
Revenons sur ce 1er tour, à un cheveu des résultats du second, sur ces enseignements probables. A plusieurs reprises, ont été évoqués les points communs entre Nicolas Sarkozy et Valéry Giscard d’Estaing. Et au lendemain du 1er tour, en tout cas, après des sondages concordant favorables à François Hollande, alors que Nicolas Sarkozy s’est vu légèrement distancée dans les urnes (à 27,3 % contre 28,3 % pour Hollande), on se dit ainsi que la comparaison de leurs actions pourrait déboucher sur un destin commun.
Dans un parallèle intéressant à établir, à plusieurs reprises, auront été évoqués les points communs entre Sarkozy et Giscard. Et au lendemain du 1er tour, après des sondages concordant, favorables à François Hollande, la comparaison deviendrait de plus en plus valable… En tout cas cela se jouera, au second tour, certainement dans un mouchoir de poche. Ca ne sera vraisemblablement pas du 45 % / 55 %, comme l’avait prévu les sondages. Et il paraît certain que Nicolas Sarkozy tentera – vaille que vaille – de conjurer la malédiction Giscard. Jusqu’au bout, il songera qu’ils n’ont rien à voir – la comparaison étant souvent reprise par la presse -, pas la même allure, pas la même personnalité, pas le même monde (ce qui est certain). Jusqu’au bout, il se dira que sa campagne fut beaucoup plus combattive, que ne le fut celle de son illustre prédécesseur, confiné dans ses hautaines certitudes. Pourtant lui aussi, aura joué son va-tout, un brin désespéré, sur le débat de l’entre-deux-tours. Sarkozy aura même été – ironie du sort – jusqu’à reprendre, un des slogans de campagne de Giscard, « Une France forte ». Pour finir comme il avait commencé, sous les auspices giscardiennes de la jeunesse, les deux seuls quinquagénaires de l’histoire de la République à l’Elysée. Giscard descendait les Champs-Elysées à pied, quand Sarkozy faisait la fête au Fouquet’s. Photographié en famille, Sarkozy a même fait un enfant à l’Elysée. On appelait l’un VGE, l’autre Sarkozy.
Dans une autre approche sémantique, c’est aussi l’ère des sigles, des abréviations, du mythe américain aussi en quelque sorte, dans une désacralisation du monarque républicain. Mais cependant, aucun des deux hommes n’a compris et assimilé, détail important, que les Américains avaient aussi Dieu au-dessus de leur tête. Alors que nous, Français, n’avons de sacré que notre République. Giscard se rêvait en Kennedy, Sarkozy aura promis à Cécilia, puis à Carla, qu’elle serait sa Jackie. Giscard prenait des bains dans une piscine avec Gerald Ford, Sarkozy mangeait des hot-dogs avec George Bush. « Giscard s’était rabiboché avec l’Amérique », après les grandes ruptures gaulliennes, pour pousser la comparaison zemmourienne, dans sa chronique radio (RTL). Et Sarkozy a réintégré l’OTAN, coupant avec les positionnements diplomatiques chiraquiens (les seuls points intéressants de ces deux mandats à l’Elysée de 1995 à 2007). Giscard a préparé la monnaie européenne, processus repris puis achevé, et enfin mené à bien par Mitterrand / Delors, au début des années 90. Et Sarkozy a tout fait pour la sauver. Tous deux auront ouvert leur mandat, au centre-gauche. Là où leur électorat ne les attendait pas nécessairement, par des mesures libérales et libertaires. Et ils l’auront tous deux achevé à droite. Ils l’ont tous deux commencé par une relance budgétaire, et fini par la rigueur. C’est également Giscard, qui le premier parlait d’identité nationale, proposa la loi du retour aux immigrés – décortiquée par Mitterrand -, après leur avoir permis le regroupement familial.
Et à l’époque, ce fut aussi son ministre de l’intérieur, Alain Peyrefitte – comme Brice Hortefeux sous Sarkozy, mais avec moins de talent -, qui tenta de concilier sécurité et liberté. Ils ont tous deux rendu inutiles leur premier ministre, et ils ont, tous deux, été incapables de s’en défaire : Chirac puis Raymond Barre sous Giscard, Fillon sous Sarko. Giscard aura également nommé les premières femmes ministres de la Ve République. Sarkozy y aura ajouté la diversité. Sarkozy, plus encore que Giscard, aura fait de son gouvernement une distribution, « une commedia dell’arte ». Sur le fond, Giscard par exemple, voulait rassembler deux Français sur trois, gouverner au centre. Mais tous deux ont fait l’ouverture à gauche, très fiers de décrisper la vie politique nationale, et tous deux ont rendu furieux leurs électeurs à droite. En 1981, comme aujourd’hui, les ministres de l’ouverture les ont trahis. Ils ont subi tous deux, une terrible crise économique, pétrolière pour l’un, financière pour l’autre. La courbe du chômage est montée, leur courbe de popularité a plongé. Tous deux avaient tous les talents, tous les dons. Lors de leurs élections, ils avaient tous deux dépassé brillamment les 30 % des suffrages, au 1er tour. Ils semblaient irrésistibles, invincibles. Quand François Mitterrand fut choisi contre Michel Rocard, par les socialistes, en 1980, Giscard sabla le champagne. Sarkozy exulta, lorsque DSK dut céder sa place à François Hollande. Alors, en cette incroyable soirée électorale, chaque camp en sort bouleversé.
La gauche retrouve – selon tous les pronostics, et toute vraisemblance -, le chemin du pouvoir, qu’elle avait abandonné, il y a plus de dix-sept ans. Son étiage est remonté à plus de 40 %, mais Jean-Luc Mélenchon n’est pas parvenu à renverser la table, à rassembler, au-delà des communistes, toutes tendances confondues. La droite réinvente son plus vieux clivage, entre une droite bonapartiste et une droite orléaniste, une droite populaire, patriote, étatiste, et une droite plus bourgeoise, plus libérale, plus européenne. Tous les efforts de Sarkozy pour se réattirer les électeurs de Le Pen n’ont pas cette fois suffi. On peut penser d’ailleurs, que l’annonce faite par Juppé, de l’arrivée de Bayrou à Matignon, à quelques peu décontenancé les électeurs tentés par le discours droitier de Sarkozy, et réveillé leurs craintes d’être une nouvelle fois trahi. Il est vrai, depuis un siècle, ces deux droites – la bonapartiste et l’orléaniste -, s’affrontent, mais s’allient aussi parfois pour gouverner. Et c’est un nouvel épisode de cette histoire mouvementée, qui commence aujourd’hui.
J. D.