La Lanterne (politique, sujets de société)

27 décembre, 2011

La Syrie et l’Orient compliqué

Classé dans : Diplomatie — llanterne @ 17:46

La Syrie et l'Orient compliqué  dans Diplomatie latern

On parlait de moins en moins de la Syrie, dans les médias. Mais la répression entre dans son onzième mois et si les traditionnels cortèges du vendredi sont de plus en plus clairsemés, le recours aux armes contre l’armée se banalise, dans une guérilla qui est essentiellement le fait de déserteurs, dont le nombre ne cesse de se multiplier. On meurt à Damas, mais on ne sait pas bien pourquoi. Pour la liberté, la démocratie, la fin du tyran, mais pas seulement. Les printemps arabes ont dépassé depuis longtemps, le lyrisme ingénu de la liberté guidant les peuples. Les masses se sont ébranlées, l’islamisme gagne partout, les rapports de force entre Etats sont remis en question.

Fragmentée en myriade de groupuscules, qui vont des nassériens aux libéraux laïcs, en passant par les Frères musulmans, les anti-Assad ont beau s’être fédérés dans un CNT installé en Turquie, contrairement aux rebelles de Benghazi, ils n’ont pu « libérer » la moindre place Al-Tahrir du joug baasiste, pour l’instant. Le résultat en est une impasse qui dure. D’un côté, des opposants historiques comme le docteur Radwan Ziadeh exhortent les Nations Unies, à mettre en place une zone d’exclusion aérienne, afin d’entraver la répression de la contestation. De l’autre, Bachar et ses séides se murent dans le déni et l’aveuglement propres aux fins de règne, prétextant que l’opposition s’essoufle et que tout rentrera bientôt dans l’ordre. Les difficultés économiques qui s’aggravent n’arrangent pas les choses, la tension montant et la situation s’envenimant sérieusement. Ces derniers jours, une dizaine d’assassinats ciblés ont ainsi aggravé la paranoïa générale, sur fond de méfiance politico-confessionnelle. Le modèle d’une guerre sale qui fut, rappelons-le, victorieuse pour le régime d’Alger, pourrait tenter Damas.

Ces attentats jouent objectivement en faveur des Assad, qui manient le sempiternel argument : « Moi ou le chaos ». Car la Syrie a longtemps fait - et fait encore -, figure d’exception dans le monde arabo-musulman, en matière de stabilité politico-confessionnelle. De l’Irak au Pakistan, les chrétiens d’Orient sont de plus en plus victimes de violences. Pourtant, dans ce pays, ils cohabitent sans heurts avec l’islam. Dans ce pays du Moyen-Orient, les Chrétiens vivent en paix, présents depuis l’aube du christinanisme, et représentant 10 % de la population, ce qui en fait la communauté chrétienne la plus importante de la région, devant l’Egypte voisine. Les chrétiens avouent qu’ils sont « soutenus » et même « gâtés », « choyés » par le régime. Leur rôle historique est reconnu, qu’il s’agisse de leur participation à la « renaissance arabe » de la seconde moitié du XIXe siècle ou de la lutte pour l’indépendance de 1946. Le gouvernement syrien compte trois ministres et le parlement quinze députés - sur 250 -, chrétiens. 

Régulièrement, à Noël, le président de la République - obligatoirement musulman selon la Constitution -, se rend dans une église pour assister à la messe. Le grand mufti de Syrie en fait autant. De leur côté, tous les établissements tenus par les églises chrétiennes - écoles, hôpitaux, centres de formation… -, sont largement ouverts aux musulmans. En Syrie, jamais une Européenne ou chrétienne locale ne se fera traiter d’infidèle par un passant parce qu’elle se promène en cheveux. Mais un état de grâce qui reste néanmoins fragile, notamment par la crainte d’un effet de contagion venu de l’Irak voisin, où il resterait aujourd’hui environ 600 000 chrétiens. Le récent exode, qui a conduit près de 300 000 d’entre eux - chassés par les attentats à répétition dont ils sont la cible, à Kirkouk et à Mossoul, depuis 2003 -, à trouver refuge en Syrie, n’est pas le premier de leur histoire, mais c’est sans doute le pire. Et la situation actuelle n’étant pas sans inquiéter, cette communauté exilée.

Vu sous un autre angle, comme le constate avec justesse, Eric Zemmour, c’est également un bouleversement géo-politique régional d’ampleur, qui se dessine à l’horizon. Et le printemps arabe de 2011, n’est pas sans rappeler le printemps des peuples européen de 1848, dans un contexte spatio-temporel et géographique, certes différent. L’Histoire se répète. Avec des variantes, mais avec des articulations du moins intéressantes à analyser, car relativement exemplaires et hélas, souvent vérifiables et prémonitoires. Ainsi dans le passé, à titre de comparaison, dans la vieille Europe, chaque situation révolutionnaire a provoqué des bouleversements géo-politiques. Le printemps des peuples européen de 1848, après révolutions et répressions, s’est conclu par un basculement des rapports de force, et par un affrontement titanesque entre le futur empire austro-hongrois et la Prusse du chancelier Bismarck. Aujourd’hui, au Moyen-orient, les deux puissances en guerre larvée pour la domination du monde musulman sont l’Iran et l’Arabie Saoudite, à savoir le champion des chiites contre celui des sunnites, dont l’hostilité et l’opposition farouche date de la succession du prophète Mahomet.

Ainsi, à chaque fois qu’un soulèvement éclate, nos médias et analystes, notre ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, nous parlent de liberté, de démocratie, d’élections et de volonté du peuple. Mais les concernés se demandent plutôt, « si la loi de la majorité permettra de vaincre ou pas ». Car nous n’avons pas « le bon logiciel », pour décripter cet « Orient si compliqué », plaquant notre concept de citoyenneté, sur une réalité communautaire, nécessaire à analyser les évènements. Quand les Américains ont renversé Saddam Hussein en Irak - pays aux frontières artificiellement tracées sur les décombres de l’empire ottoman, à la faveur de l’accord Picot-Sykes -, ils ont donné les clefs de l’Irak baasiste à sa majorité chiite, qui s’empressa de s’en prendre, par vengeance, aux sunnites minoritaires, qui ne les avaient pas épargné dans un passé récent…

Lorsque des émeutes eurent lieu dans l’émirat de Bahrein, en mars dernier, les chars saoudiens réprimèrent aussitôt cette révolte, « qui n’était à leurs yeux que celle d’une majorité chiite contre une dynastie sunnite »… La France et les Américains ne levèrent pas un cil réprobateur. Mais il faut aussi reconnaître que ces-derniers avaient beaucoup à se faire pardonner. Par sa magnifique croisade pour la démocratie au Moyen-Orient, Bush junior a fédéré sans le vouloir, un axe chiite allant de Téhéran, en passant par le golfe persique, jusqu’au Liban, où est implanté le Hezbollah - parti de Dieu -, en passant par Bagdad et Damas. Pour la première fois, dans l’histoire de l’Islam, les chiites atteignent les mers chaudes de la méditerranée. La quête nucléaire iranienne confère ainsi une crédibilité apocalyptique, à cette angoisse saoudienne.

La chute de la maison Hassad permettrait donc de briser l’arc chiite, tendue vers sa revanche historico-tactico-politique sur l’ennemi sunnite, dans une domination du monde arabo-musulman. On comprend mieux l’enthousiasme médiatique d’Al-Jazira, la chaîne de l’émirat du Quatar - sunnite -, pour les révolutionnaires de Damas. Les encouragements de Paris et Washington, jouant l’alliance traditionnelle avec l’Arabie saoudite contre l’Iran, mais aussi la terreur des minorités en Syrie, chiites bien-sûr, mais aussi chrétiennes, qui sont dans le même bateau des futurs victimes. Comme les Chrétiens en Irak et en Egypte, au nom de la victoire de la démocratie et de la liberté

                                                                                                                           J. D.

6 juin, 2011

Le G8 de Deauville ou le déclin de l’occident

Classé dans : Diplomatie,Economie,Monde,Politique — llanterne @ 14:18

Le G8 de Deauville ou le déclin de l'occident dans Diplomatie latern

C’était récemment la réunion du G8, à Deauville, rassemblant les chefs d’Etats et de gouvernements des Etats-Unis, de la Russie, de l’Allemagne, du Royaume-Uni, de l’Italie, du Canada -de la France accueillant le sommet-, et du Japon, les 26 et 27 mai. Une réunion - symbole de la démesure contemporaine, avec un déploiement de 16 000 policiers, mais aussi des experts par milliers, des communicants par milliers, des manifestants par milliers… Et le bilan de ce sommet a été présenté comme positif, ayant été abordés la question du nucléaire, du printemps arabe, du FMI, de la croissance et d’internet…

affiches dans Economie

En 1975, Valéry Giscard d’Estaing expliquait qu’il avait eu l’idée de petites rencontres informelles au coin du feu… C’était alors le premier G5, réunissant les Etats-Unis, la RFA, le Royaume-Uni, le Japon et la France, en réponse au premier choc pétrolier. Mais c’était aussi la nostalgie de l’équilibre européen du XIXe, qui se cachait derrière cette fausse simplicité, dont Giscard avait voulu faire sa marque de fabrique. Le contexte de la guerre froide entrait également en ligne de compte, sans oublier ce fantasme de directoire mondial, cher à la France, habitée par la hantise du déclassement, depuis la défaite de 1940. A savoir, toujours cette volonté hexagonale de rester une grande puissance, au moins par le verbe, mais qui a indéniablement son importance symbolique… Bien qu’ayant perdu son caractère informel et discret, des débuts, le G8 (pour « Groupe des huit ») en est devenu ce groupe de discussion et de partenariat économique réunissant les huit pays, parmi les plus puissants du monde (rassemblant dans les années 90, près de 60 % de la richesse mondiale)… Et les dirigeants du G8 se réunissent annuellement, lors d’un sommet regroupant les chefs d’Etats ou de gouvernements, ainsi que les présidents de la Commission et du conseil européens, et des représentants d’autres pays ou unions internationales…

Mais dans la seconde moitié des années 90, avec l’émergence de la Chine et de l’Inde, les pays émergents sont devenus les concurrents redoutables de nos pays, par le rythme effréné des déménagements d’usines et délocalisations…. Dans le monde en 2007, le G8 rassemblait 13,1 % de la population mondiale et produisait environ 58 % du PIB mondial, contre environ 40 % en 2011. Au XXIe siècle, plusieurs membres du G8 plaident pour un élargissement du groupe, pour inclure les « cinq », c’est-à-dire les principaux pays émergents : Chine, Inde, Brésil… Invités jusqu’ici, au cas par cas, ils seront désormais associés aux grands débats du G8 sur les thèmes cruciaux comme le climat. Le G8 est ainsi devenu le G13, puis le G20 pour faire plaisir, et inclure les amis de l’Amérique (Arabie saoudite, Turquie…). A savoir un vaste forum bavard et vain, où émergent et s’affrontent les intérêts nationaux. Les occidentaux sont rapidement déclassés, désignés comme responsables de cette crise financière, ayant fait exploser l’économie mondiale, mais aussi de bien d’autres maux : pollution, réchauffement climatique, etc… Et ils sont également devenus des débiteurs impécunieux et arrogants, qui ont le culot de faire la leçon de morale, à leurs créanciers chinois ou arabes.

Les occidentaux ont ainsi préféré retourner dans le giron du G8, on le comprend aisèment. Mais avec un Barack Obama, père prodigue, qui n’aime ni le G8, ni Sarkozy. Le président américain a d’ailleurs rechigné à se déplacer, n’annonçant sa venue qu’au dernier moment. Il laisse finalement les Français et les Anglais intervenir en Lybie. Il a insisté auprès de Merkel, pour sauver l’euro, l’an dernier et contraindre les Allemands à mettre la main au porte-monnaie. Mais il ne supporte pas que l’on remette en cause, la gestion irresponsable du dollar… A l’occasion de ce sommet, les pays du G8 se sont ainsi engagés, à plus de coopération sur le nucléaire et à l’adoption de normes de sécurité plus strictes, le drame de Fukushima étant dans les esprits. Le dossier de la nomination de Christine Lagarde, n’a pas été avancé, juste abordé, Nicolas Sarkozy ayant précisé que le G8 n’était pas le « directoire du monde ». A l’aune des révolutions arabes, un partenariat a également été proposé, via un renforcement de la coopération économique sur le long terme. Mais n’ont pas été abordés les questions qui fâchent, notamment d’ordre monétaire.

En 1975, Giscard demandait déjà à Ford, une gestion monétaire plus responsable. Mais en 2011, les Américains continuent à inonder la planète de leur monnaie, sans se soucier des conséquences. Et depuis trente-six ans, sur fond de déclassement des puissances occidentales, l’histoire de ces grands sommets internationaux n’est qu’un éternel recommencement… 

                                                                                                                                                                                   J. D.

31 mai, 2011

« Z comme Zemmour » – Le vrai – faux retour de la Françafrique

Classé dans : Diplomatie,Monde — llanterne @ 18:05

Dans sa chronique matinale sur RTL, le journaliste Eric Zemmour est revenu sur la Côte d’Ivoire récemment. Nicolas Sarkozy fut le seul chef d’Etat européen, à assister à la cérémonie d’investiture du nouveau chef d’Etat ivoirien, Alassane Ouattara. Ce qui est d’autant plus paradoxal, pour un Sarkozy, qui avait manifesté la volonté de marquer une rupture dans la politique étrangère de la France, comparée à Chirac, et d’enterrer la « Françafrique de papa ». Mais en effet, « la politique étrangère des nations a des constantes, qui s’imposent aux chefs d’Etats eux-mêmes ».

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7 mai, 2011

L’Afghanistan, Al-Qaïda, le dessous des cartes…

Classé dans : Diplomatie,Monde — llanterne @ 13:52

L'Afghanistan, Al-Qaïda, le dessous des cartes... dans Diplomatie latern

C’était l’information de la semaine, l’élimination d’Oussama Ben Laden, au Pakistan, par les services secrets américains. La mort d’Oussama Ben Laden est d’abord un symbole, pour les Américains… Car elle prouve qu’on ne les attaque pas en vain, que les méchants sont toujours punis, comme dans les films d’Hollywood et que leurs services secrets n’ont pas perdu complètement la main. Les attentats du 11 septembre furent une horreur absolue avec leurs milliers de morts, mais surtout la marque d’un certain abaissement, d’un déclin de la puissance américaine. Mais naturellement, cela ne marquera pas la fin d’Al-Qaïda, comme nous le savons, qui n’est pas une organisation hiérarchisée, mais une nébuleuse de petits groupes autonomes qui reprennent la marque Al-Qaïda, telle une franchise, marquant leur positionnement idéologique, sans en référer à la maison-mère. La mort de Ben Laden ne changera rien en cela. Dans le Sahel, AQMI continuera à sévir contre les Français. Mais de nombreuses questions sont soulevées, en filigrane, en marge de cette annonce. Pourquoi aura-t-il fallu tant de temps aux services secrets américains, pour localiser, puis éliminer Ben Laden ? En quelle mesure est-ce une victoire contre le terrorisme, et la rebellion en Afghanistan ? Le calendrier de retrait va-t-il être redéfini ? Et surtout que cache sa mort au Pakistan ? 

L’intervention occidentale en Afghanistan avait été d’abord officialisée pour en chasser Ben Laden. Mais comme nous le savons bien, les Américains sont présents dans la région, pour des raisons géo-stratégiques multiples. Car ce n’est pas la lutte contre le terrorisme qui justifie la présence américaine, du moins pas seulement. D’ailleurs à cet effet, les attentats perpétrés à New-York, aux Etats-Unis, en septembre 2001, ne constituaient malheureusement un acte isolé. Ce n’est que le résultat de la politique étrangère américaine menée en Asie centrale, depuis la fin de la guerre froide. Comme l’a analysé le spécialiste François Lafargue, l’Asie centrale est devenue une région d’enjeux stratégiques. La lutte armée en Afghanistan permet aux Etats-Unis de justifier d’une présence dans la région. Cette intervention en Afghanistan n’est qu’un des deux volets de cette stratégie politique. Le deuxième volet fut l’Irak, deuxième bassin pétrolier mondial. Le but des Américains est de contrôler les voies exportatrices, les routes du pétrole, par le GUAM, non pas pour eux, mais pour en priver la république populaire de Chine. Bien que créditeur de la Chine et entretenant des rapports complexes et ambigus avec elle, les Américains ne veulent laisser aux Chinois, la seule prédominance géo-stratégique en Asie centrale.

Les Etats-Unis proposent aux Etats de la région d’adhérer au GUAM, l’idée étant de nouer des amitiés en Asie centrale, comme c’est le cas avec la Géorgie, et les Américains ne sont pas prêts à quitter tout de suite, l’Afghanistan. Dans la mer Caspienne ont été découverts des gisements de gaz et de pétrole (Turkménistan, Ouzbékistan, Kazakhstan, etc.). Ces Etats sont enclavés, et ils ont sollicité pour extraire leurs hydrocarbures des groupes pétroliers américains, dont le groupe UNOCAL (Union Oil of California). Les entreprises américaines ont envisagé trois routes : Iran, Turquie, Russie. La solution qui sera envisagée, c’est de passer par l’est. Mais en 1992-93, ce projet ne peut se concrétiser, car l’Afghanistan est en proie à la guerre civile. Les Américains sont conscients que l’Afghanistan est devenu une poudrière, ce qui amènera à ce rapprochement progressif avec l’allié pakistanais. Le pétrole sera reçu dans des ports pakistanais, et de plus, ce projet permettrait au Pakistan de se doter d’un moyen de pression énergétique, à l’égard de la Chine, allié indéfectible mais qui ne lui livre plus d’armes sophistiquées (radars, etc), depuis plusieurs années. En 1990-91, on constate la radicalisation de certains Afghans, dans un pays en proie à la guerre civile, et ce sera l’engrenage de l’islamisme, avec les talibans. A savoir cette milice religieuse, qui prendra le pouvoir au milieu des années 1990, composée d’Afghans, orphelins de guerre, encadrés par des officiers pakistanais, au début. La zone frontalière avec l’Afghanistan est à dominante pachtoune et le Pakistan en l’annexant insidueusement, envisage d’en faire une base de repli, contre l’Inde voisine.

En 1993, c’est la conquête de la capitale par un Afghan, le Mollah Omar. Ce sont les services secrets pakistanais qui lui donnent de l’argent, le soutiennent. Islamabad veut ramener la paix et la concorde civile, dans l’Afghanistan voisin. Les talibans consolident leur pouvoir, suite à la prise de Kaboul, et cette milice présentée comme une marionnette du Pakistan devient progressivement « un électron libre ». Les talibans promettent à leur arrivée au pouvoir, de raser, brûler les champs de pavots, la culture d’opium s’étant déjà développée en Afghanistan sous l’occupation soviétique, pour financer la résistance. L’opium tiré du pavot est transformé, ce qui permet ensuite d’obtenir de l’héroïne, dite « la blanche » et / ou de la morphine. Mais seulement, quelques hectares seront brûlés, les talibans ayant bien compris que l’argent de l’opium (60 % du P.I.B. de l’Afghanistan), permettrait d’être autonome du soutien de leurs amis : le Pakistan et les Etats-Unis (pour acheter des armes, etc.). En 1995, la culture d’opium poursuivie plaçait l’Afghanistan « au premier rang mondial », ce qui est toujours le cas aujourd’hui. Et c’est là, qu’est intervenu Oussama Ben Laden, à savoir le fils d’une des plus riches fortunes d’Arabie saoudite, ayant fait ses affaires dans le BTP. Et plutôt que de mener une vie de riche mécène, Ben Laden se lança dans la lutte armée pour ses idées, en partant en Afghanistan dans les années 80. Les Etats-Unis soutiendront la résistance afghane, après l’arrivée de Reagan au pouvoir. Il servira d’agent de liaison aux Américains, devenant le pivot entre l’Arabie saoudite, la résistance afghane (le commandant Massoud) et les Etats-Unis. Au départ des troupes soviétiques d’Afghanistan, Oussama Ben Laden rentre chez lui, en Arabie saoudite. 

Or, la famille royale saoudienne est très corrompue. Une « cassette » annuelle est collectée par les impôts (pour le Roi). Qui va ensuite la dépenser au casino, en Espagne, à Marbella. La famille royale vit la plupart du temps, à l’étranger. Plusieurs Princes vivent d’ailleurs aux Etats-Unis, et la famille Saoud essuie des critiques. La deuxième controverse est la présence des troupes américaines en Arabie saoudite, suite à l’invasion du Koweit. Le Roi d’Arabie saoudite craint alors une invasion irakienne et appelle les Américains à l’aide, qui envoient 500 000 soldats se déployer dans le royaume. Cette présence américaine armée sur le sol saoudien est insupportable à Ben Laden, la considérant comme « une souillure ». Il faut le savoir, l’Arabie saoudite est considérée comme une immense « terre sacrée » de 2,5 millions de km2. En décembre 1990, les militaires américains fêtent Noël, avec leurs prêtres, leurs pasteurs, leurs rabbins là-bas. Ben Laden critique aussi la politique étrangère américaine (soutien à Israël, etc.), et en 1994, de par ses critiques incessantes dirigées contre la famille royale, il est expulsé d’Arabie saoudite, et déchu de la nationalité saoudienne. A l’été 1994, il est caché au Soudan. Mais l’extradition du terroriste international Carlos, du Soudan vers la France, l’inquiète. Ben Laden préfère quitter le Soudan et il part en Afghanistan, qui est un pays qu’il connaît. Il se liera au régime taliban sur place, avec le Mollah Omar lui-même, et petit à petit, il deviendra « le banquier du régime ». Installé en Afghanistan, Ben Laden poursuivra son combat contre la famille royale saoudienne, se tournant vers le terrorisme et la tactique est celle de l’attentat simultané. Il a fomenté les attentats contres les ambassades américaines du Kénya et de Tanzanie, contre le navire de guerre américain U.S.S. COLE, avec 400 marins à son bords, dans le golfe d’Aden. Enfin, le 11 septembre 2001, ce sont les attentats avec deux avions-suicides détournés à New-York.

En tout cas, les Américains savent que Ben Laden a soutenu « indirectement » ces attentats, et ils demandent à l’Afghanistan de l’extrader, ce-dernier étant ressortissant étranger, et pas afghan de tout de façon. Mais le refus du Mollah Omar décidera ensuite les Américains à lancer une intervention, une opération en Afghanistan « Liberté immuable ». Le régime taliban est renversé en un mois (vers novembre 2001), par les Américains. En 2004, des « élections libres » ont vu élire président, l’Afghan Hamid Karzaï. Deux forces sont en Afghanistan, dont l’ISAF, auxquelles participent 60 000 h., et auxquelles participent la France (Espagne, Pologne…), commandée par l’OTAN. Mais huit ans plus tard, ces forces sont toujours présentes et la situation n’a guère évolué. En Afghanistan, la communauté internationale n’a d’abord pas assez aidé à la reconstruction, après trente ans de guerre civile. Les Américains étaient déjà en Irak, jusqu’à récemment. Sinon, on connaît l’état des finances des Européens. Les Afghans ne voient pas les retombées positives, à ce qu’ils considèrent comme une occupation étrangère. L’armée afghane est une armée de papier (avec 30 % de désertion, les soldats ne touchant pas leurs soldes). Le pouvoir du président d’Hamid Karzaï est fragilisé, par une cruelle absence de légitimité. Et on assiste à une réémergence des néo-talibans recoupant une autre problématique essentielle, qui est de nature ethnico-tribo-linguistique, car ce pays montagneux est une mosaïque de peuples : Pachtouns, Tadjiks, Ouzbeks. Les Pachtouns sont présents dans l’est, le sud et le sud-ouest, où ils représentent 35 % de la population, ainsi qu’au Pakistan, dans la zone frontalière nord-occidentale (dans les zones tribales et au Balouchistan). Et les néo-talibans actuels recrutent et sont très présents, actifs, dans cette zone tampon, à savoir une région tribale échappant de plus en plus au pouvoir central pakistanais et à celui de Kaboul.

L’Afghanistan est un des pays les plus pauvres du monde, qui a tenu tête à l’U.R.S.S., puis à l’O.T.A.N. C’est la plus grande leçon d’humilité, de ces deux conflits afghans, on ne peut rien contre le fanatisme, la volonté, la résistance des hommes. Il suffit pour cela de relire, « Les cavaliers » de Kessel. Comme l’histoire de ce pays vient nous le rappeler, toute intervention de l’étranger, aux yeux d’un peuple si farouche, est toujours si mal perçu. Et à cet effet, la légimité du président afghan, Hamid Karzaï, est fortement contestée. Une transition politique serait nécessaire à Kaboul, pour se diriger vers un gouvernement et un régime bénéficiant de la légitimité populaire, capable de rassembler, le pouvoir en place, négociant en fonction de ses propres solidarités tribales. Le fléau fondamentalise ne saurait être aussi résorbé, que par le développement, une habile coopération, et la reconstruction. La mort de Ben Laden au Pakistan est aussi la confirmation du double jeu pakistanais en Afghanistan. Une partie de l’appareil d’Etat pakistanais cachait donc Ben Laden et joue encore avec Al-Qaïda contre les Américains, officiellement leurs alliés, même si un tournant a peut-être marqué. Mais la tâche sera encore rude…

                                                                                                                                      J. D.

22 avril, 2011

« Crimes et fraudes en Côte-d’Ivoire » – Jacques Vergès et Roland Dumas

Classé dans : Diplomatie,Focus litteraire,Monde — llanterne @ 2:19

Maître Jacques Vergès a livré une conférence de presse, le 8 avril 2011, à Paris, annonçant la sortie de son dernier livre - co-rédigé avec Roland Dumas -, « Crimes et fraudes en Côte d’Ivoire » (éditions Edites). Coutumier des prises de position à contre-courant, Maître Vergès présente ainsi son interprétation, chaque camps ayant autant triché que l’autre et les élections en Côte d’Ivoire étant de son point de vue, à réorganiser, tel qu’il l’expose au travers de cette intervention au ton sulfureux, mais qui reste intéressante et à découvrir…

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10 avril, 2011

Lybie, Côte d’Ivoire, Afghanistan : la « Grande Muette » sur trois fronts

Classé dans : Diplomatie,Politique — llanterne @ 14:20

Lybie, Côte d'Ivoire, Afghanistan : la

Avec l’Afghanistan, la Lybie et maintenant la Côte d’Ivoire, l’armée française est ouvertement engagée sur trois fronts. Il est vrai, c’est inédit. D’ailleurs des voix s’élèvent, pour vilipender « Sarkozy le va-t-en guerre ».

On a ainsi entendu le député socialiste Jean-Marie Le Guen, soupçonnait le président de vouloir tirer profit de ces opérations, pour redorer « son blason sondagier », en prévision de la présidentielle… Il est vrai, que la guerre pourrait conférer une aura présidentielle à Sarkozy, après laquelle il court en vain, depuis quatre ans. Mais cela dit, jamais une présidentielle ne s’est jouée et décidée sur la politique étrangère… Sans remonter à Clémenceau ou Churchill, en 1990, les succès dans la guerre du Golfe, de George Bush père, ne l’avait pas empêché d’être laminé par Bill Clinton… Par ailleurs, on ne peut pas tout ramener à de la politique politicienne, parfois ce sont aussi les évènements qui décident. Et la logique interventionniste n’est pas la même partout. 

Ces interventions restent surtout des opérations de gendarmerie internationale placées sous couvert de l’ONU. En Lybie, comme en Afghanistan, l’armée française montre sa dépendance à l’égard de la machine interventionniste de l’OTAN. La défense européenne au nom de laquelle Sarkozy avait ramené la France, au sein du commandement de l’alliance intégrée, s’avère bel et bien une chimère… L’Allemagne et l’Italie ne nous ont pas suivi, ni même soutenu diplomatiquement. C’est le bras armé franco-anglais qui mène la guerre en Lybie, comme en Bosnie en 1995. L’intervention en Lybie est la guerre de Sarkozy, l’idée étant d’effacer l’image malséante de la France, patrie des droits de l’homme, acoquinée avec des élites corrompues. Dans une certaine mesure, c’est une revanche également d’une ingérence humanitaire, chère à Bernard Kouchner et à Bernard Henry-Lévy… Mais les deux autres conflits en Afghanistan et en Côte-d’Ivoire, se sont imposés au chef de l’Etat. Il en a hérité.

L’intervention ivoirienne vient s’inscrire, dans une suite de revirements inattendus. L’issue de la bataille d’Abidjan ne fait aucun doute. L’appui de la France a été décisif, et il laissera des traces. D’après de nombreux spécialistes, le président ivoirien Gbagbo a vraisemblablement choisi la seule issue possible : négocier sa reddition et si possible, trouver une terre d’exil. La DGSE française n’a vraisemblablement, pas été pour rien, dans ce dénouement inattendu. Comme en Lybie, c’est l’heure de gloire des agents secrets et autres barbouzes, comme « au bon vieux temps des films d’Autner et d’Audiard ». Les grandes puissances occidentales n’ont pas, non plus, complètement perdu la main. Même si la France n’ose plus intervenir directement en Afrique – outre la présence passive de la Force Licorne, jusque là -, ses services demeurent efficaces. Car il est évident, que ce coup de théâtre n’est pas le fruit du hasard, mais de longues tractations et d’une longue préparation, entamées en décembre 2010.

Malgré sa résistance opiniâtre depuis la présidentielle contestée du 28 novembre, Gbagbo a été asphyxié par quatre mois de pressions financières et diplomatiques, puis terrassé par l’offensive éclair déclenchée le 28 mars. Il est finalement tombé, comme un fruit bien mûr. Ce n’était qu’une question de temps, de circonstances et de patience. Dans cette offensive ouverte et secrète contre le régime Gbagbo, il y eut d’abord cet ultimatum public imprudent lancé par Sarkozy : « Au 17 décembre, Gbagbo devra avoir quitté le pouvoir ». Le rire énorme de Gbagbo lui ayant répondu, Paris prenait alors la décision de se concentrer sur le travail de sape financier et diplomatique et sur le renforcement militaire du camp Ouattara. A chaque fois, la France a été à la manoeuvre, soutenant Ouattara, reconnu vainqueur par les Nations unies et l’Union africaine, en dépit de doutes réels sur la régularité du scrutin dans les deux camps. L’arrivée d’Alain Juppé au Quai d’Orsay permettait de remettre un peu de méthode dans l’action…

Mais comme le spécialiste Bernard Lugan, le soulignait récemment, la situation ne sera, hélas, pas totalement sevrée pour autant. Car en Côte d’Ivoire comme en Lybie, ce ne sont pas des « bons » démocrates qui s’opposent, et combattent de « méchants » dictateurs. Mais ce sont des tribus et / ou des ethnies, qui s’opposent en raison de fractures inscrites dans la longue durée.   En Côte d’Ivoire où l’affrontement est ethnique, le pays est plus que jamais coupé en deux. Même si l’avantage militaire des partisans d’Alassane Ouattara est confirmé, par le soutien de circonstance de l’Onu et de la France, la crise ivoirienne n’en sera pas réglée. La liquidation de Gbagbo est une chose, mais elle n’est pas tout. Car c’est une véritable boîte de pandore, fermée prudemment par Houphouët-Boigny depuis l’indépendance ivoirienne, qui a été ré-ouverte depuis 1994, à savoir les questions ethniques… En Côte d’Ivoire, la coupure Nord-sud est la grande donnée géopolitique régionale, celle entre le monde sahélien, ouvert et traditionnellement structuré en chefferies d’une part, et le monde littoral, forestier à l’Ouest, lagunaire à l’Est, peuplé d’ethnies politiquement cloisonnées d’autre part… Et si pour la presse occidentale cette victoire annoncée est vue comme celle du président « démocratiquement élu » contre le président illégitime, pour les autres 46 % de la population ayant voté Laurent Gbagbo, l’explication est autre. Aidé par la France et les Etats-Unis, l’ensemble nordiste musulman reprendrait vers l’océan, une expansion bloquée durant la parenthèse coloniale…

En Lybie, la tâche est aussi ardue. Il est vrai, que les révolutionnaires lybiens ressemblent plus à « des héros de 100 000 dollars au soleil » et sont plus risibles, que redoutables. A en juger par leurs revers successifs enregistrés face aux mercenaires tchadiens de Kadhafi, dès que cessent les bombardements de la coalition occidentale. L’action lybienne des services secrets n’est pas simple, devant être discrète -toute présence attestée de services secrets, serait très négative aux yeux de l’opinion publique-, et efficace. Mais ils hésitent aussi à fournir des armes et de l’équipement aux insurgés lybiens, les services américains n’ayant pas envie de revivre, le cauchemar afghan, lorsqu’ils avaient équipé les rebelles luttant contre l’intervention soviétique. Avant que quelques années plus tard, les missiles fournis par la CIA, à l’époque, ne soient tirés cette fois-ci, par des talibans. En Afghanistan, le président Karzaï négocie avec les insurgés, en fonctions de ses solidarités tribales, et en Lybie, « le pseudo comité du peuple lybien », apparait avant tout, comme le syndicat des tribus de Cyrénaïque. Dont les Américains savent qu’elles furent l’un des principaux foyers de recrutement des islamistes, engagés en Irak.

En Lybie, comme en Côte d’Ivoire et en Afghanistan, au nom de la démocratie et des droits de l’homme, la France est plongée dans des guépiers tribaux et ethniques. La Ligue arabe et l’Union africaine ont certainement un rôle, à jouer, dans les deux conflits lybien et ivoirien. Mais comme l’analyse Bernard Lugan : l« actualité confirmant la géographie et l’histoire, les solutions qui ne prendraient pas en compte cette réalité ne sauraient régler la crise en profondeur »…

                                                                                                                                                                       J. D.

 

23 mars, 2011

« Z comme Zemmour » sur RTL – La drôle de guerre en Lybie

Classé dans : Diplomatie,Monde,Politique — llanterne @ 2:27

Du lundi au vendredi, Eric Zemmour présente avec Vincent Parizot, une brève chronique matinale sur RTL intitulée « Z comme Zemmour », au cours de laquelle, il analyse l’actualité. Dans sa dernière chronique, Eric Zemmour -qui n’a pas la réputation d’avoir la langue dans sa poche-, est revenu sur la politique internationale et cette « drôle guerre en Lybie ». Il y va ainsi de son analyse qui n’est pas inintéressante et ne manque pas de piquant.

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« Ce soir ou jamais » de Frédéric Taddéï – Interventions de Michel Collon et Rony Brauman

Classé dans : Diplomatie,Monde,Politique — llanterne @ 1:56

Dans le dernier numéro de « Ce soir ou jamais », émission présentée par Frédéric Taddeï, sur France 2, plusieurs invités étaient réunis, dont le médecin et humanitaire Rony Brauman. Le débat a gravité autour de l’intervention lybienne, mettant notamment en exergue, ce qui est assimilé à des contradictions sur le plan diplomatique. Comme souvent dans cette émission, la discussion était assez subversive, mais la tonalité parfois intéressante.

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21 mars, 2011

Une diplomatie à géométrie variable

Classé dans : Diplomatie,Monde,Politique — llanterne @ 2:09

Une diplomatie à géométrie variable dans Diplomatie latern

Les révoltes dans les pays arabes - en l’occurrence la révolution lybienne -, connaissent un tournant, un drame venant en chasser un autre. La France est en pointe sur ce dossier lybien, après un certain silence diplomatique, ces deux derniers mois face aux révoltes tunisienne et égyptienne. Sarkozy et Cameron ont ainsi obtenu de l’ONU, l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne, accompagnée d’une campagne de bombardements ciblés. Les forces aériennes d’une coalition internationale, viennent d’opérer leurs premières frappes sur la Lybie… Mais seulement, les décisions diplomatiques dépendent plus des circonstances, qu’on ne le croit. Elles semblent de moins en moins rationnelles et connectées de plus en plus, aux émotions relayées par les médias. Du coup, elles ne sont pas toujours cohérentes avec leurs principes et ne tiennent pas toujours compte, des réalités et spécificités locales.

Après deux mois d’asthénie diplomatique, la France a été le premier pays à soutenir le Conseil national lybien, qui dirige l’insurrection lybienne depuis Benghazi. Mais une telle opération placée sous commandement occidental, comporte aussi de sérieux risques collatéraux. Elle pourrait aussi alimenter la propagande du régime en place, et susciter un rejet nationaliste dans l’opinion arabe. Elle est sinon loin de faire l’unanimité, la Ligue arabe ayant d’ailleurs annoncé clairement sa réticence, voire ses critiques, son soutien étant pourtant primordial pour la coalition. Au sein du camps occidental et de la communauté internationale, des dissensions font jour. L’Allemagne et l’Italie ne soutiennent pas cette option, à l’image de la Russie ou de la Chine. Le risque d’une telle opération est aussi de devoir s’engager dans une mission d’assistance plus lourde que prévue. Les campagnes de bombardements aériens connaissent leurs limites, sans oublier les incontournables pertes civiles, qui viendraient fragiliser la coalition dans son positionnement…

Certes, « personne ne regrettera le satrape lybien » -qui chutera bien un jour-, « responsable de multiples attentats, de nombreux crimes et de la déstabilisation de régions entières de l’Afrique », comme le soulignait récemment, le spécialiste Bernard Lugan. Mais là n’est pas le fond du problème, car il faut parfois laisser l’émotionnel de côté, pour s’intéresser au réel. En effet, on ignore encore les conséquences d’une chute brutale de Kadhafi, qui est autant une aspiration démocratique populaire, « que la manifestation de l’éclatement de l’alchimie tribale sur laquelle reposait son pouvoir ». A 90 % désertique, la Lybie est un Etat récent, à la création artificielle, conglomérat de plus de 150 tribus. Les ensembles tribaux ont des alliances traditionnelles et mouvantes, au sein de trois régions : la Tripolitaine dont la capitale est Tripoli, qui regarde vers Tunis, la Cyrénaïque dont la capitale est Benghazi, qui est tournée vers Le Caire et le Fezzan (Sebba), qui plonge vers le bassin du Tchad et la boucle du Niger. De l’indépendance de la Lybie en 1951, jusqu’au coup d’Etat du colonel Kadhafi en 69, la Lybie fut une monarchie dirigée par les tribus de Cyrénaïque. Dès le début, Kadhafi a écarté tous les partis politiques et l’a remplacé par un équilibre au niveau des tribus.

C’est comme cela, qu’il a pu tenir habilement le pouvoir pendant quarante ans, d’un point de vue politique et sécuritaire. Mais le système d’alliances tribales est affaibli depuis une tentative de coup d’Etat en 1993, qui fut noyée dans le sang. La terreur imposée par le régime a étouffé les rancoeurs, jusqu’au mois de février 2011. Kadhafi a en réalité perdu la Cyrénaïque, ses fiefs restant la Tripolitaine et le Fezzan. Mais même en Tripolitaine, les subtiles alliances tribales demeurent chancelantes. Le danger pourrait être de voir émerger une situation de guerres tribales, comme en Irak (ou en Somalie), suivie d’un éclatement en plusieurs régions. Le chaos ouvrirait un espace inespéré pour l’Aqmi. Auquel pourrait s’ajouter des dissidences toubou et touareg, adossées à leurs bases-arrière du Mali et du Niger. Un tel conflit aurait aussi des conséquences pétrolières, car on en est toujours ramené à cette question-là…

Notre époque a fait de la paix, sa valeur suprême, on le voit pour la Lybie. Mais la logique interventionniste relève aussi du deux poids / deux mesures, vue sous un autre angle. Les dirigeants occidentaux nous expliquent qu’ils veulent chasser un tyran, qui tire sur son peuple. Même si historiquement, c’est aussi le propre des tyrans de tirer sur leur peuple. Et cela, alors que la répression saoudienne et sunnite s’abat contre les insurgés chiites au Bahreïn, sous l’oeil courroucé des Iraniens chiites, sans susciter l’opprobre de la communauté internationale. En Côte-d’Ivoire, la répression contre les partisans d’Alassane Ouattara a repris et a déjà fait des centaines de victimes. Les partisans de Gbagbo sont en train d’être armés, et des dizaines de milliers de réfugiés ivoiriens fuient vers l’est du Libéria, faisant peser la menace d’une déstabilisation régionale, sans réaction de la part du corps expéditionnaire français. Il y est rétorqué, que la Côte-d’Ivoire est indépendante depuis cinquante ans. Et alors même que notre ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, avait d’abord refusé cette option, Nicolas Sarkozy a obtenu de l’ONU, l’ouverture d’une campagne de bombardements, faisant fi de la souveraineté de la Lybie (une ancienne colonie pourtant aussi).

Aujourd’hui, notre conscience qui se prétend universelle, aiguisée par les médias, ne supporte plus le colonel Kadhafi. Ainsi, il faut bombarder Tripoli et Benghazi, mais ne pas intervenir à Abidjan, au Bahreïn ou au Yémen… On se demande, où est la logique interventionniste derrière tout cela. C’est sans doute qu’il n’y en a pas…

                                                                                                                J. D.

26 février, 2011

La crise lybienne et ses nombreuses dialectiques

Classé dans : Diplomatie,Monde — llanterne @ 6:00

 La crise lybienne et ses nombreuses dialectiques dans Diplomatie latern

La situation en Lybie fait réagir le monde entier. Elle vient s’inscrire dans la suite logique, de ces révolutions dans le monde arabe. Et tout le monde condamne le « colonel Kadhafi », au pouvoir depuis une quarantaine d’années, de l’ONU à l’Europe en passant par les Etats-Unis, la France, l’Allemagne et même la Ligue arabe. Kadhafi fait l’unanimité contre lui, et se voit menacé d’ostracisation, de mise au ban des nations, de sanctions économiques et de boycott. Mais cependant, il n’a toujours pas quitté le pouvoir, « au prix d’une boucherie », menace-t-il. Les médias locaux sont verrouillés et le « Guide suprême de la Jamahiriya arabe lybienne » semble prêt à vendre chèrement sa peau. Mais à l’aune de cette insurrection lybienne, de nombreuses dialectiques et problématiques viennent aussi se recouper. 

Une première dialectique, qui est d’abord celle de la répression et du pouvoir, suivant l’analyse récente du journaliste E. Zemmour, sur le sujet. Le régime de Téhéran n’a pas hésité à réprimer brutalement les manifestations étudiantes, en 2009, étouffant le mouvement d’opposition dans l’œuf. Tout comme les apparatchiks du PCC, en 1989, qui écrasèrent dans le sang, la révolte étudiante de la place Tian’anmen à Pékin, faisant près de 2600 morts et 7000 blessés. A la même époque, en Europe centrale, la plupart des régimes communistes refusèrent de basculer dans la répression et chutèrent comme un château de cartes, les uns après les autres. « Tirer ou pas sur le peuple, une question aussi vieille que les révolutions ». Mais aujourd’hui, les pouvoirs ont aussi la télévision contre eux. Le phénomène internet a encore modifié la donne, comme nous l’avons vu lors de la « révolution du Jasmin » en Tunisie, et durant cette « révolution du Nil », en Egypte, ces massacres déclenchant des réactions très rapides. Mais c’est là qu’entre en compte, une autre dialectique. Face à un dictateur lybien qui sait s’adapter diplomatiquement aux circonstances, ayant su manœuvrer habilement ces dernières années, se reconstruisant une forme de respectabilité et une image d’interlocuteur, à l’échelle du monde arabe. 

Kadhafi y va de ses prédictions, avertissant du chaos consécutif à son départ et ne se voulant pas démuni d’arguments face aux menaces de rétorsion et d’ostracisation, en « pointant un pistolet sur la tempe de l’Europe », à savoir l’immigration. Il est vrai que nombreux Lybiens pourraient ainsi prendre la voie de l’exode, débarquant sur les côtes italiennes voisines. Le ministre italien des affaires étrangères, Franco Fratini, a d’ailleurs prévenu récemment, que selon lui, en cas de chute de Kadhafi, l’Italie verrait débarquer de 200 à 300 000 immigrés. « Ce serait un exode biblique ». Suite à cette « révolution du jasmin », des milliers de Tunisiens ont ainsi traversé la Méditerranée pour prendre le chemin de l’exil. Ils étaient près de 5000 à débarquer ces derniers jours à Lampedusa, petite île située au sud de la Sicile, à 138 km des côtes tunisiennes, une des portes d’entrée de l’immigration clandestine vers l’Europe (à l’image de Ceuta et Mellila). Car les problèmes sont toujours là, les Tunisiens restant en l’occurrence, toujours englués dans une situation économique intenable, avec un taux de chômage record. La répression pousse à la fuite. Mais la chute d’un régime ouvre les vannes également. Et ce phénomène d’exode à bord d’embarcations de fortune, se veut comme « une mise en bouche », auquel pourrait venir s’ajouter d’autres vagues. Alors ça suffit, ou encore plus ?

L’Italie est en première ligne, débordée et impuissante, en appelant même à la solidarité des Etats voisins et de l’Union européenne, qui a promis des fonds récemment et des mesures pour enrayer l’exode. Qui tient qui ? Qui menace qui ? Et sinon, remplacer des régimes despotiques, policiers et corrompus, en place depuis près de trente ans. Mais par quoi, par qui et surtout comment ? Ce sont là aussi, d’importantes dialectiques sous-jacentes, qui sont loin d’être anecdotiques ou anodines, et qui n’ont pas fini de se poser…    

                                                                                                                                      J. D.

 

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