La Lanterne (politique, sujets de société)

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26 janvier, 2011

Pas de célébration pour l’auteur du « Voyage »

Classé dans : sujets de societe — llanterne @ 2:30

Pas de célébration pour l'auteur du

Après l’annonce du retrait de Louis-Ferdinand Céline, des calendriers des célébrations nationales pour le reste de l’année, le ministre de la culture, Frédéric Mitterrand s’est expliqué : « Déposer une gerbe au pied de Louis-Ferdinand Céline, au nom des valeurs de la République, pour l’instant, et pour toujours je crois, ce n’est pas possible ». Il aurait ajouté que la veille au soir, il avait relu « Bagatelles pour un massacre », ce qui lui avait suffi pour trancher et prendre cette décision.

Frédéric Mitterrand a eu une révélation, Louis-Ferdinand Céline était antisémite. C’est évident. Il a toujours dû le savoir, mais il a ressenti le besoin de relire le pamphlet controversé, pour s’en assurer. Un antisémitisme qui est à replacer aussi, dans le contexte des années 1930 en France, et qui ne transparait pas dans l’ensemble de son oeuvre, mais avec une fureur inégalée, notamment dans « Bagatelles pour un massacre », paru en 1937. Personne n’ait d’ailleurs parvenu, à clairement diagnostiquer cette évolution de la pensée chez l’auteur. Céline a suivi la voie d’une forme de collaboration littéraire en écrivant dans des journaux collaborationnistes sous l’occupation, condamné par contumace en France après-guerre avant d’être amnistié en 1951. Mais il avait été inscrit, au départ, à l’ordre du jour des célébrations annuelles à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa disparition.

Pourtant la critique littéraire nous a appris, à distinguer entre l’écrivain et l’homme, entre l’oeuvre et les idées. Son « Voyage au bout de la nuit » est un des chefs d’œuvre de la littérature française, à l’image de « Mort à Crédit ». Le personnage célinien est complexe à saisir, voire quelque peu schizophréne. Mais Céline fut surtout le créateur d’un style narratif très particulier, teinté d’argot parisien, qui traduit toute la difficulté d’une époque à être et à se dire. Il y exprime sa haine du monde moderne. Plusieurs passages de « Voyage au bout de la nuit » (1932) dénonceront clairement, l’inhumanité du système capitaliste et fordiste en particulier. Il s’inspire ainsi de son expérience de médecin de la SDN, parti visiter les usines Ford de Détroit. Même son échappée à Sigmaringen avec le dernier carré des fuyards de la collaboration, autour de Pétain et Laval, lui donna l’occasion de livrer une grandiose farce rabelaisienne, dans laquelle il n’épargna guère ses compagnons d’infortune.

Au-delà de cette problématique, entre en ligne de compte, le fait que l’on puisse être, hélas, un génie et s’être compromis politiquement. On n’est pas forcément un grand écrivain, parce que l’on est irréprochable sur le plan moral. C’est injuste, mais c’est ainsi. Mitterrand ne saurait l’ignorer, ayant écrit d’un plume talentueuse, pour dire tout le mal qu’il pensait de lui-même, comme l’observe Eric Zemmour. Le général de Gaulle disait, que « tout homme qui écrit et qui écrit bien, sert la France ! ». Et Nicolas Sarkozy, lui-même, grand amateur du « Voyage au bout de la nuit », a toujours dit que l’on pouvait aimer Céline, sans être antisémite, tout comme on pouvait aimer Proust sans être homosexuel. Certes, il s’agissait là d’une commémoration de la mémoire du célèbre écrivain, qui est toujours beaucoup lu et même étudié. Mais une certaine célébration aurait pu être l’occasion d’une pédagogie intéressante sur la partie de son oeuvre connue du public et particulièrement instructive sur l’antisémitisme d’avant-guerre.

Car Céline est l’incarnation même de ces anciens combattants de la guerre de 14, qui avaient érigé la paix en valeur suprême. De ces hommes de gauche aussi, qui deviendront antisémites et « collabos », surtout par pacifisme et refus absolu de la guerre avec l’Allemagne. « Je préfère être un Allemand vivant, qu’un Français mort », disait Giono, qui fut également inquiété à la Libération. Connaissant bien l’auteur et son oeuvre, à l’image de nombreux critiques littéraires, il est établi, qu’il n’avait vraisemblablement pas bien compris, saisi et assimilé, la nature particulière et exceptionnelle de ce second conflit mondial. Les débuts de l’occupation allemande semblaient s’inscrire pour lui, dans la continuité des conflits de la fin du XIXe et de 14-18. Mais il importe de prendre du recul face à ce triste épisode de l’occupation. Ne serait-ce que pour comprendre et analyser, cette page de la collaboration littéraire, dans laquelle de nombreux intellectuels se sont fourvoyés. On pourrait ne plus étudier aussi dans les écoles, Giono pour ses ambiguïtés ou Aragon, qui célébra dans ses poèmes, la Tcheka, la police politique stalinienne, qui tortura et massacra à tout va. Ou encore Rousseau, qui abandonna ses cinq enfants. Qui sait, si dans quelques années, des voix ne contesteront pas, sinon la commémoration de Voltaire, qui s’est enrichi honteusement dans la traite triangulaire ?

Le même Voltaire, qui n’était d’ailleurs pas avare de réflexions antisémites, dans son « Dictionnaire Philosophique ». Une pensée qui semble liée au combat de ce-dernier contre l’église chrétienne selon certains philosophes contemporains, Pierre-André Taguieff plaçant ainsi la reformulation de la pensée antijudaïste de penseurs comme Voltaire ou le baron d’Horbach, « dans le code culturel « progressiste » de la lutte contre les préjugés et les superstitions », l’antisémitisme n’ayant vraisemblablement pas cherché sa doctrine chez Voltaire. Mais si l’auteur de « Candide » résistait à ses hypothétiques assauts, faisant fi de tout anachronisme, il ne manquera pas de bonnes âmes pour expliquer ce deux poids / deux mesures. Et en l’occurrence, Messieurs Klarsfeld et Mitterrand pourront se féliciter, à défaut de réflexions en profondeur et de pédagogie instructive sur une époque et son contexte, ils auront décidément bien travaillé…     

                                                                                                               J. D.

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