La Lanterne (politique, sujets de société)

1 janvier, 2012

L’humour anglais

Classé dans : Europe — llanterne @ 11:32

Dans l’actualité de la zone euro, à l’échelle européenne, le premier ministre britannique, conservateur rappelons-le, David Cameron, a défendu, becs et ongles devant les députés des communes, son véto contre un nouveau traité européen. D’ailleurs, il est le seul dirigeant concerné à s’être opposé, vendredi 8 décembre, à ce nouveau compromis destiné à sauver l’euro. David Cameron a ainsi ajouté qu’il était allé à Bruxelles, avec un seul objectif, « protéger l’intérêt national britannique ».

Bien-sûr, ce n’est pas la première, ni la dernière fois, que la perfide Albion se démarque, au sein des instances européennes, et officiellement, le Royaume-Uni n’est pas sorti de l’UE, où il est entré en 1973, David Cameron peut légitimement le proclamer. Mais qu’il le veuille ou non, et quoi qu’il en soit de la portée réelle de ce nouveau traité, il a ainsi donné le signe que désormais, dans le cadre de la résolution de cette crise monétaire, leur chemin se séparer… C’est ainsi, à juste titre vraisemblablement, que l’ont compris Sarkozy et Merkel, et c’est ainsi que l’ont compris également, les parlementaires anglais. La City est le prétexte officiel de la rupture. Les Etats européens voulaient enfin réguler un peu, une finance dont les débordements exubérants, les auront mis à la torture. Mais seulement, les Anglais ne peuvent pas se permettre de voir partir pour Singapour ou ailleurs, une activité économique qui représente 13 % de la richesse nationale et 300 000 emplois. Mais la City, c’est davantage que des chiffres.

La City, c’est un symbole, un esprit, une histoire, vieille histoire. C’est la City qui finança les guerres contre Louis XIV et Napoléon. C’est la City qui est aujourd’hui la vraie mère patrie de tous les paradis fiscaux de la planète. Depuis le « Big Bang » de 1986, les activités financières de la City n’ont cessé de gagner du terrain, en particulier face à sa grande concurrente, la Big Apple et Wall Street, par une position géographique priviligiée. Aujourd’hui, la City reste la première place financière du monde (gérant 1/5 des fameux « hedge funds », et près de 80 % des fonds européens), en ce qui concerne les devises et son avance ne cesse de progresser. C’est la City aussi, qui incarne ce goût du grand large, cette idéologie libérale et mondialisée, qu’elle aura fini par insuffler aux institutions européennes.

Dans son célèbre « C’était de Gaulle », Alain Peyrefitte rapporte ainsi, sur cette même tonalité, cette confidence lumineuse du général : « En raison de sa géographie, l’Angleterre n’a jamais admis, ni de voir le continent s’unir, ni de se confondre avec lui ». On peut même dire que depuis huit siècles, toute l’histoire de l’Europe est là, ainsi résumée. Certes, la Grande-Bretagne reste quand même, un membre à part entière de l’Union européenne, mais s’ils voulaient, les Anglais pourraient presque en sortir, car ils ont une fois de plus gagné. Lorsque le général de Gaulle leur refusait obstinément l’entrée du marché commun, c’était, avant tout, au nom de la défense de la politique agricole commune, et de ce tarif extérieur commun qui faisait passer alors l’Europe des six pour une forteresse protectionniste (presque un nouveau blocus continental). Depuis la PAC a été désactivée et la forteresse Europe est le continent le plus ouvert, le plus offert aux produits étrangers.

Les Anglais ont obtenu que l’anglais remplace le français -langue traditionnelle de la diplomatie-, comme la langue des travaux communautaires, et que le droit anglo-saxon concurrence le droit civil napoléonien. Les Anglais n’ont jamais cru aux chimères des Etats-Unis d’Europe, peut-être parce qu’ils étaient trop liés aux Etats-Unis d’Amérique. Ils n’ont jamais signé ces accords de Schengen, dont Sarkozy ne sait plus comment se débarrasser. N’ayant adopté l’euro, ils ont pu dévaluer la livre sterling de 30 % et empruntent sur les marchés, à des taux inférieurs à ceux de l’Allemagne. Ils contestent désormais l’impérium juridique de la Cour européenne des droits de l’homme, corsetant notre politique judiciaire, fiscale et intérieure.

L’Europe n’est pour eux qu’un grand marché, où cette nation avant tout commerçante, se sent comme un poisson dans l’eau. Quand Georges Pompidou les laissa entrer dans le marché commun, levant son véto, c’était pour faire contrepoids à une Allemagne de l’ouest, dont il craignait déjà la puissance. Quarante ans plus tard, les Anglais nous laissent à notre tête déséquilibrée, avec les héritiers de Bismarck. Comme le concluait ironiquement le journaliste Eric Zemmour, sur sa récente chronique sur RTL consacrée au sujet, c’est probablement là, « ce que l’on doit appeler l’humour anglais ».

                                                                                                                                                                                          J. D.

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