La Lanterne (politique, sujets de société)

11 avril, 2013

De la « transparence » à la démagogie

Classé dans : Politique,sujets de societe — llanterne @ 20:10

Après les aveux dévastateurs de Jérôme Cahuzac, l’exécutif promet un texte sur la moralisation de la vie politique et François Hollande - qui crève tous les planchers dans les sondages -, a imposé à tous ses ministres, de publier leur patrimoine. Pressé de prendre des initiatives fortes après le séisme, le chef de l’Etat pense pouvoir « remoraliser » la vie politique avec des textes bricolés à la hâte - relevant plus de la démagogie que de la réflexion -, et en se lançant dans une lutte acharnée mais désespérée contre les paradis fiscaux.

Dans un premier temps, exiger de nos élus qu’ils rendent public leur patrimoine est une idée plus compliquée qu’il n’y parait. En amont, le problème n’est pas réellement d’être riche ou pauvre, mais que l’on puisse contrôler que l’exercice du mandat d’un élu ne permette son enrichissement personnel. Et la meilleure façon de vérifier cela, c’est d’avoir la mesure du patrimoine en entrée en fonction et à la sortie. Mais cela subodore en même temps, d’avoir des déclarations vérifiables, contrôlables et sanctionnables et cette surveillance serait sûrement difficile à mettre en œuvre. Ensuite, il ne faudrait pas que cet étalage serve à discréditer les candidats possédant quelques biens. On se plaint à juste titre de voir notre scène politique envahie par les énarques et les fonctionnaires. Mais le risque sous-jacent serait également d’éliminer une bonne partie de ce que l’on appelle la « société civile », des candidats ayant pu se frotter aux réalités économiques - contrairement à certains apparatchiks enfermés dans leur « bulle confortable » -, dans un mécanisme de reproduction des élites républicaines. Ne sachant pas quoi inventer pour faire oublier le scandale qui l’a terrassé dans les sondages, François Hollande improvise dans l’affolement des textes qui relèvent plus de la démagogie que de la réflexion.

Hollande oublie que nous avons déjà une abondante législation condamnant la corruption, la fraude et les détournements de fonds publics. On peut remettre des poupées russes dans notre système - personne n’est contre la « transparence » -, mais si on dotait le fisc de réels moyens, tout irait déjà beaucoup mieux. Par ailleurs, il est très bien de vouloir lutter contre les paradis fiscaux. Totalement utopique, mais cela part d’un bon sentiment, peut-être de culpabilité. Certes, le refus du consentement à l’impôt s’avère quelque chose de grave, pour le fonctionnement des institutions et pour la citoyenneté dans ce pays (surtout quand le ministre du budget donne l’exemple). C’est un élément essentiel de la citoyenneté, tel le stipule l’article 13 de la Déclaration des Droits de l’homme. Aujourd’hui, le coût démocratique de l’évasion fiscale en Europe est de 1 000 milliards d’euros, ce n’est donc pas l’affaire d’un seul homme, mais le fait de tout un écosystème. Mais on oublie cependant une chose : quand il y a un (ou des) paradis, c’est qu’il y a aussi un enfer. S’il ne fait aucun doute que par son climat tempéré et la beauté de ses paysages, la France fasse figure de paradis, sur le plan fiscal, elle n’en est pas moins « un enfer ». La France connaît une hausse constante de sa fiscalité - d’une complexité absolue -, le gouvernement Fillon ayant déjà promulgué une hausse du taux d’imposition en 2012, auquelle est venue s’ajouter celle de ce début de quinquennat. D’ailleurs, l’histoire des paradis fiscaux est parallèle à celle de la fiscalité.

Le diablotin siégeant à l’Elysée aurait été beaucoup plus convaincant si, au lieu de nous annoncer qu’il allait pourchasser sans pitié les évadés fiscaux, il nous avait déclaré qu’il prenait des mesures de rigueur (et non pas d’austérité) pour baisser les dépenses de l’Etat et réduire la pression fiscale afin de relancer la croissance par l’innovation et la consommation. Chaque fois qu’il élève la voix, François Hollande fait sourire et chaque fois qu’il augmente les prélèvements (ce qui est devenu une sale manie chez lui) il montre du doigt le chemin de la Suisse, de Singapour ou des îles Caïmans à certains contribuables qui en ont assez. Dans cette lutte désespérée, François Hollande se devait à la fois d’aller vite et de taper fort. Mais en allant très vite, on ne peut pas taper fort. L’abolition, il y a vingt-cinq ans, du contrôle des changes a tout changé. Cet instrument conçu pour lutter contre la fuite des capitaux et la spéculation (en réglementant l’achat et la vente des monnaies étrangères par ses ressortissants) fut rétabli en France « à titre provisoire » dès 1968 et maintenu ensuite jusqu’en 1984, date où le régime s’assouplit, jusqu’à l’abolition définitive en 1989, sous mandat socialiste.

Aujourd’hui, les milliards se baladent aux quatre coins du monde, les paradis fiscaux pullulent, tandis que les bords du lac de Genève évoquent des affaires de financement politique bien plus larges et sans doute beaucoup plus sérieuses. Avec la mondialisation financière, les élites de l’argent ont trouvé un terrain de jeu idéal, où plus aucune règle n’existe, aucune loi, aucune patrie. De ce point de vue, c’est toute une machinerie internationale, diplomatique au niveau de l’Union européenne, juridique au niveau des textes et des conventions fiscales, à laquelle il faut s’attaquer. Alors bien-sûr, la culture catholique et républicaine de la France se hérisse de voir les meilleurs d’entre nous, formés dans les plus brillantes écoles, jetaient leurs défroques de grand médecin ou de haut-fonctionnaire, pour plonger dans les marécages amoraux des paradis fiscaux. Le pauvre contribuable ne supporte plus de devoir payer plus d’impôts, parce que les plus riches ont trouvé le moyen idéal d’en payer moins. Et ces grands cyniques de Français redécouvrent alors la morale, lorsque la corruption menace leur pays.

Les militants de gauche perdent leurs dernières illusions et ceux de droite commencent à se poser des questions sur le modèle libéral. Ce n’est pas seulement une crise de régime, mais surtout, en  l’occurrence, la crise d’un système. C’est à la fois moins dangereux dans l’immédiat et plus grave, sur le long terme.

                                                                                                                                                                                                               J. D.

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