans les années 80…). Cela vient dans une période de doute, la France ne cessant de s’interroger sur la question de l’identité nationale, présente dans plusieurs domaines, avec également plus de chômage encore qu’en 1998. Mais il faut effectivement éviter de renouveler les mêmes histoires, de reprendre les mêmes recettes communicatives. C’est aussi le pouvoir de séduire, le rayonnement à l’étranger étant positif. Tout le monde peut parler de football, car c’est quelque chose que tout le monde peut partager, quelque soit l’intérêt qu’on y porte, avec des règles simples (si ce n’est peut-être le hors-jeu), à la différence du rugby plus complexe. 

Tous les politiques récupèrent les événements qu’ils peuvent récupérer. Macron aurait eu tort de ne pas s’intéresser à ce mondial, de ne pas se déplacer à Moscou, donc il était obligé de participer et en participant, il récupère. En 1998, cela validait le mythe dit de la France black-blanc-beur, qui était la visibilité des minorités. On ne va pas avoir de réel projet communicatif, cette fois-ci. Mais on aura des discours sur l’excellence, le travail, la relation à la symbolique de cette équipe, ce qui est aussi de la com’. C’est cependant très différent que ce qui se passe en 1998. D’abord parce que le mythe du black-blanc-beur, on sait que c’est un leurre, les problèmes se posant, avec Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle en 2002. Mais on sait comment on va lutter pour éviter cet éclatement de la société, en reprenant la symbolique de cette équipe, la citant en exemple, notamment dans un message adressé aux jeunes chômeurs des banlieues ou d’ailleurs, les incitant à se prendre en main avec l’Etat, les collectivités locales et avec si possible des jeunes gens qui vont se trouver un boulot, fonder une famille et construire la République française. Ou du moins c’est la recette communicative du moment.

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« Black-blanc-beur », c’était une réponse à Jean-Marie Le Pen, disant qu’il y avait trop de joueurs antillais ou d’origine africaine dans l’équipe de foot, la France n’étant pas représentée équitablement dans sa diversité. Là, on ne va pas reprendre les mêmes termes, sur le plan des médias et de la classe politique. Nous sommes français dans la diversité de la France. On parle de fraternité, en disant la même chose, avec d’autres termes car déviés sur le plan sémantique, à savoir de gagner dans la diversité, avec des footballeurs originaires de Bondy (Seine-Saint-Denis), d’autres de Mâcon (Saône-et-Loire), de Chambéry (Savoie), de Baie-Mahault (Guadeloupe), de Maubeuge (Nord), de Nice (Alpes-Maritimes), etc…. Aujourd’hui, même si les médias étrangers parlent de l’origine étrangère d’un certain nombre de joueurs (environ onze sur vingt-trois étant d’origine africaine ou antillaise), on a l’impression qu’en France on a surtout parlé de sport, il est vrai et non plus du pourquoi du comment. On célèbre le sport. On a beaucoup parlé de fraternité, sans faire des clivages comme en 1998 et en 2006, contrairement à une certaine presse étrangère, notamment transalpine,

On se souvient de cette polémique autour de l’affaire dite des quotas, qui a été aussi grossi comme souvent dans les médias. Dans les centres de formation, il était question d’essayer d’éviter de choisir trop de blacks et de beurs et une longue conversation avait été enregistré. La décision n’a jamais été prise. Le monde du football est l’un des plus grands vecteurs de lutte contre le racisme. Il est toujours un peu curieux de monter cela en scandale, à ce titre, car en termes de lutte contre les discriminations et d’égalité des chances, il n’y a plus significatif que le football. En foot, vous êtes bon, vous n’êtes pas bon, peu importe votre origine. C’est aussi une histoire de l’empire colonial français. Il y a aussi le cas des bi-nationaux comme Hernandez, qui est franco-espagnol, mais dont le père était entraîneur en France. Hernandez aurait pu choisir aussi l’équipe espagnole, mais il a préféré l’équipe de France, par les trajets des parents, etc. C’est propre aussi au football, Hernandez ayant vécu longtemps en France, bien qu’étant retourné vivre en Espagne.

Il n’y avait pas une star aussi, comme Zinédine Zidane en 2006. L’équipe était plus équilibrée, s’appuyant sur les joueurs d’expérience à savoir Hugo Lloris, Olivier Giroud… Ce qui avait tué un peu le football français, c’était ces bandes générationnelles, à savoir la génération Karim Benzema, Samir Nasri voulant prendre leur place aux joueurs de 1998 (Thierry Henry, etc…). A part l’attaquant Olivier Giroud et le gardien de but Hugo Lloris, légèrement plus âgés, l’équipe était assez homogène sur le plan de la moyenne d’âge, allant de 22 à 25 ans. Paul Pogba a pris une certaine dimension dans cette coupe du monde. Ce qui est intéressant par ailleurs, au sujet d’un joueur en particulier, à savoir Antoine Griezmann, c’est qu’il vient vraiment de la France profonde du foot, le petit club local, dans la tradition très républicaine, la France, son clocher, son terrain.

Et ce n’est pas en France qu’il fait sa carrière, puisqu’on n’en veut pas. Il a été rejeté très jeune dans les centres de formation hexagonaux, parce qu’il est trop petit. Il doit tenter sa chance de l’autre côté des Pyrénées, où il a effectué toute sa carrière. Mais il se rattrape de ce rejet, au travers son engagement dans l’équipe de France. Olivier Giroud a bien joué aussi et s’est montré indispensable, bien que n’ayant pas marqué un seul but. Didier Deschamps a toujours été lui le stratège sur le terrain, comme Aymé Jacquet, qui était entraîneur alors qu’il était déjà capitaine. Il en est le digne successeur car il prend toujours de haut les problèmes. Et puis, Aymé Jacquet a eu le courage d’évincer David Ginola et Eric Cantona en 1998, énormes stars mais des fortes personnalités assez égotistes. Et il a pesé pour que ces deux-là soient écartés, après réflexion, car jugés responsables de la défaite de 1993 face à la Bulgarie de Kostadinov. Didier Deschamps a fait de même pour Karim Benzema. 

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C’est une autre manière de retrouver Aymé Jacquet. C’était le modèle de l’instituteur, soit retrouver des entraîneurs de football qu’avaient créé la République, une forme de terroir, une certaine forme de réalisme véhiculé par Deschamps, avec une forme d’exigence dans le travail et qui le rend sympathique. Il semble travailler bien, il a toujours le sourire, il fait des plaisanteries. Il y a un très grand écart entre cette simplicité relative et son statut sportif professionnel, entrant dans le carré des trois entraîneurs ayant associé deux coupes du monde remportées, en tant que joueur et entraîneur. C’est une vedette certaine car ayant été joueur professionnel dans les années 1980, capitaine de l’OM en 1993, puis de l’équipe de France en 1998, avant de devenir notamment entraîneur de la Juventus de Turin dans les années 2000 et de l’équipe de France depuis 2012. Mais qui ne se prend pas au sérieux, ce qui forcément crée de la sympathie. C’est une victoire du sport. Mais certes il y a aussi des sponsors, il y a de l’argent. Le foot est un business, c’est incontestable.

Des sommes d’argent formidables sont en jeu, à tous les niveaux. Certaines places pour la finale de Moscou se vendaient au noir jusqu’à 10 000 euros. Et du jour au lendemain, des intermédiaires internationaux et des trafiquants clandestins se sont réveillés millionnaires. A l’image des chanteurs, des acteurs et actrices, des top-modèles, d’autres sportifs en tous genres, les vedettes du ballon rond représentent des fortunes. Mais tel l’analysait Olivier d’Ormesson, en juillet 1998, « à la différence des magnats des affaires, de la finance ou de l’industrie », ce sont des fortunes acclamées par les masses populaires. « Demain, les lampions éteints, elle repartiront vers les clubs qu’elles font vivre et qui les font vivre. Aussi loin que possible des exigences du fisc et des inquisitions », écrivait-il à l’époque. 

Les joueurs singeaient les présidents avec leurs discours et donc effectivement cela fait plaisir aux gens d’entendre cela. On ne sait pas si c’est du 1er ou du second degré. Ils ont une façon de s’exprimer, d’être, cette culture, cette façon d’être. Ils viennent plutôt des banlieues résidentielles de petite classe moyenne comme Kylian Mbappé ou de province, à l’image de Benjamin Pavard, Antoine Griezman ou Olivier Giroud… Ce qui est intéressant au-delà de valeur(s) sur la République, sur le vivre ensemble, la gentillesse, l’humour, l’envie de s’amuser. On les a vu comme des gosses après le coup de sifflet final, glisser sur la pelouse mouillée. Ce qui est naturel, car c’est une bande de copains qui s’amuse et le sourire est insufflé par Deschamps. Mais plus jamais des joueurs qui se font éliminer parce qu’ils ne descendent pas du bus, qui ne répondent pas aux autographes des supporteurs.

C’était un peu le juin 1940 de l’équipe de France, en foot, cette série d’échecs en 2008, 2010 et 2012. Il y a une perte de licenciés, les sponsors commençant à se détourner. Donc quand même il y avait un danger, si l’on peut dire et là il y a eu un travail de réflexion, de pédagogie, de reconquête de l’esprit et du cœur des Français par le comportement. La France se retrouve dans cette équipe, dans ses valeurs, dans son esprit. C’est toute la question de la relation entre le public et une équipe, car la France du football ne démarre pas au quart de tour. On ne sait pas ce que l’on va découvrir, les Français ne s’étant pas déplacés beaucoup à Moscou. C’est un football barbapapa qui s’adaptait à l’adversaire.

A la fin de la 1ère mi-temps face à la Croatie, on mène 2 – 1 alors que l’on a pratiquement pas touché un ballon, ce qui est miraculeux. Puis on se rattrape dans la 2e mi-temps (le « on » employé étant impersonnel, s’identifiant à l’équipe de France), ayant été clairement en-dessous durant la 1ère mi-temps de la finale, mais plus efficace que les Croates avec toute une série d’entrelacs, stratégique, tactique. Car en 2016, lors de la finale de l’euro organisé dans l’hexagone, on a été supérieur techniquement aux Portugais et on a perdu. Mais là, on était peut-être inférieur sur ce plan aux Croates, mais on a gagné et c’est aussi un peu comme ça le football. Il y a toujours cette question du rapport entre des supporteurs et une équipe, étant dans une grande prudence sur le plan du résultat sportif. C’est une victoire progressive, ce qui est très important, d’où ce qui était évoqué précédemment. Et puis il y a le match, les matchs (le succès timoré face au Pérou, suivi du match nul contre le Danemark, puis la victoire contre l’Argentine, l’Uruguay…), et on a des idées, avec une équipe jouant bien, mais montant en puissance de façon très progressive. Donc il y a une mutation devant les téléspectateurs, avec des joueurs qui ne sont pas enfermés sur eux-mêmes.

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Et il y a Didier Deschamps qui a travaillé sur cette équipe et sur la manière de créer le groupe. Mbappé est celui qui a le plus impressionné durant cette coupe du monde, en gagnant à 19 ans. La vedette du PSG, ce n’est plus désormais Neymar, mais Mbappé. Et le sélectionneur du PSG devra désormais gérer cette rivalité au sein de l’équipe. Neymar passe pour une diva un peu égoïste, alors que Mbappé coche toutes les cases. Bien que l’attaquant brésilien se soit rattrapé récemment, à l’occasion d’un superbe triplé en ligue des champions, lors d’une large victoire à domicile 6 – 1 (PSG – Etoile rouge de Belgrade). Tout a l’air naturel, chez ce garçon de 19 ans. Le talent, on l’a ou on l’a pas, le père étant sportif professionnel et entraîneur de handball. C’est assez impressionnant, car on a l’impression que Kylian Mbappé a fait du média training pendant 5 ans, en arrivant à 19 ans, avec un côté p’tit gars sympa. C’est très réconfortant, car cela veut dire que le talent, la réussite n’empêche pas la solidarité et l’humilité.

La France était fâchée à mort avec son équipe nationale. Normalement, Didier Deschamps poursuivra jusqu’en 2020 pour justement sécuriser son contrat. Ca, c’est une logique du sport. Il y a effectivement l’ombre planante de Zidane, mais cela se fera dans l’ordre des choses, dans les règles. Jacquet avait quitté sa fonction en 2018, comme Hidalgo en 1984, après la victoire à l’euro avec la bande à Platini, Giresse et Rocheteau, qui était le 1er succès français dans le foot. Jacquet a été aussi très touché par les critiques de la presse, à l’époque. Mais là, Deschamps a signé une prolongation de contrat pour 2020 et lorsque Zidane a démissionné du Real Madrid, il n’était pas question qu’il y ait remise en cause de cela. Qu’en est-il des retombées financières ? Des efforts financiers sont faits pour les petites structures formant les jeunes footballeurs. Ce que touche la FIFA, c’est colossal par les droits télé.

Mais la FIFA ne fait pas de bénéfices, elle redistribue tout, soit 25 millions d’euros pour la Fédération Française de Football. Tout au long de l’année, de l’argent est redistribué aux fédérations des Caraïbes ou africaines par la FIFA. Il y a eu des scandales de corruption aussi, mais il y a de la redistribution. La FFF redistribue. Entre 50 et 60 millions d’euros, sur un budget de 250 millions d’euros, sont redistribués aux footballeurs amateurs. L’argent, ce sont les sponsors, les droits télé. Il ne faut pas croire que ce sont les petits qui paient pour les gros. L’équipe de France de football bénéficie aux clubs amateurs, par l’argent qu’elle ramène, donc elle est bénéficiaire. Cet argent est redistribué aux petits clubs. Vu sous un autre angle, il y a eu entre 0,1 et 0,2 % de croissance de PIB en 1998, sur le plan des retombées économiques. Mais on était en pleine ascension. 

Par ailleurs, que faut-il penser de la remise de la légion d’honneur ? Quand bien même, les joueurs de l’équipe de France gagnent de tels trophées, la question peut se poser. Il faudrait réserver la légion d’honneur à ceux qui risquent leur vie pour accomplir des actes héroïques (et arrêter de la donner à des sportifs), les palmes académiques aux enseignants, l’ordre du mérite à ceux qui le mérite, la dernière promotion ayant été limité à 398, mais c’est déjà trop. Il n’y a pas eu trop de grincheux, par ailleurs. En général, c’est l’extrême-gauche, qui considère que c’est l’opium du peuple et l’extrême-droite comme avec la polémique de 1994 de Jean-Marie Le Pen sur les joueurs ne chantant pas la marseillaise, car visiblement ils ne la connaissaient pas. Ce sont des moments de liesse éphémère, mais il faut les goûter, sinon c’est refuser tous les plaisirs car ils sont éphémères. Cela a aussi occulté l’actualité. Il est vrai qu’à partir de la victoire sur la Belgique, on a parlé surtout du football, à l’image de la mort de Johnny Hallyday. C’est le principe des événements d’actualité, qui entraînent des manifestations populaires et qui éclipsent le reste. Mais cela fait partie de notre histoire, de notre roman national et cette équipe de France de foot s’avère prometteuse, car jeune et talentueuse. 

                                                                                                                                                                   J. D.

 

21 octobre, 2018

Miro, Rétrospective au Grand Palais

Classé dans : Culture — llanterne @ 1:25

Miro, Rétrospective au Grand Palais, 3 Octobre 2018 – 4 Février 2019

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Joan Miro, né à Barcelone le 20 avril 1893 et mort à Palma de Majorque le 25 décembre 1983, est un peintre, sculpteur, graveur et céramiste espagnol. Il est l’un des principaux représentants du mouvement surréaliste (fauviste, cubiste), et une rétrospective de grande qualité lui est consacrée au Grand Palais jusqu’au 4 Février, au travers un parcours en seize étapes retraçant sa carrière. Réunissant près de 150 oeuvres dont certaines inédites en France et couvrant 70 ans de création, cette rétrospective retrace l’évolution technique et stylistique du célèbre artiste. A découvrir.

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Dès les années 1920, sa volonté de développer ses pratiques novatrices s’est affirmé. Sa terre natale, la Catalogne, lui a offert l’inspiration et Paris fut son premier tremplin, son premier séjour dans la capitale remontant à 1920. Décidément plus jamais Barcelone. Paris et la campagne et cela jusqu’à ma mort, écrit-il alors à son ami Enric Cristofol Ricart. En 1921, Miro habite à l’hôtel Namur, 39 rue Delambre (Paris 14e), et travaille dans un atelier situé rue Blomet qu’il sous-loue à Pablo Gargallo. Il a pour voisin André Masson, avec qui il se lie d’amitié. Grâce à ce dernier, il fait la connaissance de nombreux poètes et écrivains, qui tous entendent créer un nouveau langage poétique : Michel Leiris, Georges Bataille, Robert Desnos, Antonin Artaud, Raymond Queneau…  En 1925, Louis Aragon, Paul Eluard et Pierre Naville rendent visite à Miro pour voir ses dernières peintures. Avec Pablo Picasso, son compatriote, Miro entretiendra une longue amitié, nourrie d’un profond respect pour leur oeuvre respective.

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En avril 1937, le gouvernement espagnol commande à Miro une décoration destinée au pavillon de la République espagnole conçu pour l’Exposition universelle de Paris du 25 mai au 25 novembre 1937. Il réalise un grand panneau mural de sept mètres représentant un paysan espagnol en révolte, El Segador (Le Faucheur), qui fait face à la toile monumentale de Picasso, Guernica. Les oeuvres présentées y sont ouvertement politiques et symbolisent la résistance au fascisme franquiste. A l’été 1939, Miro s’installe avec sa famille au Clos des Sansonnets à Varengeville-sur-mer, où résident déjà des artistes comme Braque, Queneau, Duthuit… En dépit des événements tragiques secouant l’Europe, Miro trouve dans ce petit village de la côte normande le calme qu’il a connu autrefois à Mont-roig. C’est sans doute également dans le travail de la céramique que le génie de Miro a trouvé son expression la plus pleine. Aux vases, aux plats et aux nombreuses plaques rectangulaires réalisées entre 1944 et 1946 succédera en 1953 l’exceptionnelle série des Terres de grand feu cuites dans les fours qu’Artigas a installés dans le village de Galifa.

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Avec la fin des hostilités, la vie reprend son cours et Miro renoue avec ses amis et ses marchands, tisse de nouvelles amitiés, s’informe des nouveaux courants artistiques, et de tout ce qui se passe dans le monde. En 1947, il effectue un séjour de huit mois à New York qui produit sur lui une forte impression. A partir de 1956, Palma de Majorque fut le grand atelier dont il avait tant rêvé. Entre tous ces lieux autour desquels l’exposition s’articule, Joan Miro a créé une oeuvre dénudée de toute anecdote, de tout maniérisme et surtout de toute complaisance à l’égard des modes. Il a remis continuellement en question son langage pictural, au travers toute sa carrière, pour y parvenir. Bien que s’étant intéressé aux avant-gardes du XXe siècle, il n’a jamais adhéré à aucune école, ni aucun groupe précis.  Il est l’un des rares artistes, avec Pablo Picasso, à avoir lancé un défi au surréalisme et à l’abstraction, ici retracé dans cette formidable rétrospective dans ce magnifique lieu d’exposition.

12 juin, 2018

Néandertal, l’expo – Musée de l’homme

Classé dans : Culture — llanterne @ 14:54

Néandertal, l’expo, Musée de l’homme, 28 Mars 2018 – 7 Janvier 2019

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Depuis sa découverte, en 1856, dans la vallée (thal) de Neander en Allemagne (d’où son nom), l’Homme de Néandertal fascine autant qu’il intrigue. Grâce aux grandes découvertes archéologiques et paléoanthropologiques récentes, et les nombreuses productions artistiques et populaires réalisées depuis le milieu du XIXe siècle, cette passionnante exposition riche et interactive dresse le portrait d’un cousin, source de nombreux fantasmes véhiculés par un fertile imaginaire collectif.

Au fil d’un parcours immersif, le public est invité à découvrir ses comportements à travers des objets, etc., issus des collections du Muséum et de prêts de grandes institutions françaises et européennes, rarement exposés au public, voire jamais présentés en France. Espèce éteinte du genre Homo, l’homme de Néandertal a vécu en Europe, au Moyen-Orient et en Asie centrale, jusqu’à 35 000 ans avant notre ère. Selon une étude génétique publiée en 2016, il partage un ancêtre commun avec l’homme de Denisova (environ 450 000 ans avant notre ère). Depuis sa découverte, son statut a varié. L’homme de Néandertal fut un temps considéré comme une sous-espèce d’Homo Sapiens. Depuis le séquençage de son ADN réalisé en 2006 et publié en 2010, on a démontré un flux de gênes opéré entre l’homme de Néandertal et l’homme moderne d’Asie et du Proche-Orient, acquis par hybridation lors de leur probable sortie d’Afrique, et leur rencontre au Moyen-Orient. Il a pu ainsi être déterminé que l’homme moderne a de 0,8 à 2,5 % de gênes néandertaliens en lui et dans des proportions graduelles sensiblement plus élevées au sein des populations non-africaines (européenne, moyen-orientale ou asiatique). Très proche physiquement de l’homo sapiens (ou homme moderne), l’homme de Néandertal se caractérise par sa culture matérielle appelée Moustérien. Après une difficile reconnaissance scientifique, l’homme de Néandertal a longtemps pâti d’un jugement négatif par rapport à l’homo Sapiens, considéré dans l’imagerie populaire comme un être simiesque, fruste, laid et attardé. Les progrès de l’archéologie et de la paléonthropologie depuis les années 1960 ont en fait révélé une espèce d’un certain développement culturel.

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L’homme de Néandertal était physiquement plus robuste et plus trapu que l’homo Sapiens en raison de son développement dans un environnement plus froid. Il avait un cerveau un peu plus volumineux en moyenne, mais avec un coefficient d’encéphalisation légèrement moindre. De nombreux points restent encore à élucider, comme son ascendance précise ainsi que la date et les causes exactes de son extinction après plus de 400 000 ans d’existence !… Certains outils découverts à Gibraltar et attribués aux Néandertaliens pourraient dater de 28 000 ans avant notre ère. Soit à l’époque de l’homme de Cro-magnon ou homo Sapiens. L’homo Sapiens (ou homme moderne) serait sorti d’Afrique entre 194 000 et 177 000 ans avant notre ère, peut-être d’une vaste région située entre l’Egypte et l’Ethiopie actuelles, selon toute vraisemblance, avant de se déplacer au Moyen-Orient et en Europe occidentale puis orientale (continentale et méditerranéenne), où il a donc croisé l’homme de Néandertal avant sa disparition, ayant ponctuellement cohabité avec lui (violemment et / ou pacifiquement, selon les cas…), pendant plusieurs milliers, voire dizaines de milliers d’années !…

À travers l’évolution du regard porté sur cette « autre humanité », l’exposition interroge notre perception de la différence et notre rapport à la notion d’espèce humaine. « Néandertal n’était ni supérieur, ni inférieur à l’homme moderne, il était différent. La hiérarchisation est contraire à la démarche scientifique. Rien n’est fixé ou linéaire, l’évolution humaine est buissonnante, tant d’un point de vue biologique que culturel ».

 

11 juin, 2018

Sarkozy et le financement lybien, les dessous de cette mise en examen

Classé dans : Politique — llanterne @ 22:59

Il convient de revenir sur cette mise en examen de Nicolas Sarkozy, consécutive à sa garde à vue de la mi-mars, étant maintenant fixé sur son sort. N’ayant pas fait appel de sa mise sous contrôle judiciaire, consécutive à sa mise en examen depuis le 21 mars dernier, Sarkozy contre-attaque depuis peu. L’ancien président français a demandé d’annuler pour vices de procédure son inculpation dans l’enquête sur des soupçons de financement lybien entourant sa campagne de 2007. Selon le JDD, l’avocat de l’ancien président a saisi la chambre d’instruction de la cour d’appel de Paris pour réclamer la nullité de la mise en examen pour « corruption passive », « financement illégal de campagne électorale » et « recel de détournement de fonds publics lybiens ».

Dans son recours, Thierry Herzog recense des manquements d’une « particularité grave » justifiant, selon lui, la suspension de l’enquête jusqu’à l’arrêt de la cour d’appel. On ignore encore si cette demande en cours d’annulation pour vices de procédure est recevable, sur le plan juridique. Cette garde à vue, c’était du jamais vu pour un président la République. L’affaire du présumé financement lybien avait connu un rebondissement, Nicolas Sarkozy n’ayant jamais été interrogé directement dans ce dossier. On parle d’une somme faramineuse, voire colossale, cinquante millions d’euros selon Mediapart, apparaissant dans cette nébuleuse des hommes d’affaires sulfureux tel le marchand d’armes Ziad Takieddine.

Effectivement on était face à un événement, il ne faut pas le nier, un ancien président de la république sous le régime de la garde à vue, c’était exceptionnel et historique. Ce n’est pas n’importe qui Nicolas Sarkozy, étant présumé innocent. Mais il faut souligner la manière dont il a été associé à tout un arsenal de procédures liées au financement de la vie politique, avec l’affaire Bettencourt, l’affaire lybienne, l’affaire Bygmalion, son nom ayant aussi été évoqué dans l’affaire Karachi autour du financement de la campagne d’Edouard Balladur, ayant toutes ses dérives liées au système de financement des partis. Ce qui pose au-delà de la personnalité de Nicolas Sarkozy, la question de ces financements. 

Est-ce autorisé ? Comment réagit la droite ? Est-ce qu’il y a une sorte d’union sacrée au sein du parti Les Républicains, autour de Nicolas Sarkozy ? Est-ce qu’il faut que l’on augmente ce solde des comptes de campagne ? Ou bien est-ce qu’il faudrait que les hommes politiques se restreignent un peu ? Quelle est l’affaire la plus dangereuse ?  Pourquoi un dossier tel Bygmalion n’est-il toujours pas résolu ? En 1974, est-ce que cela aurait pu avoir lieu ?  Quel est le délai de prescription pour les différents faits reprochés ? Quels sont les nouveaux éléments dont dispose la justice pour mettre en garde à vue Sarkozy ? Est-ce que dans ces dossiers, Nicolas Sarkozy risque la prison ? Quel aurait été l’intérêt d’aller faire la guerre à quelqu’un qui lui aurait rendu service en le finançant ? Ce sont là autant de questions soulevées.

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Ce qui frappait le plus, dans cette garde à vue effectuée au mois de mars, c’était la durée. Nicolas Sarkozy a bénéficié d’un régime particulier, ayant eu le droit de rentrer dormir chez lui, étant normalement un moyen de pression psychologique pour faire craquer les mis en examen que de les garder des heures, des heures et des heures. La garde à vue était de 48 heures, car elle ne peut excéder cette durée, hors affaire de terrorisme, pour ce qui relève du droit commun. Alors évidemment, c’est un ancien président de la République, c’est ce qui peut interpeller les Français. Jacques Chirac a déjà été entendu, mais très peu de temps et Sarkozy dans une autre affaire. Mais là, ce fut long, étant interrogé par le juge Tournère, qui est un redoutable juriste. 

Etant avant tout un ancien chef de l’Etat, l’idée était d’opérer une sorte de pression psychologique, cela faisant quelques semaines que Nicolas Sarkozy devait se préparer à cette question-là. Cela a permis aux policiers de se former à ce dossier extrêmement compliqué, tentaculaire. S’il était resté à Nanterre, il y aurait eu huit heures de sommeil décomptés, donc moins de temps de garde à vue, la question étant de savoir si c’était un traitement de faveur. Mais en fait, un certain nombre d’avocats pénalistes expliquaient que cela aurait pu au contraire signifier que le juge Tournère voulait profiter à cœur de ces quarante-huit heures. La garde à vue, c’est on vous met dans une cellule, on vous sort, on vous y remet, on vous sort et ainsi de suite, ce qui est terrible sur le plan psychologique. Il avait pu se préparer, ces avocats ayant vu la chose venir. La garde rapprochée de Nicolas Sarkozy était au courant.

Deux éléments ont accéléré la procédure. L’ex-directeur de cabinet de Kadhafi en exil, Bechir Salé a échappé à une tentative d’assassinat. Béchir Saleh doit sa survie à la France. Suite aux révélations de Médiapart, Nicolas Sarkozy opère son exfiltration vers la France, puis vers le Qatar, alors qu’il est recherché par Interpol, avant de gagner l’Afrique du sud. Il sort de son silence récemment et se fait tirer dessus en février dernier. Ensuite la justice française veut entendre parler Alexandre Djhouri, personnage sulfureux qui a été arrêté à Londres, ayant permis à Bechir Salé d’être exfiltré. Normalement, Djhouri doit être extradé vers la France, l’été 2018, et a été retrouvé dans la propriété de ce-dernier des documents qui pourraient être compromettant.

En 2007, on a dit que l’UMP aurait été financé en partie par la Lybie. Nicolas Sarkozy s’engage pleinement dans la libération des infirmières bulgares détenues en Lybie (accusées par le régime lybien d’avoir inoculé le sida à plusieurs enfants lybiens). La contre-partie de ce service rendu aurait été de rendre une partie de cet argent. Après il y a eu une série d’événements. Claude Guéant a été mis en examen en 2012, quand l’affaire éclate. Mais c’est la première fois que l’ex-chef de l’Etat est auditionné directement dans ce dossier, interrogé sur le financement de sa campagne de 2007, les médias étant à l’affût de la moindre image. C’est une attention particulière pour un ancien président.

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Dans sa famille politique, l’affaire passe mal. Le gouvernement n’entend pas polémiquer sur le sujet. Parmi les autres réactions, on a pu noter celle de Ségolène Royal teintée d’une pointe d’ironie voire d’amertume, elle qui a été battu par Nicolas Sarkozy en 2007. Le juge Tournère a déjà suivi Sarkozy dans l’affaire Bygmalion. Réputé tenace, le magistrat cherche à savoir s’il a été rétribué par Kadhafi. L’homme d’affaires franco-libanais Takieddine a prétendu avoir joué les intermédiaires entre la France et Tripoli, des accusations toujours rejetées par Sarkozy. Il n’est pas le seul à avoir été entendu par les policiers anti-corruption, Claude Guéant l’ayant été dans une audition libre, pour faux, usage de faux et blanchiment de fraude fiscale en bande organisée. 

A part les policiers qui l’interrogent et les juges, personne ne connaît la réalité immédiate de ce qui est reproché à Sarkozy. La méthode n’est cependant pas très discutable et cette affaire met l’éclairage sur un certain nombre de personnages assez sulfureux, dont les témoignages peuvent être au moins sujets à caution. La publication des documents par Médiapart a été validé par la justice. Alexandre Djhouri était assez fréquemment à l’Elysée, du temps de la présidence de Sarkozy où il rencontrait souvent Claude Guéant, lui qui a exfiltré le fameux Béchir Saleh de Lybie vers la France à la révolution de 2011, puis de France vers le Qatar. Donc il est certain qu’il a fréquenté de très près ces personnages. La réaction était toujours de le soutenir, la victimisation dont savait très bien jouer Nicolas Sarkozy fonctionne bien.

Nicolas Sarkozy reste la figure tutélaire de la famille, d’où un soutien tacite. Il ne faut pas oublier que Laurent Wauquiez était dans les sarkozystes, qu’il est allé s’excuser platement auprès de lui au cours d’un déjeuner en tête-à-tête, après son étalage à l’EM Lyon. Car il sait parfaitement que Sarkozy est toujours le chef. Ce qui est intéressant, c’est ce que c’est vraiment un roman de John Le Carré absolument tentaculaire, où il y a des morts, Sarkozy ayant déclaré la guerre à la Lybie de Kadhafi en 2011, après plusieurs événements, de la libération des infirmières en passant par la visite du guide lybien en 2007 et la tente bédouine plantée dans les jardins de l’Elysée.

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Au début, on parle de cinquante millions d’euros. Après Takieddine parle de cinq millions d’euros ramenés dans un voyage express entre Tripoli et Paris, puis une troisième somme entre trois-cent-quarante et cinq-cent-mille euros avoués par Eric Woerth, selon qui des enveloppes étaient distribuées durant la campagne de 2007 à des employés. François Fillon aurait touché des enveloppes. En 2012, il n’y en a pas eu durant la campagne et des employés de l’UMP se sont plaints et ont protesté. Eric Woerth aurait rétorqué qu’en 2007, c’était des dons qui auraient été distribués et anonymement. 

En 2011, Kadhafi se fait taper dessus par Sarkozy, au travers l’intervention aérienne franco-britannique en soutien à l’insurrection lybienne, éclatée quelques mois plus tôt et visant au renversement du guide lybien. Il est vrai que l’on peut faire taire Kadhafi en allant le tuer. Le seul qui relaie cette accusation de financement, c’est le fils de Kadhafi, avant les bombardements. Il a exhumé la seule preuve écrite, dont l’authenticité a été contestée. C’est l’entourage de Kadhafi qui l’avait dissuadé d’utiliser cet argument, ce qui apparaît hypothétique. Mais cette circulation d’argent et de valises de billets, cela existe. 

A chaque fois, en 2007 et 2012, il y a eu des dépassements. On se souvient du fameux Sarkothon, en dépit de la loi des années 1990. Incontestablement, de l’argent non déclaré a été utilisé durant cette campagne. Cet argent aurait été distillé, sans que personne ne s’en rende compte. En 2003 – 04, un contrat signé avec l’Arabie saoudite a été l’objet d’une vraie guerre au sein de l’Elysée entre Villepin et Sarkozy, car il y avait des rétro-commissions, Chirac étant parvenu à bloquer un virement au dernier moment. 

Sur le long terme, c’est cela qui pose problème, à savoir comment on finance les campagnes présidentielles et ce que l’on fait pour éviter ce type de montage. Nicolas Sarkozy a toujours nié en bloc, toutes ces accusations, dans toutes ces affaires, la justice lui ayant donné raison, que ce soit dans l’affaire Bettencourt (du nom de feu Liliane Bettencourt, héritière de L’Oréal, première fortune de France et accusée de lui avoir versé des pots-de-vin), l’annulation de ses comptes de campagne. 

Après cette affaire est un peu plus particulière, par la personnalité aussi de Kadhafi, en arrière-plan en cette fin de quinquennat, l’explosion des dépenses de campagne de 2012 ayant fait porter un autre regard sur la campagne de 2007. Si cela est avéré, c’est grave. Immédiatement après, il y a une question qui se pose sur le déclenchement de l’opération franco-britannique, certes internationale, non justifiée par la volonté d’effacer l’ardoise. Cette question sera posée, de même que celle de l’élimination de Kadhafi et la fuite de sa localisation passée par les services secrets français, d’où un scandale assez international. C’est une histoire qui intrigue l’opinion et les magistrats, l’ayant réhabilité avant de lui faire la guerre quatre ans plus tard, Sarkozy ayant reçu Kadhafi sous les ors de la République française, à l’occasion de sa visite officielle en France, peu après son élection. Il faut se replacer dans le contexte de 2007.

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Sarkozy s’est rapproché de Bachar El-Assad et de tous les chefs d’Etat du Moyen-orient et d’Afrique du nord (Kadhafi, Mohammed VI, Bouteflika, Ben Ali, Moubarak…), presque tous balayés par les printemps arabes, quatre ans plus tard (de l’Egypte à la Tunisie, en passant par la Lybie, à l’exception de la Syrie, de l’Algérie et du Maroc), à l’époque au nom de cette idée d’Union de la méditerranée. Sarkozy pensait qu’il allait déclencher ce processus, et faire la paix dans ces pays troublés et insuffisamment développés. Mais cela a échoué. 

La Lybie est un régime éminemment corrupteur, qui a passé le plus clair de son temps à financer et soudoyer des responsables, essentiellement dans les pays d’Afrique. Kadhafi est le paria sur la scène internationale, parce qu’il est accusé d’avoir financé le terrorisme en Afrique, ayant eu deux grandes périodes, d’abord le panarabisme, puis le panafricanisme, suite à l’échec de la première doctrine. Et pour la plupart d’entre elles, les républiques africaines voisines ont cédé à cela. Il a toujours entretenu de très mauvais rapports avec les Occidentaux. Souhaitant entretenir de meilleures relations, il avait besoin de Nicolas Sarkozy, jusqu’à planter sa tente en plein Paris, dans le VIIe arrondissement.

Quelques petits contrats sont également signés dans l’aviation civile (cependant peu significatifs), à l’occasion de sa visite en France, dans le cadre d’une tournée européenne. A une époque où Kadhafi était en quête de reconnaissance internationale, en distribuant de l’argent pour se gagner une respectabilité. Il a aussi facilité cette libération des infirmières bulgares, avant de revenir dans le concert des nations. Il devait devenir le meneur et le porte-drapeau du continent africain. Il avait besoin pour cela de Nicolas Sarkozy, et le pétrole lybien, c’est très intéressant, le satrape lybien pouvant accompagner la mise en place de ce projet d’Union de la méditerranée. Dans un enregistrement audio, Kadhafi déclare qu’il a apporté à Sarkozy les financements nécessaires à sa campagne de 2007. Dans ce système, il y aurait des intermédiaires, tels Alexandre Djhouri et Ziad Takieddine. 

C’est un scandale d’Etat, le plus grave de la Ve République, à savoir la corruption d’une démocratie, la France, par une dictature, avec tout ce que cela subodore et sous-tend, dans la définition même de corruption, sur le plan sémantique. A savoir la perversion ou le détournement d’un processus ou d’une interaction avec une ou plusieurs personnes dans le dessein, pour le corrupteur, d’obtenir des avantages et des prérogatives particulières et / ou pour le corrompu, d’obtenir une rétribution en échange de sa complaisance. Sarkozy aurait monnayer ces intérêts personnels au travers sa stature de chef de l’Etat récemment élu, et non pas au nom, voire même au détriment de la raison d’Etat.

Sans retour réel et très significatif pour l’économie française, dans les faits, sur le plan des contrats signés avec l’Etat lybien, au cours d’une visite officielle longue, et qui a échappé à un moment à tout contrôle sur le plan du protocole, par la personnalité singulière et légèrement déjantée du satrape lybien. En réhabilitant un dictateur associé au terrorisme international dans les années 1980, dont la France fut victime, comme au travers de l’attentat de l’avion de la TWA et ayant déstabilisé de nombreuses régions en Afrique subsaharienne, dont le Tchad.

Ayant d’ailleurs entraîné une intervention militaire de la France, à l’époque, l’opération Epervier en février 1986, après le franchissement du 16e parallèle par les forces armées lybiennes venues soutenir le dictateur renversé Goukouni Oueddei. Qui s’avère être, en tant qu’intervention militaire, dans des conditions et interprétations géopolitiques certes éloignées (mais s’étant déroulé dans le même secteur géographique), l’antécédent lointain de l’opération Barkhane déclenchée en août 2014 par l’armée française. 

Après sept mois de bombardements (essentiellement de la France, de l’Italie et du Royaume-Uni), c’est la chute et la mort du dictateur à Syrte, après une révolution enclenchée fin 2010 en Lybie, dans la lignée des printemps arabes (et ayant fait vraisemblablement près de cent-vingt-mille morts). A la suite de quoi, la Lybie a implosé, la situation évoluant vers une deuxième guerre civile toujours en cours.

Le pouvoir est scindé entre trois gouvernements rivaux ainsi que plusieurs groupes djihadistes, dont le gouvernement de Tobrouk, internationalement reconnu jusqu’en mars 2016, basé à l’est du pays et comptant sur la loyauté de l’armée lybienne commandée par le Maréchal Khalifa Haftar, soutenu par l’Egypte et les Emirats arabes unis. On compte également le gouvernement de Tripoli basé à l’ouest dans la capitale du même nom, dominé par les Frères musulmans et soutenu par le Qatar, le Soudan, la Turquie et le gouvernement d’union nationale du Conseil présidentiel14 présidé par Fayez el-Sarraj, à partir de mars 2016. 

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Ainsi que plusieurs groupes djihadistes, la branche lybienne de l’Etat islamique (qui est partiellement réduite dans la région de Syrte, voire presque dissoute), des affrontements opposant également dans le sud lybien des milices toubous, touarègues et arabes, soit un chaos véritable… Ce sont des réseaux particuliers, il n’est pas évident qu’avant et après Sarkozy, le même type de problèmes se pose. Aujourd’hui, on est passé dans un mode de relations différent entre la France et le continent africain, et les pratiques sont de plus en plus placées sous le regard de la justice et des médias, Médiapart ayant tout de même suivi les choses d’assez près et il y a eu une évolution. Il faut bien que les médias fassent leur boulot.

Le problème, c’est que le conseil constitutionnel valide le compte de campagne des élections présidentielles de 2007, mais beaucoup plus tard. Il se voyait mal quelques mois après, remettre en question un vote. On se souvient que durant la campagne d’Emmanuel Macron, les journalistes se sont interrogés sur l’origine des fonds de sa campagne. On établit toujours le rapport avec ces campagnes américaines qui atteignent les milliards d’euros avec l’achat de temps d’antenne de campagnes publicitaires télévisées.

En octobre dernier, le parquet a demandé le renvoi de l’ancien chef de l’Etat devant un tribunal correctionnel dans l’affaire Bygmalion, à savoir des fausses factures établies pour camoufler des dépassements de dépenses de campagne électorale. Mais aucun fait lié au dossier Bygmalion ne lui ayant été reproché, Nicolas Sarkozy n’a pas été mis en examen. Le parquet demande le renvoi en correctionnelle de Sarkozy, de même bénéficiant d’un non-lieu dans l’affaire Bettencourt. Son nom revient également dans d’autres affaires, pour lesquelles il n’a jamais été mis en examen, comme Karachi. Mais également durant l’affaire Tapie, Sarkozy bénéficie de l’immunité présidentielle, étant accusé d’avoir apporté une orientation favorable à l’homme d’affaires.

Mais c’est précisément cette affaire lybienne, d’Etat à Etat, qui est la plus destructrice pour Sarkozy, contribuant à ternir son image, à savoir la corruption d’une campagne électorale d’une démocratie par un dictateur, tout comme la relation entre VGE et Bokassa. Les sommes d’argent ne sont cependant pas les mêmes, l’affaire des diamants de VGE ne correspondant absolument à rien, mais ayant été dévastatrice pour lui. Toutefois, la dynamique ayant porté Nicolas Sarkozy n’a pas été lancé uniquement par l’argent, c’est une certitude. Car il n’y a jamais eu de tel écart qu’en 2007 avec 53 % des voix au deuxième tour pour Nicolas Sarkozy face à Ségolène Royal.

Ce n’est pas le fait qu’il ait pu éventuellement toucher des sommes d’argent qui l’a fait élire, ayant fait 31 % au premier tour, Jacques Chirac n’ayant jamais dépassé les 20 % que ce soit en 1988, en 1995 et en 2002. Cette affaire Bygmalion n’est pas finie, quant à elle et l’on peut se demander pourquoi. Il y a eu des recours, c’est une affaire qui est très longue et complexe, reportée à 2020. S’il est avéré que Sarkozy est directement impliqué dans le transfert de fonds, il serait passible de peines de prison pour trafic d’influence, corruption. Mais il faut savoir qu’il y a un certain nombre d’intermédiaires, comme Copé dans l’affaire Bygmalion.

Dans le scandale de Panama dans les années 1890, il n’y a qu’un député qui a été condamné, car il s’était dénoncé, les cent-vingt-cinq députés et sénateurs incriminés et accusés d’avoir touché de l’argent, ayant été innocentés. Nicolas Sarkozy était revenu sur la scène publique et non la vie politique et il cherchait en tant que grand référent à être aimé, s’étant associé à certains sujets comme la lutte contre le cancer. Ce qui était une manière de se détacher de cette image de fin de mandat d’homme attaché à l’argent. Mais au-delà, pour les Français, il était en train de se construire une autre image. La popularité de l’homme est intacte, du moins il semblerait, auprès d’une partie de l’opinion publique et puis ce n’est pas parce qu’on est populaire dans une frange de l’électorat de droite, qu’on est à même de se faire élire, comme on l’a vu aux primaires « Les Républicains » en 2016. 

A chaque élection présidentielle, il y a toujours une histoire (1995, 2007 et 2012). Il n’y en a pas pour celle de 2017, du moins pas encore. On n’a jamais vu un président autant attaqué, mais on a jamais vu également un président associé à autant d’affaires. Mais pour autant, les prédécesseurs de Nicolas Sarkozy ne sont pas non plus des saints. Dans les années 1960, il y a eu l’affaire Ben Barka. Durant le septennat de Giscard, il y a eu quatre morts. Sous Mitterrand, il y a eu les suicides de Bérégovoy, Grosrouvre, l’affaire des écoutes téléphoniques de l’Elysée. Chirac a été condamné dans l’affaire du financement des HLM de la ville de Paris. C’est d’ailleurs pour cette raison principale que l’UMP a changé de nom.

L’américanisation des formes de propagande, de campagne électorale, de mise en scène télévisuelle, cela choque et coûte cher et de plus en plus cher. Chirac a inauguré cette pratique dans les années 1980 avec des campagnes RPR à la Reagan (à défaut d’idées et de programmes réels), Nicolas Sarkozy ayant poursuivi dans cette voie, lors de la campagne de 2007. Le but de transformer chaque meeting en show télévisé a fait flamber les coûts des dépenses de campagne. Mais il faudrait vraisemblablement fixer une limite sur le plan juridique à ces dérives, cela accompagnant à juste titre dans l’opinion publique, la perception d’une vie politique se limitant de plus en plus à de la communication…

                                                                                                                                                                                           J. D.

15 mai, 2018

Carnet littéraire – Coups de coeur

Classé dans : Focus litteraire — llanterne @ 3:03

« Au plaisir de Dieu », Jean d’Ormesson, Folio

En hommage à la mémoire de son grand-père, symbole de la tradition, contraint de s’éloigner à jamais de la terre de ses ancêtres, le cadet d’une vieille famille française enfermée dans l’image du passé raconte ce qui a été et qui achève de s’effondrer. Le berceau de la tribu, le château de Plessis-lez-Vaudreuil, est au centre de cette longue chronique qui embrase, depuis les croisades jusqu’à nos jours, l’histoire du monde, du pays, de tout ce que la lignée a incarné et en quoi elle a cru, et qui s’est peu à peu effrité. Un mariage d’amour et d’argent, les idées contemporaines et subversives, les livres, les mœurs nouvelles ouvrent successivement des brèches dans la forteresse de la tradition. L’histoire du XXe siècle, avec ses situations paradoxales, précipite la mutation et la décadence d’une famille qui avait su, à travers tous les cataclysmes, maintenir ses privilèges et conserver son charme. Disparu le 5 décembre dernier, Jean d’Ormesson, de l’Académie française, ancien élève de l’Ecole normale supérieure, agrégé de philosophie, a écrit des œuvres où la fiction se mêle à l’autobiographie. C’est là son 1er roman, à redécouvrir.

« Désir de ville ; Petit précis de mondialisation V », Erik Orsenna, Robert Laffont

A ce jour, mars 2018, cinquante agglomérations dépassent, sur notre planète, les dix millions d’humains. Soixante-cinq millions à Hong Kong et dans les alentours de la rivière des Perles ; quarante-deux millions pour Tokyo et son proche voisinage ; trente-cinq millions pour Jakarta… D’ores et déjà, la moitié de nos compatriotes vivent en ville. Bientôt, dans quinze ans, dans vingt ans, ce seront les deux tiers…

Et si la ville était le creuset de toutes les inventions, le plus formidable des réservoirs de la vie ? Voilà pourquoi, en pestant, en ronchonnant, en rêvant de campagne, on se précipite pour y vivre. Alors, bienvenue dans deux cents villes d’aujourd’hui, dont trente françaises, de Paris à Guéret, de Lyon à Montfermeil. Bienvenue dans la vie moderne. Erik Orsenna, prix Goncourt 1988 pour L’Exposition coloniale, élu à l’Académie française en 1998, est l’auteur d’une cinquantaine de livres. Il publie simultanément, chez Robert Laffont, dans la collection « Bouquins », Dernières nouvelles du monde. Architecte et paysagiste, Nicolas Gilsoul est docteur en sciences à l’Institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement, à Paris. Lauréat de l’Académie de France à Rome, pensionnaire de la Villa Médicis, il a remporté de nombreux prix d’architecture. Après le coton, le papier, l’eau, la géopolitique du moustique, c’est là un cinquième opus de la collection Petit précis de mondialisation écrit cette fois-ci à quatre mains par ces deux auteurs, Orsenna préfaçant l’ouvrage.

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« Promenades en bord de mer et étonnements heureux », Olivier de Kersauzon, Points

De Brest à Tahiti, des Marquises au détroit de Magellan, Olivier de Kersauzon nous emmène en mer. Là où le temps est autre : long, dense, il s’étend pour permettre de réfléchir, aimer ou se battre. Anecdotes des quatre coins du globe, souvenirs doux-amers et contemplations enchantées… Voici le catalogue singulier d’un marin-poète, amoureux de la nature et des éléments qui se déchaînent. Profitons de ce qui émerveille, dépêchons-nous de saisir la lumière du monde ! Né en 1944, Olivier de Kersauzon est chroniqueur, écrivain et navigateur, connu pour avoir battu le record du monde en solitaire en 1989. Son récit Le monde comme il me parle est disponible en Points.

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« Entrez dans la danse », Jean Teulé, Roman Julliard

Le nouveau roman de Jean Teulé s’inspire d’une réelle épidémie de danse mortelle, survenue en 1519. Après Le Montespan, O Verlaine, Fleur de tonnerre, Mangez-le si vous voulez, Charly 9, autant d’horreurs puisées dans l’histoire, l’auteur a déniché une curiosité hallucinante. 

A Strasbourg, au début du XVIe siècle, dans un contexte de pauvreté et de famine et à l’aune d’une hypothétique invasion ottomane, une partie de la population emboîte le pas à la femme de l’imprimeur Melchior. Cette-dernière, subitement saisie de folie après avoir balancé son nourrisson dans la rivière, se met à danser sans s’arrêter. L’épidémie se répand, c’est la panique chez le maire et la stupéfaction angoissée chez l’évêque. Qu’est-ce donc que cette ronde envoûtante, se répandant, au fur et à mesure que les gigoteurs s’épuisent, couverts d’abcès, de purulences et de pustules ? Certains se mirent à danser et ne cessèrent jour et nuit, pendant deux mois, sans interruption, jusqu’à tomber inconscients, voire jusqu’à la mort. Même les corps encore vivants tombent en morceaux dans cette danse macabre, au travers ces faits véridiques relatés par l’auteur de romans noirs historiques.

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14 mai, 2018

Un 1er mai désuni

Classé dans : Politique,sujets de societe — llanterne @ 3:23

Ce devait être une démonstration de force pour les syndicats dans un printemps social agité, sur fond de blocage dans les universités, de grève à la SNCF, à Air France… Mais ce 1er mai sera marqué par la désunion syndicale. La CFDT boude les cortèges et la CGT continue d’espérer que cheminots, pilotes, infirmiers, caissières finiront par additionner leurs forces et unir leur colère. Mais pour l’instant, l’opinion soutient en tout cas la réforme de la SNCF et la mobilisation s’effrite un peu plus chaque jour. Du côté politique également, l’unité est difficile à construire. Par ailleurs, le cortège parisien de la manifestation a dû être détourné. Car une autre mobilisation s’est organisée en ce 1er mai, celle de mouvements radicaux qui utilisent, eux, la violence contre la politique d’Emmanuel Macron. Plus de 1 000 casseurs cagoulés, organisés, en rangs serrés, ont eux aussi, célébré le 1er mai à leur manière, ce qui est du jamais vu.

A ce titre, plusieurs questions se posent. Les syndicats désunis servent-ils encore les intérêts des travailleurs ? Ne sont-ils pas devenus des mouvements politiciens ? Pourquoi n’ont-ils pas profité de cette occasion pour effectuer leur démonstration de force ? Qui sont ceux ayant commis les violences, en marge de la manifestation du 1er mai à Paris ? Que font ces organisations très radicales ? Aurait-on pu éviter les violences et les dégradations en marge du défilé parisien du 1er mai ? Est-ce que l’on a suffisamment anticipé les événements, à la préfecture de police de Paris ? Comment anticiper ce genre de choses ? La CGT a-t-elle un service d’ordre ? Pourquoi n’est-elle pas à même d’empêcher les casseurs de sévir ? Quelle sont les conclusions à en tirer ? Quelle sont en les causes ?

Dans un premier temps, ce qu’il convient de constater, c’est que s’ils font front commun à la SNCF ou dans la fonction publique, une nouvelle fois les syndicats n’ont pas défilé côte à côte en cette journée internationale des travailleurs. Il faut remonter en effet à 2017, entre les deux tours de la présidentielle, pour voir les centrales faire bloc. Ce jour-là, 1,3 million de personnes avaient manifesté (selon le ministère de l’Intérieur) à l’appel de la CGT, de la CFDT, de FO, la FSU et de l’Unsa pour « faire barrage » à Marine Le Pen. Et cette année, la désunion est la règle, malgré un contexte social agité avec les mobilisations de cheminots, de fonctionnaires, d’étudiants, de retraités ou de salariés d’Ephad et d’Air France. Sont en cause des positions jusqu’ici irréconciliables sur la « convergence des luttes » prônée par Philippe Martinez, le numéro un de la CGT.

Réfractaire à ce mode d’action, le secrétaire général de la CFDT – Laurent Berger – entend mettre l’accent sur le dialogue social et la négociation collective. Alors que du côté de Force Ouvrière, l’arrivée de Pascal Pavageau s’accompagne d’un changement de ton. La semaine dernière, la gauche a multiplié les rendez-vous anti-Macron, mais chacun est resté pour l’instant dans son couloir. Jean-Luc Mélenchon a souhaité faire du rassemblement du 5 mai, la « marche nationale » à l’appel du député LFI de la Somme, François Ruffin. Néanmoins malgré cet appel, aucun représentant de la France Insoumise n’était présent place de la République, pour le « meeting unitaire » réunissant notamment Benoît Hamon (Génération.s, ex-PS), Pierre Laurent (PCF), Olivier Besancenot (NPA), David Cormand (EELV).

Si l’on additionne les cortèges parisiens et en province, avec 20 000 manifestants dans le cortège syndical, c’est ni plus ni moins, que les dernières années. Mais cela mobilise de moins en moins, la CFDT, la CFTC allant de plus en plus dans une logique de négociations et aussi parce que les mentalités évoluent. Dans les syndicats aujourd’hui, il y a également un vieillissement des bases militantes. Les jeunes générations ne battent plus autant le pavé parisien, le poing levé, il y a aussi internet. Macron expliquait que la démocratie sociale, c’était terminé et que les syndicats étaient là pour parler dans les branches, dans les entreprises, mais pas à l’échelle nationale. C’est un risque, car nous avons aussi l’impression que le pouvoir exécutif a pulvérisé les forces politiques d’opposition. Et il a certes beaucoup écouté les organisations syndicales et patronales, mais il les a laissés sur le côté.

Les organisations syndicales sont à la recherche du dialogue, comme à la SNCF, à la recherche d’une convention collective. Et la place a davantage été laissé au syndicalisme de rupture, la CGT, la CFDT. On a le sentiment que Macron donne le dernier coup et c’est là où il y a rupture, comparée à ses prédécesseurs. Ce qui est assez nouveau et peut-être assez dangereux, c’est la manière dont ils traitent les syndicats souhaitant dialoguer, car nous avons besoin de syndicats, certes représentatifs comme Outre-Rhin. A ce titre, Laurent Berger avait tendu la main sur la SNCF, sur le conflit Air France, disant qu’il fallait arrêter ce bras de fer, la compagnie aérienne allant dans le mur, ce qui en fait un interlocuteur. Mais Emmanuel Macron fait la sourde oreille, car il considère qu’il n’a pas besoin de cette main tendue et que les réformes se feront, quoi qu’il en soit. Et Macron semble mettre ainsi tous les syndicats dans le même sac. Il y a pourtant des différences notables entre la CGT de Martinez et la CFDT de Laurent Berger. Outre-Rhin, si les réformes s’opèrent efficacement et en douceur, c’est souvent parce qu’il y a des syndicats représentatifs en face, à même de négocier.

Le monde du travail est beaucoup plus perplexe que l’ensemble des Français, à ce titre, vis-à-vis de cette option politique visant à marginaliser les syndicats posant problème, montrant que cette option n’est pas aussi évidente. On a vu des responsables de la CFDT faire de la philosophie politique, ces dernières semaines, en interpellant le chef de l’Etat. C’est la nécessité du contrat, du dialogue, de travailler en amont. Ce syndicalisme se trouve dans une logique de contestation, de protestation certes, mais pas de radicalité violente. Regardons quand l’Unef recule ou à NDDL, où les élus locaux sont moins présents. Or cela fait une société plus dure, quand il n’y a pas d’éléments intermédiaires, des facilitateurs, à même de transformer de la colère en propositions et en dialogue.

Ainsi on s’aperçoit que sur un certain nombre de réformes, les syndicats font de la pseudo-contestation. Cependant les organisations ne veulent pas dérailler et n’ont pas voulu profiter du 1er mai pour faire leur démonstration de force. La CGT n’a de signification de valeur que si on est d’accord sur les objectifs. Or l’objectif de la CGT est un peu l’héritier de l’objectif du PCF. Et l’unité d’action a toujours prévalu sur la logique syndicale. Le nouveau dirigeant de FO promet de durcir le ton et tranche avec la logique de son prédécesseur. On se demande également si certains syndicats (FO, CGT…) servent encore les travailleurs et pas des positionnements politiques. La CGT a clairement des positionnements politiques, au contraire de la CFDT. Mais partout en Europe, le syndicalisme est utile, car il accompagne, il ne conteste pas. Une organisation doit avoir une relation de construction avec le politique. Et les syndicats se trouvent confrontés à cette violence sociale ayant des expressions récentes.

Les enragés, les anarchistes, les antifas, les zadistes, se distinguent bien d’une protestation du registre démocratique. Il y a toujours des casseurs en fin de cortège, comme ceux ayant dévasté le boulevard Montparnasse, lors de la loi El Khomri. Mais là, ils étaient devant, organisés et structurés. C’est un problème pour les organisations syndicales, qui voulaient refaire leur image. Ce ne sont toutefois pas nécessairement les services d’ordre des syndicats qui sont coupables. Les casseurs sont très très jeunes, le service d’ordre de la CGT, ce sont des gros durs, mais qui ne sont pas adaptés. Les services d’ordre d’aujourd’hui ne sont aussi pas ceux d’hier. Ils ne sont pas armés face aux Blacks blocs pour rivaliser. Le service d’ordre sert à réguler la manifestation, pas à faire la police dans Paris, et pas à Austerlitz.

Dans certains cas, ils interviennent, tels ceux de la CGT ayant éjecté des casseurs à Tolbiac, empêchant certains d’entrer dans la fac. A la fin septembre, les troupes de la France insoumise se sont affrontées à la Bastille avec les Blacks Blocs. Les services d’ordre ont été efficaces, révélant parfois une meilleure mobilité, dans certains cas. Il y a des provocateurs, mais la réalité c’est que l’immense majorité des manifestants étaient pacifiques et pacifistes. Dans les entrepôts de la SNCF, il y a eu juste un ou deux cas de violence. Le défilé syndical a été bloqué par un rassemblement d’environ 1 200 individus cagoulés, masqués et vêtus de noir, à hauteur du pont d’Austerlitz. Ces organisations très radicales cherchent à se faire porter par cette contestation. Rassemblés autour de banderoles, ils ont scandé des slogans hostiles au gouvernement et à la presse avant de saccager un restaurant Mc Donald’s. 

Macron en déplacement en Australie, s’est dit ne cherchant pas à fuir ses responsabilités. On est dans une Ve République, où tout remonte en haut. Tout tourne autour de cette figure assez archaïque du président. Emmanuel Macron a condamné « avec une absolue fermeté les violences qui ont eu lieu et qui ont dévoyé les cortèges du 1er mai ». « La journée du travail, c’est la journée des travailleurs pas la journée des casseurs », a-t-il affirmé. Le Premier ministre Édouard Philippe a lui réagi depuis le commissariat du XIIIe arrondissement de Paris, souhaitant couper court à toute polémique. Les critiques pleuvent sur la gestion de la manifestation du 1er Mai. Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, demande une commission d’enquête parlementaire sur la « chaîne de commandement ».

Le secrétaire général du PCF, Pierre Laurent, dénonce « l’attitude trouble des forces de police ». « Faillite de l’Etat régalien » pour le patron de LR Laurent Wauquiez, « laxisme du pouvoir » selon la présidente frontiste Marine Le Pen. De son côté, le leader de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon a dénoncé d’« insupportables violences » et a appelé les plus jeunes à « ne pas se laisser embarquer là-dedans ». Le préfet de police de Paris, Michel Delpuech, assume ses choix. Il peut certes se prévaloir d’un bilan humain avantageux : seules quatre personnes ont été légèrement blessées, dont un CRS. Mais 31 commerces ont été mis à sac, 16 véhicules ont été dégradés ou brûlés. Politiquement, l’amertume l’emporte, tant le délai entre les saccages et l’intervention des forces de l’ordre est apparu important. Voilà de nouveau la philosophie du maintien de l’ordre à la française remise en cause.

Nous sommes dans un contexte de radicalité très fort, avec des casseurs venant de l’hexagone mais aussi de partout en Europe. Les repérages ont été faits, avant le défilé. Vous aviez depuis quelques jours, des tracts, des signatures, tout cela été pensé et réfléchi, car ce sont des gens très décentralisés, structurés. Les Black blocs sont des mouvements très radicaux, présents partout en Europe. On peut dire des Black blocs plutôt qu’ils sont spartakistes, anarcho-etc., mais pas vraiment d’ultra-gauche. Les Black blocs, ce n’est pas un mouvement, un nom générique. C’est un mode opératoire, une méthode visant à se cagouler, à se fondre et à disparaître. C’est un kidnapping de manifestation. A ce titre, Mai 68 en est un exemple car contrôlé par personne, les mouvements ayant été alors désorganisés. Il faut attendre 1986 pour apercevoir cette 1ère nébuleuse, ce qui s’est produit lors du CPE. Il y a plusieurs évolutions dans la désagrégation du mouvement social.

Mais ces casseurs choisissent leurs moments, leur coordination, leur souplesse. Et là, il y a des points de ralliement, c’est le 1er mai. Et l’on avait des renseignements des RG établissant que ce 1er mai était à risque. Ils avouaient être dépassés par ces jeunes, voire des très jeunes, cagoulés dans les cortèges. Cela fait fuir les manifestants, pris dans des mouvements de foule, ce qui est compliqué pour les organisations syndicales. Le gouvernement mis en cause tente de déminer le terrain et de justifier la méthode mise en place par les forces de l’ordre. La polémique politique laisse la place à ces Black blocs. Ils n’ont toutefois pas parasité toutes les manifestations des dernières années. Ils choisissent leurs manifestations, leurs moments. Tel cela a été analysé, nous sortons d’une phase de NDDL et d’occupation de facs et donc cela les a libérés. Avec la fin d’autres conflits, ce type de casseurs a pu se concentrer sur le 1er mai. L’anniversaire de mai 68 avec les cinquante ans, leur donne l’idée d’imiter voire de dépasser le passé également. Mais on est cependant loin des violences des militants maoïstes de la nuit du 27 au 28 mai 1968, dans un contexte qui n’est plus aussi celui de la fin des trente glorieuses.

Les interpellations ont été nombreuses à l’issue du défilé et jusque dans la nuit. Peu ont été pris sur le fait, en plein saccage. Mais c’est aussi tout le traitement de l’information qui est au cœur de ce débat. Car il y a un an, les casseurs ont été beaucoup moins nombreux, mais les dégâts ont été beaucoup plus importants. Maintenir l’ordre malgré le désordre donc c’est le juste équilibre à trouver. Le service d’ordre et les forces de l’ordre ont fait preuve de sang-froid, disent les syndicats policiers. Il aurait fallu sinon avoir quasiment le double d’effectifs, pour éviter de la casse, car il faut mettre des réserves d’effectifs sur tout le parcours. On n’en a pas les moyens, car on a NDDL, les facultés, Bure, Calais, les frontières, Menton… Donc on a des choix stratégiques qui sont à faire. L’objectif c’est de s’en prendre aux forces de l’ordre, mais si ces dernières sont en contact avec les casseurs, il y a des violences.

Les forces de l’ordre sont encore traumatisées par la mort de manifestants (Malik Oussekine en 1986 et Rémi Fraisse en 2014) et elles évitent le corps à corps dans la foule, privilégiant le maintien à distance, sauf si des personnes sont exposées. Là, ce sont plutôt des vitrines, du mobilier urbain, des véhicules qui ont été pris pour cible, et un Mac Donald’s avec un logo ANF, rejetant l’élevage animal. A NDDL, ce type de territoires, cela peut être la vulnérabilité, les failles ayant été exploité par ces mouvements. C’est l’aspect opérationnel, du point de vue théorique qu’il y ait à un moment donné un espace où le capitalisme et l’Etat n’a plus de rôle, cela a été théorisé. Face à la polémique qui enfle sur la stratégie policière, Edouard Philippe et Gérard Collomb ont pris la parole pour tenter de faire baisser la tension, la pression. Cette manif’ est un succès tactique relatif, car il y a dix fois moins de casse que l’année dernière. En la matière, l’ensemble du processus de maintien de l’ordre a été bien orchestré. Personne ne sait exactement ce que c’est qu’un métier de CRS. S’il y avait eu un mort, deux noyés, trois blessés, nous serions en train de faire le corbillard du gouvernement, de le suivre en cortège, en attendant sa démission.

L’usage de la force légitime n’est plus accepté dans la démocratie d’opinion émotionnelle. On ne va pas tuer quelqu’un pour sauver un Mc Do ou une voiture qui brûle, quelque soit l’adversaire. L’année dernière, les dégâts matériels étaient considérables, les blessés policiers très nombreux. Mais la particularité de ce type de groupe, c’est qu’ils ne sont pas dans la bataille de l’opinion, pour utiliser les masses dans un rapport de force avec les autorités, pour l’arrêt d’un projet, etc. Là, ils ne sont pas dans cette logique-là, parlant de sabotage, de blocage, c’est un rapport de force sur le terrain, pour démontrer que l’Etat est impuissant, que l’Etat dérape, que le système est impuissant et que les individus sont ingouvernables. Les anarchistes cherchent la destruction de toute forme d’autorité et l’action se fait par la violence. Au XIXe siècle, ils avaient tué un président de la République, jeté une grenade dans l’assemblée et il avait fallu un ministre de l’intérieur énergique et pragmatique, Georges Clémenceau, pour remettre de l’ordre dans tout cela. Mais le plus préoccupant à l’aune de ces évènements, c’est la faiblesse et la désunion affichée du monde syndical. L’Etat, la société civile, les entreprises ont besoin de partenaires sociaux représentatifs, Emmanuel Macron ne semblant pas accompagner une recomposition du modèle syndical hexagonal, pourtant nécessaire, voire indispensable à l’accompagnement de toute réforme en profondeur.

                                                                                                                                                                                     J. D.

 

1 mai, 2018

Les Hollandais à Paris – Le Petit Palais

Classé dans : Culture — llanterne @ 13:40

Les Hollandais à Paris, Le Petit Palais, 6 Février – 13 Mai 2018

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Entre 1789 et 1914, plus d’un millier d’artistes néerlandais séjournent à Paris, qui s’impose alors comme le creuset de la modernité. Certains s’y installent définitivement, comme Ary Scheffer, d’autres y passent quelques années décisives, c’est le cas de Vincent Van Gogh. Le Petit Palais explore en 115 oeuvres les fructueux échanges que ces peintres ont tissé avec les artistes installés dans la capitale, au travers cette exposition, contribuant ainsi au climat d’émulation hors normes qui régnait alors, organisée en collaboration avec le Van Gogh Museum d’Amsterdam et RKD (Institut néerlandais d’histoire de l’art de La Haye).

Parmi les peintres sélectionnés, certains sont bien connus du grand public : Kees van Dongen ou Piet Mondrian, bien que méconnus du point de vue de l’histoire de l’art. Sont exposés également des artistes peu ou pas connus en France, comme Jacob Maris qui a peint à Barbizon, ou George Hendrik Breitner, une icône aux Pays-Bas, Frederik Hendrik Kaemmerer, en revanche, étant une vraie découverte car il a été complètement oublié après sa mort. Dans le sillage des récentes expositions consacrées à Georges Desvallières, Albert Besnard ou Anders Zorn, le Petit Palais poursuit sa redécouverte des artistes du XIXe siècle. L’angle inédit choisi ici permet d’associer chaque peintre hollandais à un thème, le parcours débutant ainsi autour de Gérard Spaendonck et de la peinture florale et ensuite le romantisme, le paysage, le marché de l’art ou l’avant-garde. Le parcours s’achève sur les premières toiles cubistes de Piet Mondrian. Exposées en contrepoint, les toiles de David, Corot, Monet, Signac ou Braque démontrent combien les influences ont été fortes, certains diront mutuelles, mais de mon point de vue, et sans chauvinisme de ma part, plutôt objectivement à même de démontrer la forte influence de la peinture française à cette époque, sur un créneau large allant du XIXe au début du XXe. Paris s’impose comme la capitale des arts ; là où, pour le peintre Gerard Bilders, « brûle le flambeau de l’art moderne ». La part belle est faite également à Jongkind, Edouard Manet le qualifiant de « père du paysage moderne ». Il a énormément peint la capitale en travaux, des années 1850 à 1880, sous forme d’instantanés, dévoilant des artères parfois disparues suite à différents percements haussmanniens.

Jongkind a longtemps vécu dans des quartiers parisiens populaires, particulièrement pourvus en cafés et brasseries, où il pouvait étancher sa soif. Si ses établissements eurent autant de succès au XIXe, c’est aussi parce qu’ils constituaient des lieux de sociabilité de premier plan. Les artistes eurent tôt fait d’établir leurs quartiers généraux dans les cafés, que ce soit à la Brasserie Andler (l’un des berceaux du réalisme), au Divan Le Peletier, au Café Guerbois ou à La Nouvelle Athènes (le rendez-vous des impressionnistes)… En Normandie, c’est notamment à la Ferme Saint-Siméon, une auberge conviviale située sur les hauteurs de Honfleur, que Jongkind put nouer de belles amitiés avec Camille Corot, Eugène Boudon ou Claude Monet. Son usage instinctif de la couleur en fera l’un des artificiers du fauvisme. Si dans la seconde moitié du XIXe siècle les cabarets et autres lieux de plaisirs nocturnes s’ouvrent dans les grandes villes d’Europe comme Amsterdam, ils connaissent à Paris un essor sidérant. 

L’épopée du canal de Suez – Institut du monde arabe

Classé dans : Culture — llanterne @ 12:31

L’épopée du canal de Suez, Institut du monde arabe, 28 Mars – 5 Août 2018

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« L’épopée du canal de Suez », c’est la dernière passionnante exposition en cours, à l’Institut du Monde Arabe, à découvrir. Elle raconte quatre mille ans d’histoire : celle d’un isthme entre l’Asie et l’Afrique, celle du canal, au temps des pharaons d’abord, puis au siècle de la machine dans un pays en renaissance, à l’ombre des empires coloniaux, de la décision du percement du canal contemporain en 1869, jusqu’à sa nationalisation en 1956, suivi des deux conflits israélo-arabes. 

Au temps des pharaons, l’isthme de Suez était déjà parcouru par un canal qui aboutissait à la mer Rouge, comme nous le savons maintenant et tels ont pu l’établir les scientifiques français débarqués dans les bagages de Bonaparte, lors de l’expédition d’Egypte. Qui fut l’initiateur du projet ? A quelles fins était-il utilisé ? Etait-il navigable tout au long de l’année ? Le canal des pharaons partait de Suez pour bifurquer vers l’ouest et rejoindre un des bras du Nil, jusqu’à Zagazig. Son tracé reste relativement incertain malgré les descriptions des itinéraires et les vestiges archéologiques. Il aboutissait dans le golfe de Suez après une voie d’eau creusée dans la partie désertique de la région. Sésostris III fut le premier à avoir entrepris de le creuser. Une certaine activité continua après la conquête de l’Egypte par les Romains. Outre l’appétit des empereurs pour les grands travaux, les motifs étaient stratégiques et économiques. La navigation du Nil à la mer Rouge était difficile, rythmée par des contraintes saisonnières : crue annuelle du fleuve en juillet, régime des vents… Et l’entretien du canal, périodiquement ensablé, était une lourde charge. Quand le calife Amr entreprit la conquête de l’Egypte en 642, il fallut à nouveau désensabler le canal qui tomba définitivement en sommeil après une centaine d’années d’activité. Au XVIe siècle, les Vénitiens proposent au sultan Bajazet II de creuser à nouveau l’ancien canal des Egyptiens, sous l’initiative du marchand Francesco Teldi, en 1504, dont le pays conserve encore le contrôle de la Méditerranée occidentale, les Portugais ayant franchi le cap de Bonne-Espérance en 1498. La route de mer vers les Indes a été ouverte pour leur plus grand profit, le sultan ne percevant plus de taxes sur les épices, et Venise voyant son commerce partiellement péricliter. Mais pourtant le projet n’aboutira pas. C’est l’expédition de Bonaparte (1798) qui relance le projet. Mais Méhémet Ali hésite et cette hésitation reflète tout le dilemme des deux derniers siècles. 

Pour faire revivre cette lointaine province ottomane, il faut importer les techniques européennes et, en même temps, éviter d’éveiller les convoitises. Méhémet Ali sent le danger pour l’indépendance du pays d’une voie d’eau internationale. Lorsque Saïd Pacha accède au pouvoir en 1854, l’ayant connu adolescent, du temps où il était consul de France, Ferdinand de Lesseps se précipite en Egypte pour lui présenter le projet sur lequel il travaille depuis des années. Les deux hommes décident, ensemble, de changer la carte du monde. Pourtant, ils ne pèsent pas bien lourd. L’un est un diplomate sur la touche, l’autre n’est que le gouverneur d’une province de l’Empire ottoman. Le sultan Abdulmecit n’y voit que des inconvénients, notamment en terme de perte d’influence pour Istanbul. Les Anglais, eux, sont directement intéressés par l’isthme de Suez comme route des Indes. Mais ils ne songent pas à un canal, leurs efforts portent sur le développement de moyens terrestres, en attendant le chemin de fer qui reliera Alexandrie à Suez. Craignant une installation des Français en Egypte, ils ne reculent devant aucun argument pour s’y opposer. Le projet est irréalisable sur le plan technique et son existence est menacée – même une fois réalisé – par les dépôts de sable, nécessitant un entretien au coût faramineux, selon eux. Plus tard, Benjamin Disraeli, successeur de Palmerston, comprendra que puisque le canal existe, mieux vaut contrôler le pays tout entier. Et en dépit de la réticence de la Sublime Porte et de l’opposition anglaise, de 1855 à 1869, on passe de la conception à la réalisation du canal de Suez contemporain. 

Faisant le pari du progrès, en 1859, Saïd autorise ainsi Ferdinand de Lesseps à lancer les travaux, lui accordant la concession du canal. Outre l’édification de la voie navigable, ayant nécessité l’évacuation de près de 75 millions de kilomètres de mètres cubes de déblais, le chantier a nécessité de relever d’immenses défis. La construction du canal de Suez est un tour de force technique marquant une étape fondamentale dans l’histoire des travaux publics. Dès 1859, 25 000 ouvriers égyptiens sont engagés sous le régime de la corvée, et mis à la disposition de la Compagnie universelle du canal de Suez. On estime que 1,5 millions d’ouvriers égyptiens oeuvrèrent à la création du canal de Suez et ce qui est contesté, que 125 000 d’entre eux sont mort sur le chantier, principalement du choléra. Leurs principaux outils sont alors la pelle et la pioche. La suppression de ce régime de la corvée en 1863 entraîna l’arrêt des travaux et le chantier allait dès lors faire l’objet d’une profonde réorganisation, se traduisant par le recours aux machines et à la vapeur. Alors que les machines à vapeur étaient restées plutôt à la marge des travaux publics jusqu’aux années 1850, le percement du canal de Suez allait durablement consacrer leur utilité. Son successeur Ismaïl accélère la course au développement. Il dit : « Mon pays n’est plus en Afrique, il est en Europe ». Mais, conscient de la menace, il dit aussi : « Je veux que le canal soit à l’Egypte et non pas l’Egypte au canal. »  

Le 17 novembre 1869, c’est l’inauguration du canal, après 6 années de travaux. Long de 161, 15 kilomètres, il est ouvert à la navigation en grande pompe, le monde ayant alors les yeux tournés vers l’Egypte, l’événement rassemblant une foule en liesse venue applaudir cette réalisation hors normes et les hôtes de choix conviés pour l’occasion. Ferdinand de Lesseps négocie un accord avec le conseil d’administration de la chambre de commerce de Londres. Pour les Anglais, il ne s’agit plus de s’opposer au canal, mais de le placer sous leur direction. En 1875, l’Etat britannique profite de la banqueroute de l’Egypte et rachète la part des actions détenues par le vice-roi. Avec désormais 44 % des actions de la Compagnie du canal de Suez, le Royaume-Uni en devient le principal actionnaire, tandis que les 56 % de parts restantes sont aux mains de divers actionnaires, en majorité des petits porteurs français. Les Anglais prennent pour prétexte la situation révolutionnaire qui règne au Caire pour occuper le pays, en 1882. Français et Anglais resteront côte à côté par défaut. En 1904, dans le cadre de l’Entente cordiale, la France reconnaît la suprématie des Anglais en Egypte. Sous diverses formes, le Royaume-Uni sera hégémonique en Egypte jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. C’est l’époque des voyages au long cours dont le canal de Suez est un passage mythique. Tandis que, pour les Egyptiens, il devient le symbole du colonialisme contre lequel ils luttent.

En 1952, la dynastie fondée par Mohamed Ali est renversée par le coup d’Etat des Officiers libres et en 1956, le président Gamal Abdel Nasser annonce la nationalisation du canal. Au terme d’un discours de deux heures et quarante-cinq minutes ponctué par un grand éclat de rire, le Raïs annonce la nationalisation, ce 26 juillet 1956. Alors que les bourses occidentales sont closes, Nasser précise que les porteurs d’actions seront remboursés au cours de clôture de la Bourse de Paris. « Nous ne permettrons pas, martèle Nasser, désignant la Compagnie du canal, que le canal de Suez soit un Etat dans l’Etat. » A l’annonce d’un mot de passe répété à trois reprises dans le discours de Nasser, comme convenu depuis la veille, les installations du canal sont prises d’assaut par des plénipotentiaires égyptiens. L’administrateur et les navigateurs français de la Compagnie du canal sont informés que désormais ils recevront leurs ordres de l’administration égyptienne et ils sont invités à poursuivre la navigation comme à l’accoutumée, dans les mêmes conditions contractuelles. C’est la fin d’une certaine Egypte cosmopolite, depuis la fin du XIXe. Bientôt, c’est l’ensemble du pays qui communie dans l’allégresse, de Suez à Alexandrie, en passant par Le Caire. Officier durant la guerre israélo-arabe de 1948-1949, le Raïs n’a pas oublié l’humiliation de la domination britannique. En parlant à son peuple, il vise juste et sauve l’honneur national. Et avec ce coup d’estoc aux intérêts étrangers, il affirme la véritable indépendance politique et économique de son pays.  C’est au tour des Occidentaux de subir de plein fouet l’annonce. 

La réalité immédiate, c’est une crise internationale. Le Royaume-Uni se sent menacé dans ses relations commerciales avec l’Extrême-Orient et dans son approvisionnement en pétrole. La France soupçonne le fondateur du panarabisme de soutenir la rébellion algérienne. Israël craint l’interdiction pour ses navires d’emprunter le canal de Suez. Conformément à l’alliance secrète actée par le protocole de Sèvres par ces trois pays, l’opération Kadesh est lancée. L’armée israélienne envahit la bande de Gaza et le Sinaï égyptien avant d’atteindre la zone du canal, le matin du 29 octobre 1956. Le lendemain, le 30 octobre, la France et le Royaume-Uni bombardent l’Egypte et un corps-expéditionnaire franco-britannique débarque à Suez. Mais sous la pression de l’URSS et des Etats-Unis, soucieux de préserver l’équilibre du nouvel ordre mondial, les forces de cette coalition capitulent sous la contrainte. Et, le 6 novembre, Israël doit se retirer sur la ligne d’armistice de 1949. Le 13 novembre, Nasser n’hésite pas à couler des bateaux pour entraver la circulation des Anglais et des Français dans le canal. L’emploi de la manière forte finira par payer. Après plusieurs guerres qui le paralysent, le canal de Suez est aujourd’hui l’une des premières sources de revenus du pays. Les travaux gigantesques effectués entre 2014 et 2015 doublent sa capacité. Autour de lui, se développe une zone industrielle qui sera un des principaux pôles d’activité de l’Egypte du futur.

 

 

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