La Lanterne (politique, sujets de société)

11 juin, 2018

Sarkozy, les dessous de cette mise en examen

Classé dans : Politique — llanterne @ 22:59

Il convient de revenir sur cette mise en examen de Nicolas Sarkozy, consécutive à sa garde à vue de la mi-mars, étant maintenant fixé sur son sort. N’ayant pas fait appel de sa mise sous contrôle judiciaire, consécutive à sa mise en examen depuis le 21 mars dernier, Sarkozy contre-attaque depuis peu. L’ancien président français a demandé d’annuler pour vices de procédure son inculpation dans l’enquête sur des soupçons de financement lybien entourant sa campagne de 2007. Selon le JDD, l’avocat de l’ancien président a saisi la chambre d’instruction de la cour d’appel de Paris pour réclamer la nullité de la mise en examen pour « corruption passive », « financement illégal de campagne électorale » et « recel de détournement de fonds publics lybiens ». Dans son recours, Thierry Herzog recense des manquements d’une « particularité grave » justifiant, selon lui, la suspension de l’enquête jusqu’à l’arrêt de la cour d’appel. On ignore encore si cette demande en cours d’annulation pour vices de procédure est recevable, sur le plan juridique. Cette garde à vue, c’était du jamais vu pour un président la République. L’affaire du financement présumé lybien avait connu un rebondissement, Nicolas Sarkozy n’ayant jamais été interrogé directement dans ce dossier. On parle d’une somme faramineuse, voire colossale, cinquante millions d’euros selon Mediapart, apparaissant dans cette nébuleuse des hommes d’affaires sulfureux tel le marchand d’armes Ziad Takieddine. Effectivement on était face à un événement, il ne faut pas le nier, un ancien président de la république sous le régime de la garde à vue, c’était exceptionnel et historique. Ce n’est pas n’importe qui Nicolas Sarkozy, étant présumé innocent. Mais il faut souligner la manière dont il a été associé à tout un arsenal de procédures liées au financement de la vie politique, avec l’affaire Bettencourt, l’affaire lybienne, l’affaire Bygmalion, son nom ayant aussi été évoqué dans l’affaire Karachi autour du financement de la campagne d’Edouard Balladur, ayant toutes ses dérives liées au système de financement des partis. Ce qui pose au-delà de la personnalité de Nicolas Sarkozy, la question de ces financements. Est-ce autorisé ? Comment réagit la droite ? Est-ce qu’il y a une sorte d’union sacrée à droite autour de Nicolas Sarkozy ? Est-ce qu’il faut que l’on augmente ce solde des comptes de campagne ou bien est-ce qu’il faudrait que les hommes politiques se restreignent un peu ? Quelle est l’affaire la plus dangereuse ?  Pourquoi un dossier tel Bygmalion n’est-il toujours pas résolu ? En 1974, est-ce que cela aurait pu avoir lieu ?  Quel est le délai de prescription pour les différents faits reprochés ? Quels sont les nouveaux éléments dont dispose la justice pour mettre en garde à vue Sarkozy ? Est-ce que dans ces dossiers, Nicolas Sarkozy risque la prison ? Quel aurait été l’intérêt d’aller faire la guerre à quelqu’un qui lui aurait rendu service en le finançant ? Ce sont là autant de questions soulevées.

Ce qui frappait le plus, dans cette garde à vue effectuée au mois de mars, c’était la durée. Nicolas Sarkozy a bénéficié d’un régime particulier, ayant eu le droit de rentrer dormir chez lui, étant normalement un moyen de pression psychologique pour faire craquer les mis en examen que de les garder des heures, des heures et des heures. La durée était de 48 heures, car elle ne peut excéder cette durée, hors affaire de terrorisme, pour ce qui relève du droit commun. Alors évidemment, c’est un ancien président de la République, c’est ce qui peut interpeller les Français, c’est que Jacques Chirac a déjà été entendu, mais très peu de temps et Sarkozy dans une autre affaire. Mais là, ce fut long, étant interrogé par le juge Tournère, qui est un redoutable juriste. Etant avant tout un ancien chef de l’Etat, l’idée était d’opérer une sorte de pression psychologique, cela faisant quelques semaines que Nicolas Sarkozy devait se préparer à cette question-là et cela a permis aux policiers de se former à ce dossier extrêmement compliqué, tentaculaire. S’il était resté à Nanterre, il y aurait eu huit heures de sommeil décomptés, donc moins de temps de garde à vue, la question étant de savoir si c’était un traitement de faveur. Mais en fait, un certain nombre d’avocats pénalistes expliquaient que cela aurait pu au contraire signifier que le juge Tournère voulait profiter à cœur de ces quarante-huit heures. La garde à vue, c’est on vous met dans une cellule, on vous sort, on vous y remet, on vous sort et ainsi de suite, ce qui est terrible sur le plan psychologique. Il avait pu se préparer, ces avocats ayant vu la chose venir, la garde rapprochée de Nicolas Sarkozy était au courant. Il y a deux éléments qui sont intervenus et ayant accéléré la procédure.L’ex-directeur de cabinet de Kadhafi, Bechir Salé s’est fait tirer dessus au mois de février, et ensuite la justice française veut entendre parler Alexandre Djhouri qui a permis à Bechir d’être exfiltré, personnage sulfureux, qui a été arrêté à Londres. Normalement, Djhouri doit être extradé vers la France, l’été 2018, et a été retrouvé dans la propriété de ce-dernier des documents qui pourraient être compromettant. En 2007, on dit que l’UMP de l’époque, aurait été financé en partie par la Lybie. Nicolas Sarkozy s’engage pleinement dans la libération des infirmières bulgares détenues en Lybie (accusées par le régime lybien d’avoir empoisonné plusieurs enfants lybiens, en leur inoculant le sida). La contre-partie de ce service rendu aurait été de rendre une partie de cet argent. Et après il y a eu une série d’événements avec Claude Guéant qui a été mis en examen, car c’est une affaire qui dure depuis dix ans et qui a éclaté en 2012. C’est la première fois que l’ex-chef de l’Etat est auditionné dans ce dossier. Interrogé sur le financement de sa campagne de 2007, les médias sont à l’affût de la moindre image, une attention particulière pour un ancien président, mais dans sa famille politique, l’affaire passe mal. Le gouvernement n’entend pas polémiquer sur le sujet. Parmi les autres réactions, celle de Ségolène Royal teintée d’une pointe d’ironie voire d’amertume, elle qui a été battu par Nicolas Sarkozy en 2007. Le juge Tournère l’a déjà suivi dans l’affaire Bygmalion. Réputé tenace, le magistrat cherche à savoir si Nicolas Sarkozy a été rétribué par Kadhafi. L’homme d’affaires franco-libanais Takieddine a prétendu avoir joué les intermédiaires entre la France et Tripoli, des accusations toujours rejetées par Sarkozy. Il n’est pas le seul à avoir été entendu par les policiers anti-corruption, Claude Guéant l’ayant été dans une audition libre, pour faux, usage de faux et blanchiment de fraude fiscale en bande organisée. Nicolas Sarkozy reste la figure tutélaire de la famille, d’où un soutien tacite. A part les policiers qui l’interrogent et les juges, personne ne connaît la réalité immédiate de ce qui est reproché à Nicolas Sarkozy. La méthode n’est pas très discutable. Cette affaire met l’éclairage sur un certain nombre de personnages assez sulfureux, dont les témoignages peuvent être au moins sujets à caution.

La publication des documents par Médiapart a été validé par la justice. Alexandre Djhouri était assez fréquemment à l’Elysée, du temps de la présidence de Sarkozy où il rencontrait souvent Claude Guéant, lui qui a exfiltré le fameux Béchir Saleh de Lybie vers la France à la révolution de 2011, puis de France vers le Qatar, donc il est certain qu’il a fréquenté de très près ces personnages. La réaction était toujours de le soutenir, la victimisation dont savait très bien jouer Nicolas Sarkozy fonctionne bien. Il ne faut pas oublier que Laurent Wauquiez était dans les sarkozystes, qu’il est allé s’excuser platement auprès de lui après son étalage à l’EM Lyon, car il sait parfaitement que Sarkozy est toujours le chef. Ce qui est intéressant, c’est ce que c’est vraiment un roman de John Le Carré, absolument tentaculaire, où il y a des morts, Sarkozy ayant déclaré la guerre à la Lybie de Kadhafi en 2011, de la libération des infirmières en passant par la visite de Kadhafi en 2007 et la tente bédouine plantée dans les jardins de l’Elysée. Au début, on parle de cinquante millions d’euros. Après Takieddine parle de cinq millions d’euros ramenés dans un voyage express entre Tripoli et Paris, puis une troisième somme entre trois-cent-quarante et cinq-cent-mille euros avoués par Eric Woerth, selon qui des enveloppes étaient distribuées durant la campagne de 2007 à des employés. François Fillon aurait touché des enveloppes. En 2012, il n’y a pas eu d’enveloppes durant la campagne et des employés de l’UMP se sont plaints et ont protesté. E. Woerth aurait rétorqué qu’en 2007, c’était des dons qui auraient été distribué et anonymement. En 2011, Kadhafi se fait taper dessus par Sarkozy, au travers l’intervention aérienne franco-britannique en soutien à l’insurrection lybienne, éclatée quelques mois plus tôt et visant au renversement du guide lybien. Il est vrai que l’on peut faire taire Kadhafi en allant le tuer. Le seul qui relaie cette accusation de financement, c’est le fils de Kadhafi, avant les bombardements. Il a exhumé la seule preuve écrite, dont l’authenticité a été contesté. C’est l’entourage de Kadhafi qui l’avait dissuadé d’utiliser cet argument, ce qui apparaît hypothétique. Mais cette circulation d’argent et de valises de billets, cela existe. A chaque fois, en 2007 et 2012, il y a eu des dépassements, on se souvient du fameux Sarkothon, en dépit de la loi des années 1990. Incontestablement, il y a de l’argent qui n’a pas été déclaré et qui a été utilisé durant cette campagne. Sur le long terme, c’est cela qui pose problème, à savoir comment on finance les campagnes présidentielles et qu’est ce que l’on fait pour éviter ce type de montage. Nicolas Sarkozy a toujours nié en bloc, toutes ces accusations, dans toutes ces affaires, la justice lui ayant donné raison, que ce soit dans l’affaire Bettencourt (du nom de feu Liliane Bettencourt, héritière de L’Oréal, première fortune de France et accusée de lui avoir versé des pots-de-vin), l’annulation de ses comptes de campagne. Après cette affaire est un peu plus particulière, par la personnalité aussi de Kadhafi, en arrière-plan en cette fin de quinquennat, l’explosion des dépenses de campagne de 2012 ayant fait porter un autre regard sur la campagne de 2007. Si cela est avéré, c’est grave. Immédiatement après, il y a une question que se pose les gens sur le déclenchement de l’opération franco-britannique, certes internationale, non justifiée par la volonté d’effacer l’ardoise. Cette question sera posée, de même que celle de l’élimination de Kadhafi et la fuite de sa localisation passée par les services secrets français, d’où un scandale assez international. C’est une histoire qui intrigue l’opinion et les magistrats, l’ayant réhabilité avant de lui faire la guerre. Sous les ors de la République française, Sarkozy a accueilli et réhabilité Kadhafi, à l’occasion de sa visite officielle en France, peu après son élection à la présidentielle. 

Il faut se replacer dans le contexte de 2007. Sarkozy s’est rapproché de Bachar El-Assad et de tous les présidents élus des pays du Moyen-orient et d’Afrique du nord, tous balayés par les printemps arabes, quatre ans plus tard (de l’Egypte à la Tunisie, en passant par la Lybie et le Yémen, à l’exception de la Syrie, de l’Algérie et du Maroc), à l’époque au nom de cette idée d’Union de la méditerranée. Sarkozy pensait qu’il allait déclencher cela et faire la paix dans ces pays troublés et insuffisamment développés, mais cela a échoué. La Lybie est un régime éminemment corrupteur, qui a passé le plus clair de son temps à financer et soudoyer des responsables, essentiellement dans les pays d’Afrique. Kadhafi est le paria sur la scène internationale, parce qu’il est accusé d’avoir financé le terrorisme en Afrique, ayant eu deux grandes périodes, d’abord le panarabisme, puis le panafricanisme, suite à l’échec de la première doctrine et pour la plupart d’entre elles, les républiques africaines voisines ont cédé à cela. Il a toujours entretenu de très mauvais rapports avec les Occidentaux. Et souhaitant entretenir de meilleures relations, il avait besoin de Nicolas Sarkozy, jusqu’à planter sa tente en plein Paris, dans le VIIe arrondissement. Quelques petits contrats sont signés aussi dans l’aviation civile (cependant peu significatifs), à l’occasion de sa visite en France. Et cela dans le cadre d’une tournée européenne, à une époque où Kadhafi était en quête de reconnaissance internationale, en donnant de l’argent pour se redonner une respectabilité. Kadhafi a également facilité cette libération des infirmières bulgares, avant de revenir dans le concert des nations. Il devait devenir le meneur et le porte-drapeau du continent africain et il avait besoin pour cela de Nicolas Sarkozy. Et le pétrole lybien, c’est très intéressant, le satrape lybien pouvant accompagner la mise en place de ce projet d’Union de la méditerranée. Dans un enregistrement audio, ce-dernier déclare qu’il lui a apporté les financements nécessaires à sa campagne de 2007. Dans ce système, il y aurait des intermédiaires, tels Alexandre Djhouri et Ziad Takieddine. C’est un scandale d’Etat, le plus grave de la Ve République, à savoir la corruption d’une démocratie, la France, par une dictature, avec tout ce que cela subodore et sous-tend, dans la définition même de corruption, sur le plan sémantique. A savoir la perversion ou le détournement d’un processus ou d’une interaction avec une ou plusieurs personnes dans le dessein, pour le corrupteur, d’obtenir des avantages et des prérogatives particulières et / ou, pour le corrompu, d’obtenir une rétribution en échange de sa complaisance. Sarkozy aurait fait potentiellement passer et aurait monnayer ces intérêts personnels au travers sa stature de chef de l’Etat récemment élu, et non pas, voire même au détriment de la raison d’Etat. Et cela sans retour réel et très significatif pour l’économie française, dans les faits, sur le plan des contrats signés avec l’Etat lybien, au cours d’une visite officielle longue, et ayant échappé à un moment à tout contrôle sur le plan du protocole, par la personnalité singulière et légèrement déjantée du satrape lybien. Et cela, en réhabilitant un dictateur associé au terrorisme international dans les années 1980. Dont la France fut victime comme au travers de l’attentat de l’avion de la TWA et ayant déstabilisé de nombreuses régions en Afrique subsaharienne, dont le Tchad. Ayant d’ailleurs entraîné une intervention militaire de la France, à l’époque, l’opération Epervier en février 1986, après le franchissement du 16e parallèle par les forces armées lybiennes venues soutenir le dictateur renversé Goukouni Oueddei. Et qui s’avère être, en tant qu’intervention militaire, dans des conditions et interprétations géopolitiques certes éloignées (mais s’étant déroulé dans le même secteur géographique), l’antécédent lointain de l’opération Barkhane déclenchée en août 2014 par l’armée française. 

Après sept mois de bombardements (essentiellement de la France, de l’Italie et du Royaume-Uni), c’est la chute et la mort du dictateur à Syrte, après une révolution enclenchée fin 2010 en Lybie, dans la lignée des printemps arabes (et ayant fait vraisemblablement près de cent-vingt-mille morts). A la suite de quoi, la Lybie a implosé, la situation évoluant vers une deuxième guerre civile toujours en cours, le pouvoir étant scindé entre trois gouvernements rivaux ainsi que plusieurs groupes djihadistes. Dont le gouvernement de Tobrouk, qui est internationalement reconnu jusqu’en mars 2016, basé à l’est du pays, pouvant compter sur la loyauté de l’armée lybienne commandée par le Maréchal Khalifa Haftar, soutenu par l’Egypte et les Emirats arabes unis, le gouvernement de Tripoli basé à l’ouest dans la capitale Tripoli, dominé par les Frères musulmans et soutenu par le Qatar, le Soudan et la Turquie, le gouvernement d’union nationale du Conseil présidentiel14 présidé par Fayez el-Sarraj, à partir de mars 2016, plusieurs groupes djihadistes, la branche lybienne de l’Etat islamique partiellement réduite dans la région de Syrte (voire presque dissoute) et des affrontements opposant également dans le sud des milices toubous, touarègues et arabes, soit un chaos véritable… Béchir Saleh doit sa survie à la France, l’ayant exfiltré et suite aux révélations de Médiapart, Nicolas Sarkozy opère son exfiltration vers le Qatar, alors qu’il est recherché par Interpol, avant de gagner l’Afrique du sud. Il sort de son silence récemment et se fait tirer dessus en février dernier. En 2003 – 04, il y a eu aussi un contrat avec l’Arabie saoudite, qui a été l’objet d’une vraie guerre au sein de l’Elysée entre Villepin et Sarkozy, car il y avait des rétro-commissions. Cet argent aurait été distillé durant la campagne, sans que personne ne s’en rende compte. Il y a une autre affaire, autour d’Alexandre Djhouri, intermède douteux. Une propriété située à Mougins aurait été un moyen de blanchir l’argent et Claude Guéant aurait reçu cinq-cent-mille euros d’un avocat birman, lequel lui aurait acheté deux toiles de maître. Ce sont des réseaux particuliers, il n’est pas évident qu’avant et après Sarkozy, le même type de problèmes se pose. Aujourd’hui, on est passé dans un mode de relations différent entre la France et le continent africain, et les pratiques sont de plus en plus placées sous le regard de la justice et des médias, Médiapart ayant tout de même suivi les choses d’assez près et il y a eu une évolution. Il faut bien que les médias fassent leur boulot. Le problème, c’est que le conseil constitutionnel valide le compte de campagne des élections présidentielles de 2007, mais beaucoup plus tard. Il se voyait mal quelques mois après, remettre en question un vote. On se souvient que durant la campagne d’Emmanuel Macron, les journalistes se sont interrogés sur l’origine des fonds de sa campagne. On établit toujours le rapport avec ces campagnes américaines qui atteignent les milliards d’euros avec l’achat de temps d’antenne de campagnes publicitaires télévisées.

En octobre dernier, le parquet a demandé le renvoi de l’ancien chef de l’Etat devant un tribunal correctionnel dans l’affaire Bygmalion. L’affaire Bygmalion, ce sont des fausses factures établies pour camoufler des dépassements de dépenses de campagne électorale. Mais aucun fait lié au dossier Bygmalion ne lui ayant été reproché, Nicolas Sarkozy n’a pas été mis en examen. Le parquet demande le renvoi en correctionnelle de Sarkozy, de même bénéficiant d’un non-lieu dans l’affaire Bettencourt. Son nom revient également dans d’autres affaires, pour lesquelles il n’a jamais été mis en examen, comme Karachi. Mais également durant l’affaire Tapie, Sarkozy bénéficie de l’immunité présidentielle, étant accusé d’avoir apporté une orientation favorable à l’homme d’affaires. C’est précisément, cette affaire lybienne, d’Etat à Etat, la corruption d’une campagne électorale d’une démocratie par un dictateur, tout comme la relation entre VGE et Bokassa, et les sommes d’argent n’étant pas les mêmes, l’affaire des diamants de VGE ne correspondant absolument à rien mais ayant été dévastateur pour lui. Mais la dynamique qui a porté Nicolas Sarkozy n’a pas été lancé uniquement par l’argent cependant, c’est une certitude, car il n’y a jamais eu de tel écart qu’en 2007 avec 53 % des voix au deuxième tour. Et ce n’est pas le fait qu’il ait pu éventuellement toucher des sommes d’argent qui l’a certes fait élire, ayant fait 31 % au premier tour, Jacques Chirac n’ayant jamais dépassé les 20 %. Cette affaire Bygmalion n’est pas finie, quant à elle et l’on peut se demander pourquoi. Il y a eu des recours, c’est une affaire qui est très longue et complexe, reportée à 2020. S’il est avéré que Sarkozy est directement impliqué dans le transfert de fonds, il serait passible de peines de prison pour trafic d’influence, corruption, mais il faut savoir qu’il y a un certain nombre d’intermédiaires, comme Copé dans l’affaire Bygmalion. Dans le scandale de Panama dans les années 1890, il n’y a qu’un député qui a été condamné, car il s’était dénoncé, les cent-vingt-cinq députés et sénateurs incriminés et accusés d’avoir touché de l’argent, ayant été innocenté. Nicolas Sarkozy était revenu sur la scène publique et non la vie politique et il cherchait en tant que grand référent à être aimé, ayant lancé pas mal de sujets comme la lutte contre le cancer, ce qui était une manière de se détacher de cette image de fin de mandat d’homme attaché à l’argent. Mais au-delà, pour les Français, il était en train de se construire une autre image. La popularité de l’homme est intacte et puis ce n’est pas parce qu’on est populaire dans une frange de l’électorat de droite, qu’on est à même de se faire élire, comme on l’a vu aux primaires « Les Républicains » en 2016. 

A chaque élection présidentielle, il y a toujours une histoire. Il n’y en a pas pour celle de 2017, du moins pas encore, 1995, 2007 et 2012. On n’a jamais vu un président autant attaqué, mais on a jamais vu aussi un président associé à autant d’affaires. Mais pour autant, les prédécesseurs de Nicolas Sarkozy ne sont pas non plus des saints. Dans les années 1960, il y a eu l’affaire Ben Barka. Durant le septennat de Giscard, il y a eu quatre morts. Sous Mitterrand, il y a eu les suicides de Bérégovoy, Grosrouvre, l’affaire des écoutes téléphoniques de l’Elysée. Chirac a été condamné dans l’affaire du financement des HLM de la ville de Paris. C’est d’ailleurs pour cette raison principale que l’UMP a changé de nom. L’américanisation des formes de propagande, de campagne électorale, de mise en scène télévisuelle, cela choque et coûte cher et de plus en plus cher, Chirac ayant inauguré cette pratique dans les années 1980 avec des campagnes RPR à la Reagan (à défaut d’idées et de programmes réels). Le but de transformer chaque meeting en show télévisé a fait flamber les coûts des dépenses de campagne. Et il faudrait vraisemblablement fixer une limite sur le plan juridique à ces dérives, cela accompagnant à juste titre dans l’opinion publique, la perception d’une vie politique française se limitant essentiellement à de la communication…

                                                                                                                                                                                           J. D.

14 mai, 2018

Un 1er mai désuni

Classé dans : Politique,sujets de societe — llanterne @ 3:23

Ce devait être une démonstration de force pour les syndicats dans un printemps social agité, sur fond de blocage dans les universités, de grève à la SNCF, à Air France… Mais ce 1er mai sera marqué par la désunion syndicale. La CFDT boude les cortèges et la CGT continue d’espérer que cheminots, pilotes, infirmiers, caissières finiront par additionner leurs forces et unir leur colère. Mais pour l’instant, l’opinion soutient en tout cas la réforme de la SNCF et la mobilisation s’effrite un peu plus chaque jour. Du côté politique également, l’unité est difficile à construire. Par ailleurs, le cortège parisien de la manifestation a dû être détourné. Car une autre mobilisation s’est organisée en ce 1er mai, celle de mouvements radicaux qui utilisent, eux, la violence contre la politique d’Emmanuel Macron. Plus de 1 000 casseurs cagoulés, organisés, en rangs serrés, ont eux aussi, célébré le 1er mai à leur manière, ce qui est du jamais vu. A ce titre, plusieurs questions se posent. Les syndicats désunis servent-ils encore les intérêts des travailleurs ? Ne sont-ils pas devenus des mouvements politiciens ? Pourquoi n’ont-ils pas profité de cette occasion pour effectuer leur démonstration de force ? Qui sont ceux ayant commis les violences, en marge de la manifestation du 1er mai à Paris ? Que font ces organisations très radicales ? Aurait-on pu éviter les violences et les dégradations en marge du défilé parisien du 1er mai ? Est-ce que l’on a suffisamment anticipé les événements, à la préfecture de police de Paris ? Comment anticiper ce genre de choses ? La CGT a-t-elle un service d’ordre ? Pourquoi n’est-elle pas à même d’empêcher les casseurs de sévir ? Quelle sont les conclusions à en tirer ? Quelle sont en les causes ?

Dans un premier temps, ce qu’il convient de constater, c’est que s’ils font front commun à la SNCF ou dans la fonction publique, une nouvelle fois les syndicats n’ont pas défilé côte à côte en cette journée internationale des travailleurs. Il faut remonter en effet à 2017, entre les deux tours de la présidentielle, pour voir les centrales faire bloc. Ce jour-là, 1,3 million de personnes avaient manifesté (selon le ministère de l’Intérieur) à l’appel de la CGT, de la CFDT, de FO, la FSU et de l’Unsa pour « faire barrage » à Marine Le Pen. Et cette année, la désunion est la règle, malgré un contexte social agité avec les mobilisations de cheminots, de fonctionnaires, d’étudiants, de retraités ou de salariés d’Ephad et d’Air France. Sont en cause des positions jusqu’ici irréconciliables sur la « convergence des luttes » prônée par Philippe Martinez, le numéro un de la CGT. Réfractaire à ce mode d’action, le secrétaire général de la CFDT – Laurent Berger – entend mettre l’accent sur le dialogue social et la négociation collective. Alors que du côté de Force Ouvrière, l’arrivée de Pascal Pavageau s’accompagne d’un changement de ton. La semaine dernière, la gauche a multiplié les rendez-vous anti-Macron, mais chacun est resté pour l’instant dans son couloir. Jean-Luc Mélenchon a souhaité faire du rassemblement du 5 mai, la « marche nationale » à l’appel du député LFI de la Somme, François Ruffin. Néanmoins malgré cet appel, aucun représentant de la France Insoumise n’était présent place de la République, pour le « meeting unitaire » réunissant notamment Benoît Hamon (Génération.s, ex-PS), Pierre Laurent (PCF), Olivier Besancenot (NPA), David Cormand (EELV).

Si l’on additionne les cortèges parisiens et en province, avec 20 000 manifestants dans le cortège syndical, c’est ni plus ni moins, que les dernières années. Mais cela mobilise de moins en moins, la CFDT, la CFTC allant de plus en plus dans une logique de négociations et aussi parce que les mentalités évoluent. Dans les syndicats aujourd’hui, il y a également un vieillissement des bases militantes. Les jeunes générations ne battent plus autant le pavé parisien, le poing levé, il y a aussi internet. Macron expliquait que la démocratie sociale, c’était terminé et que les syndicats étaient là pour parler dans les branches, dans les entreprises, mais pas à l’échelle nationale. C’est un risque, car nous avons aussi l’impression que le pouvoir exécutif a pulvérisé les forces politiques d’opposition. Et il a certes beaucoup écouté les organisations syndicales et patronales, mais il les a laissés sur le côté. Les organisations syndicales sont à la recherche du dialogue, comme à la SNCF, à la recherche d’une convention collective. Et la place a davantage été laissé au syndicalisme de rupture, la CGT, la CFDT. On a le sentiment que Macron donne le dernier coup et c’est là où il y a rupture, comparée à ses prédécesseurs. Ce qui est assez nouveau et peut-être assez dangereux, c’est la manière dont ils traitent les syndicats souhaitant dialoguer, car nous avons besoin de syndicats, certes représentatifs comme Outre-Rhin. A ce titre, Laurent Berger avait tendu la main sur la SNCF, sur le conflit Air France, disant qu’il fallait arrêter ce bras de fer, la compagnie aérienne allant dans le mur, ce qui en fait un interlocuteur. Mais Emmanuel Macron fait la sourde oreille, car il considère qu’il n’a pas besoin de cette main tendue et que les réformes se feront, quoi qu’il en soit. Et Macron semble mettre ainsi tous les syndicats dans le même sac. Il y a pourtant des différences notables entre la CGT de Martinez et la CFDT de Laurent Berger. Outre-Rhin, si les réformes s’opèrent efficacement et en douceur, c’est souvent parce qu’il y a des syndicats représentatifs en face, à même de négocier.

Le monde du travail est beaucoup plus perplexe que l’ensemble des Français, à ce titre, vis-à-vis de cette option politique visant à marginaliser les syndicats posant problème, montrant que cette option n’est pas aussi évidente. On a vu des responsables de la CFDT faire de la philosophie politique, ces dernières semaines, en interpellant le chef de l’Etat. C’est la nécessité du contrat, du dialogue, de travailler en amont. Ce syndicalisme se trouve dans une logique de contestation, de protestation certes, mais pas de radicalité violente. Regardons quand l’Unef recule ou à NDDL, où les élus locaux sont moins présents. Or cela fait une société plus dure, quand il n’y a pas d’éléments intermédiaires, des facilitateurs, à même de transformer de la colère en propositions et en dialogue. Ainsi on s’aperçoit que sur un certain nombre de réformes, les syndicats font de la pseudo-contestation. Cependant les organisations ne veulent pas dérailler et n’ont pas voulu profiter du 1er mai pour faire leur démonstration de force. La CGT n’a de signification de valeur que si on est d’accord sur les objectifs. Or l’objectif de la CGT est un peu l’héritier de l’objectif du PCF. Et l’unité d’action a toujours prévalu sur la logique syndicale. Le nouveau dirigeant de FO promet de durcir le ton et tranche avec la logique de son prédécesseur. On se demande également si certains syndicats (FO, CGT…) servent encore les travailleurs et pas des positionnements politiques. La CGT a clairement des positionnements politiques, au contraire de la CFDT. Mais partout en Europe, le syndicalisme est utile, car il accompagne, il ne conteste pas. Une organisation doit avoir une relation de construction avec le politique. Et les syndicats se trouvent confrontés à cette violence sociale ayant des expressions récentes.

Les enragés, les anarchistes, les antifas, les zadistes, se distinguent bien d’une protestation du registre démocratique. Il y a toujours des casseurs en fin de cortège, comme ceux ayant dévasté le boulevard Montparnasse, lors de la loi El Khomri. Mais là, ils étaient devant, organisés et structurés. C’est un problème pour les organisations syndicales, qui voulaient refaire leur image. Ce ne sont toutefois pas nécessairement les services d’ordre des syndicats qui sont coupables. Les casseurs sont très très jeunes, le service d’ordre de la CGT, ce sont des gros durs, mais qui ne sont pas adaptés. Les services d’ordre d’aujourd’hui ne sont aussi pas ceux d’hier. Ils ne sont pas armés face aux Blacks blocs pour rivaliser. Le service d’ordre sert à réguler la manifestation, pas à faire la police dans Paris, et pas à Austerlitz. Dans certains cas, ils interviennent, tels ceux de la CGT ayant éjecté des casseurs à Tolbiac, empêchant certains d’entrer dans la fac. A la fin septembre, les troupes de la France insoumise se sont affrontées à la Bastille avec les Blacks Blocs. Les services d’ordre ont été efficaces, révélant parfois une meilleure mobilité, dans certains cas. Il y a des provocateurs, mais la réalité c’est que l’immense majorité des manifestants étaient pacifiques et pacifistes. Dans les entrepôts de la SNCF, il y a eu juste un ou deux cas de violence. Le défilé syndical a été bloqué par un rassemblement d’environ 1 200 individus cagoulés, masqués et vêtus de noir, à hauteur du pont d’Austerlitz. Ces organisations très radicales cherchent à se faire porter par cette contestation. Rassemblés autour de banderoles, ils ont scandé des slogans hostiles au gouvernement et à la presse avant de saccager un restaurant Mc Donald’s. 

Macron en déplacement en Australie, s’est dit ne cherchant pas à fuir ses responsabilités. On est dans une Ve République, où tout remonte en haut. Tout tourne autour de cette figure assez archaïque du président. Emmanuel Macron a condamné « avec une absolue fermeté les violences qui ont eu lieu et qui ont dévoyé les cortèges du 1er mai ». « La journée du travail, c’est la journée des travailleurs pas la journée des casseurs », a-t-il affirmé. Le Premier ministre Édouard Philippe a lui réagi depuis le commissariat du XIIIe arrondissement de Paris, souhaitant couper court à toute polémique. Les critiques pleuvent sur la gestion de la manifestation du 1er Mai. Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, demande une commission d’enquête parlementaire sur la « chaîne de commandement ». Le secrétaire général du PCF, Pierre Laurent, dénonce « l’attitude trouble des forces de police ». « Faillite de l’Etat régalien » pour le patron de LR Laurent Wauquiez, « laxisme du pouvoir » selon la présidente frontiste Marine Le Pen. De son côté, le leader de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon a dénoncé d’« insupportables violences » et a appelé les plus jeunes à « ne pas se laisser embarquer là-dedans ». Le préfet de police de Paris, Michel Delpuech, assume ses choix. Il peut certes se prévaloir d’un bilan humain avantageux : seules quatre personnes ont été légèrement blessées, dont un CRS. Mais 31 commerces ont été mis à sac, 16 véhicules ont été dégradés ou brûlés. Politiquement, l’amertume l’emporte, tant le délai entre les saccages et l’intervention des forces de l’ordre est apparu important. Voilà de nouveau la philosophie du maintien de l’ordre à la française remise en cause.

Nous sommes dans un contexte de radicalité très fort, avec des casseurs venant de l’hexagone mais aussi de partout en Europe. Les repérages ont été faits, avant le défilé. Vous aviez depuis quelques jours, des tracts, des signatures, tout cela été pensé et réfléchi, car ce sont des gens très décentralisés, structurés. Les Black blocs sont des mouvements très radicaux, présents partout en Europe. On peut dire des Black blocs plutôt qu’ils sont spartakistes, anarcho-etc., mais pas vraiment d’ultra-gauche. Les Black blocs, ce n’est pas un mouvement, un nom générique. C’est un mode opératoire, une méthode visant à se cagouler, à se fondre et à disparaître. C’est un kidnapping de manifestation. A ce titre, Mai 68 en est un exemple car contrôlé par personne, les mouvements ayant été alors désorganisés. Il faut attendre 1986 pour apercevoir cette 1ère nébuleuse, ce qui s’est produit lors du CPE. Il y a plusieurs évolutions dans la désagrégation du mouvement social. Mais ces casseurs choisissent leurs moments, leur coordination, leur souplesse. Et là, il y a des points de ralliement, c’est le 1er mai. Et l’on avait des renseignements des RG établissant que ce 1er mai était à risque. Ils avouaient être dépassés par ces jeunes, voire des très jeunes, cagoulés dans les cortèges. Cela fait fuir les manifestants, pris dans des mouvements de foule, ce qui est compliqué pour les organisations syndicales. Le gouvernement mis en cause tente de déminer le terrain et de justifier la méthode mise en place par les forces de l’ordre. La polémique politique laisse la place à ces Black blocs. Ils n’ont toutefois pas parasité toutes les manifestations des dernières années. Ils choisissent leurs manifestations, leurs moments. Tel cela a été analysé, nous sortons d’une phase de NDDL et d’occupation de facs et donc cela les a libérés. Avec la fin d’autres conflits, ce type de casseurs a pu se concentrer sur le 1er mai. L’anniversaire de mai 68 avec les cinquante ans, leur donne l’idée d’imiter voire de dépasser le passé également. Mais on est cependant loin des violences des militants maoïstes de la nuit du 27 au 28 mai 1968, dans un contexte qui n’est plus aussi celui de la fin des trente glorieuses.

Les interpellations ont été nombreuses à l’issue du défilé et jusque dans la nuit. Peu ont été pris sur le fait, en plein saccage. Mais c’est aussi tout le traitement de l’information qui est au cœur de ce débat. Car il y a un an, les casseurs ont été beaucoup moins nombreux, mais les dégâts ont été beaucoup plus importants. Maintenir l’ordre malgré le désordre donc c’est le juste équilibre à trouver. Le service d’ordre et les forces de l’ordre ont fait preuve de sang-froid, disent les syndicats policiers. Il aurait fallu sinon avoir quasiment le double d’effectifs, pour éviter de la casse, car il faut mettre des réserves d’effectifs sur tout le parcours. On n’en a pas les moyens, car on a NDDL, les facultés, Bure, Calais, les frontières, Menton… Donc on a des choix stratégiques qui sont à faire. L’objectif c’est de s’en prendre aux forces de l’ordre, mais si ces dernières sont en contact avec les casseurs, il y a des violences. Les forces de l’ordre sont encore traumatisées par la mort de manifestants (Malik Oussekine en 1986 et Rémi Fraisse en 2014) et elles évitent le corps à corps dans la foule, privilégiant le maintien à distance, sauf si des personnes sont exposées. Là, ce sont plutôt des vitrines, du mobilier urbain, des véhicules qui ont été pris pour cible, et un Mac Donald’s avec un logo ANF, rejetant l’élevage animal. A NDDL, ce type de territoires, cela peut être la vulnérabilité, les failles ayant été exploité par ces mouvements. C’est l’aspect opérationnel, du point de vue théorique qu’il y ait à un moment donné un espace où le capitalisme et l’Etat n’a plus de rôle, cela a été théorisé. Face à la polémique qui enfle sur la stratégie policière, Edouard Philippe et Gérard Collomb ont pris la parole pour tenter de faire baisser la tension, la pression. Cette manif’ est un succès tactique relatif, car il y a dix fois moins de casse que l’année dernière. En la matière, l’ensemble du processus de maintien de l’ordre a été bien orchestré. Personne ne sait exactement ce que c’est qu’un métier de CRS. S’il y avait eu un mort, deux noyés, trois blessés, nous serions en train de faire le corbillard du gouvernement, de le suivre en cortège, en attendant sa démission.

L’usage de la force légitime n’est plus accepté dans la démocratie d’opinion émotionnelle. On ne va pas tuer quelqu’un pour sauver un Mc Do ou une voiture qui brûle, quelque soit l’adversaire. L’année dernière, les dégâts matériels étaient considérables, les blessés policiers très nombreux. Mais la particularité de ce type de groupe, c’est qu’ils ne sont pas dans la bataille de l’opinion, pour utiliser les masses dans un rapport de force avec les autorités, pour l’arrêt d’un projet, etc. Là, ils ne sont pas dans cette logique-là, parlant de sabotage, de blocage, c’est un rapport de force sur le terrain, pour démontrer que l’Etat est impuissant, que l’Etat dérape, que le système est impuissant et que les individus sont ingouvernables. Les anarchistes cherchent la destruction de toute forme d’autorité et l’action se fait par la violence. Au XIXe siècle, ils avaient tué un président de la République, jeté une grenade dans l’assemblée et il avait fallu un ministre de l’intérieur énergique et pragmatique, Georges Clémenceau, pour remettre de l’ordre dans tout cela. Mais le plus préoccupant à l’aune de ces évènements, c’est la faiblesse et la désunion affichée du monde syndical. L’Etat, la société civile, les entreprises ont besoin de partenaires sociaux représentatifs, Emmanuel Macron ne semblant pas accompagner une recomposition du modèle syndical hexagonal, pourtant nécessaire, voire indispensable à l’accompagnement de toute réforme en profondeur.

                                                                                                                                                                                     J. D.

 

8 mars, 2018

NDDL, un mois 1/2 après

Classé dans : Economie,Politique,sujets de societe — llanterne @ 23:31

Il y a maintenant environ un mois 1/2 de cela, le chef du gouvernement tranchait enfin. La décision d’Edouard Philippe était irrévocable. Après 50 ans de débats passionnés, 179 décisions de justice, des occupations de terres agricoles et une consultation locale, le 17 janvier dernier, le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes était enfin abandonné. Mais en ce début de mois de mars, l’Etat de droit peine à s’imposer dans l’ex-ZAD de Notre-Dame-des-Landes, toujours non évacuée par les gendarmes. Le chef du gouvernement avait pourtant précisé que son évacuation par les zadistes était par contre une condition sine qua non et cela avant la fin de l’hiver. Alors que des incidents sans gravité ont éclaté ailleurs, le 3 mars, dans la ZAD de Bure (Meuse). Et que va-t-il se passer à NDDL, après l’abandon du projet, vu sous différents angles ? Va-t-on aux devants de nouvelles difficultés, quant à l’extension de l’aéroport de Nantes ? Les aéroports français sont-ils réellement saturés ?  Avait-t-on vraiment besoin d’un nouvel aéroport, dans la région de Nantes ? Est-ce la fin des grands projets étatiques, suite à cet abandon face à une pression populaire ? Que faire des terres agricoles de l’ex-ZAD de Notre-Dame-des-Landes ? Et ce qui s’est joué à NDDL est aussi plus vaste et complexe. C’est un rapport à la modernité, au progrès. Car la question posée, c’est comment peut-on être moderne, tout en respectant l’équilibre environnemental sur le plan de l’aménagement du territoire. Comment concevoir un développement économique sans procéder à une artificialisation des sols, grignoter sur les surfaces agricoles et détruire les zones humides en France (dont on sait qu’elles sont très restreintes) ? Qu’en est-il sur le plan économique et du retour sur investissement ? Et combien vont coûter 50 ans d’atermoiements de l’Etat, sur le plan financier ? Quelles seront les compensations pour les collectivités locales ? Quelles seront les indemnisations accordées à Vinci ? Est-ce que cela sera un jour transparent ? Cela se négoce-t-il et que fait-on sur le plan comptable ? Autant d’interrogations sont soulevées et toujours en suspens.

Il y a un mois 1/2 de cela, avec l’abandon du projet de NDDL, c’était ainsi une longue histoire qui s’achevait, presque aussi longue que la Ve République. En effet, quand la déclaration d’utilité publique ouvre ce chantier d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, en 1965, Charles de Gaulle est encore au pouvoir. C’est un premier dossier difficile sur l’écologie, après la loi travail. Edouard Philippe expliquait à l’Assemblée nationale, qu’il n’y avait pas de bonnes solutions sur ce dossier qui traînait depuis très longtemps. S’il y en avait eu une, elle aurait sans doute été prise avant. On ne pouvait s’avancer sur un projet divisant autant les Français, faisant si peu l’unanimité. Naturellement, la décision a enflammé les débats politiques, le gouvernement ayant pour la 1ère fois ressuscité une opposition inaudible depuis l’élection de Macron, du FN à la France insoumise, en passant par Laurent Wauquiez. Les critiques émanant des partisans du projet ont fusé, à la mi-janvier, les détracteurs parlant d’abandon en rase campagne, de déni de démocratie. On accusait alors le gouvernement d’avoir reculé devant les zadistes, à savoir les militants opposés au projet d’aéroport, occupant l’ex-Zone à défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes. Soit un néologisme militant (ZAD) utilisé pour désigner une forme de squat à vocation politique, la plupart du temps à l’air libre, généralement destinée à s’opposer à un projet d’aménagement, dans ce cas à Notre-Dame-des-Landes, en Loire-Atlantique (à quelques km de Nantes). Politiquement, le gouvernement est plutôt soutenu par les sondages. La réaction des Français pour la plupart n’est pas sur le fond, ne connaissant pas aux 3/4 le dossier. Mais ce qu’ils ont approuvé, c’est que c’était enfin une décision.

Depuis 15 ans, c’était quand même à la une de l’actualité et c’était le symbole de cette incurie de l’Etat, incapable de trancher. Pour les Français, c’était un symbole d’un Etat faible. Nous voulons des politiques prenant des décisions. De ce point de vue là, pour Edouard Philippe, c’était sa 1ère épreuve. C’est un ancien élu local, maire du Havre et il est parti du rapport des médiateurs. La décision a été relativement bien annoncée, car elle tranchait non seulement un débat du passé, mais aussi par avance les débats à venir, du moins partiellement. Par exemple, un débat sensible commence à germer, à savoir la question de la rétrocession des terres aux agriculteurs, qui étaient propriétaires et qui ont été expropriés. Et qui la réclame, cette rétrocession, puisque l’aéroport ne se fait plus. Cela fait deux ans, que l’on sait qu’il ne se fera plus. En attendant, les zadistes s’organisent pour réclamer le droit de s’installer légalement sur les terres qu’ils occupent.  Si on relit le rapport, ces terres doivent revenir à l’Etat. Cependant, même si cela était noyé dans l’ensemble de son discours, Edouard Philippe y a apposé une fin de non-recevoir. Si bien que l’Etat ne va pas garder les terres, les préempter sur le plan cadastral. Il faudra cependant négocier, ayant eu des agriculteurs expropriés et trouver des solutions avec ces agriculteurs installés entre temps. Qu’aucun départ n’ait lieu à un moment donné s’avère difficilement imaginable déclarait cependant Edouard Philippe. A ce titre, le précédent du plateau du Larzac est instructif.

Rappelons-le, la lutte du causse Larzac fut un mouvement de désobéissance civile non-violente contre l’extension d’un camp militaire qui dura une décennie, de 1971 à 1981. Et qui se solda par une victoire lorsque François Mitterrand, nouvellement élu Président de la République, décida d’abandonner le projet. A ce titre, c’est une référence historique pour de nombreux zadistes, qui disent s’en inspirer largement, sachant que les terres agricoles du plateau n’ont jamais été évacuées, puis rachetées à l’Etat par des agriculteurs, des éleveurs installés entre temps. Que ce soit entièrement pacifique, espérons-le mais cependant ce n’est pas certain, disent certains spécialistes. Quelques expulsions seront opérées avec discernement, a-t-il été déclaré récemment. Emmanuel Macron ne s’est pas encore exprimé publiquement sur le fond du dossier, mais sur le fond sécuritaire il a déclaré : « je ne veux pas voir ce genre de choses sur le territoire français ». Ce n’est pas Martine à la ferme, l’ambiance à NDDL. Edouard Philippe tend aux zadistes l’occasion de partir d’eux-mêmes. Dans son discours très mesuré du 17 janvier dernier, il n’y emploie cependant pas le terme de zadistes, mais celui d’occupants illégaux, soulevant en filigrane la question de l’évacuation, de l’avenir des terres occupées. Un dispositif de 200 gendarmes a été mobilisé, dans les environs de NDDL. Mais après avoir obtenu l’abandon du projet d’aéroport du grand ouest, les 300 zadistes de Notre-Dame-des-Landes continuent à mener la danse.

Après avoir défié la préfète en visite sur le site, la huant, ils avaient appelé à converger récemment à NDDL pour fêter leur victoire, incendiant en effigie un avion en carton-pâte. La remise en état de la fameuse D 231 dite la « route des chicanes », détruite et occupée par les zadistes, se fait désormais au moyen d’un dispositif ahurissant. Mais il ne faut pas parler de « zadistes » dans un sens réducteur, car c’est un mouvement très large, rassemblant divers types d’activistes aux profils variés. Ces occupants sont des agriculteurs, des ingénieurs agronomes, des artisans, des collectifs d’élus, des écolos et aussi une nébuleuse de casseurs. Et avec une alliance dans le mode d’action entre contre-expertise, grève de la faim, coupage de routes, occupation illégale, squat et manifestations d’agriculteurs ayant mis leur matériel en danger ou encore vu leur matériel saisi. D’ailleurs, le décès accidentel d’un zadiste dans un affrontement avec des gendarmes a pesé dans la décision d’Edouard Philippe. Il ne souhaitait pas prendre le risque d’un nouvel incident. Et les forces de l’ordre rencontrent depuis 1986, des difficultés à s’adapter à la professionnalisation et la mobilité de ce type de mouvement protestataire. Des canaux de discussion seraient ouverts sur l’aménagement du territoire et l’avenir de NDDL. Un projet agricole encore incertain dans l’ex-ZAD est débattu avec la préfète et ainsi, on pourrait espérer une issue pacifique. 

Faisons de NDDL, insufflait le rapport du médiateur, un lieu où l’Etat est intelligent, dans un contexte agro-écologique. Et c’est aussi une idée de ne pas évacuer par la force NDDL, suite à une trêve hivernale. Vu sous un autre angle, les choses seraient appelées à se déliter, l’ex-ZAD étant forcément appelé à se dissoudre. Cependant, les zadistes n’auront pas leur victoire symbolique, si au printemps, il y a des départs. Une nouvelle période trouble a aussi été ouverte en prenant cette décision. C’est le grand risque des 50 zones où il y a déjà des crispations locales. Une liste par sous-catégories du Figaro établie par les RG montre une diversité de risques et de troubles liés à des erreurs manifestes de dialogue et de consultation avec les populations. Et nous allons devoir faire face à d’autres problèmes ailleurs, comme à Bure. C’est aussi le début d’une réflexion différente sur les projets. Ce qui est quand même très frappant, c’est que la contre-expertise des citoyens s’est révélée plus pertinente, dans le cas du projet de NDDL. Donc il convient d’abord avant de lancer un grand projet, de lancer une consultation technique et la prendre en considération. Mais la question la plus importante est de savoir si l’on a vraiment besoin d’un nouvel aéroport, dans la région de Nantes et ce qu’il en est sur le plan du retour sur investissement.

Il est difficile de s’y retrouver dans le décompte des aéroports français. L’Inspection du travail en dénombre pas moins de 475, mais si l’on compte uniquement les aéroports commerciaux, l’Union des aéroports français en dénombre environ 170. La France compte ainsi un aéroport pour 358 000 habitants, soit trois fois plus qu’au Royaume-Uni, six fois plus qu’en Italie et douze fois plus qu’en Allemagne. Il faut faire la différence entre les 17 grands aéroports parisiens et régionaux, ceux qui accueillent plus d’un million de passagers par an et les petits aéroports locaux. Les premiers, dont celui de Nantes, font des bénéfices. D’après un rapport de Bruno Le Roux, leur contribution économique s’élève à 20 milliards d’euros et ils représentent 149 000 emplois. Par contre, les autres sont en déficit chronique faute de passagers et ne survivent que grâce aux subventions publiques, seulement un aéroport sur cinq étant rentable. Les écologistes dénoncent, depuis les années 1960, un gaspillage des ressources en France, pays pionnier et berceau de l’aviation civile et miliaire, étant pointé une vision de l’aménagement du territoire obsolète. Mais les critiques, aujourd’hui, viennent du secteur aérien lui-même. Le Board of Airlines Representatives (Bar) en France dénonçait récemment le « nombre pléthorique d’aéroports en France dont les coûts sont finalement supportés par les compagnies aériennes opérant dans l’hexagone sans bénéfice pour le transport aérien dans son ensemble ».

Les aéroports français ne sont semble-t-il pas saturés, par conséquent, le maillage territorial étant très dense bien que partiellement inégal (à l’exception peut-être des deux grands aéroports parisiens de Roissy et Orly). Nombreux sont ainsi les députés souhaitant un aéroport pour le territoire dans lequel ils ont été élus, sous prétexte de développement économique, quoi qu’il en soit du besoin réel et du retour sur investissement. Mais cela est valable pour d’autres projets d’aménagement, tel l’a établi Jacques Marseille dans « Le grand gaspillage ». C’est l’éléphant blanc dans les années 70, Sylvie Brunait en ayant dressé la liste. Vous avez ici ou là des ouvrages immenses, sur le territoire hexagonal, qui ne servent à rien. Edouard Philippe a évoqué l’enclavement de Nantes, estimant qu’il faudrait fluidifier la circulation, en contre-partie de cet abandon du projet. C’est là un signal adressé à la maire de Nantes, entendant sa colère de façon très nette. La difficulté est de s’accorder sur ce qui serait envisageable, avec la question des liaisons ferroviaires entre Nantes et Paris et Rennes et Nantes. L’aéroport de Rennes aura droit à un agrandissement et il y a aura une petite compensation sans doute. Mais on n’est pas sûr que l’extension de l’aéroport de Nantes, présentée comme une contre-partie éventuelle, ne se réalise. Surtout dans le rapport du médiateur sur NDDL, un petit quodici stipule que cela règle le problème pour vingt ans, soit pour maintenant. Mais en 2037, peut-être va-t-on repartir pour un tour. Alors dans vingt ans, c’est certes dans quatre élections. Mais il n’est pas impossible que l’on en reparle, un jour. Cette décision semble irrévocable, dans l’immédiat. Il faut tourner une page, mais est-ce si simple que cela.

Ce projet datait, ne tenait pas la route. Mais l’intérêt de NDDL n’est pas lié uniquement au développement de Nantes, à la décentralisation, les élus locaux pointant du doigt Macron et son supposé mépris des territoires. Cela dit quelque chose sur l’évolution de notre économie, de notre société, de la façon dont on envisage l’avenir. Et ce qui s’est joué à NDDL, c’est comment on peut vivre la modernité. Et c’est ce qui explique également la motivation des zadistes à Notre-Dame-des-Landes, sur l’exemple de leurs prédécesseurs éleveurs du Larzac, jamais partis par la suite, se posant en gardiens du temple. Le changement climatique est important (quoi qu’il en soit des liens à établir avec), mais aussi la préservation de la bio-diversité, de nos terres cultivables, des zones humides. Et tous les élus diraient que oui, on doit se poser la question du développement du trafic aérien, de l’automobile, etc et de trouver d’autres moyens de développement de notre économie, plus harmonieuse, au XXIe siècle. Sur ce plan, Emmanuel Macron a du appuyer la décision d’Edouard Philippe à la marge, après la remise du rapport du médiateur. En effet, il s’est posé en tant que président « écolo » à l’échelle internationale et a pris Nicolas Hulot dans son gouvernement, à savoir sa prise de guerre et qu’il ne souhaitait pas perdre. Hulot aurait reçu négativement la nouvelle du maintien du projet.

En effet, NDDL posait une problématique qui est celle de l’aménagement du territoire (concernant un site classé rappelons-le, avec toute une faune et une flore protégée) et plus largement, celle du recul des surfaces agricoles, du recul des zones humides. La surface des sols artificialisés présente une hausse de façon régulière depuis 1992. On parle d’artificialisation du sol ou d’un milieu, d’un habitat naturel ou semi-naturel quand ces derniers perdent les qualités qui sont celles d’un milieu naturel. L’artificialisation s’accompagne généralement d’une perte de capacité d’auto-cicatrisation de la part du milieu (moindre résilience écologique). En 23 ans, l’artificialisation a augmenté de 36 % pour atteindre 51 603 km² en 2015, ce qui représente 9,4 % du territoire français. On observe sur la même période un recul de 7 % des terres agricoles, soit 0,2 % de baisse en moyenne par an, restant malgré tout majoritaires (couvrant 51 % du territoire). La part des zones boisées, naturelles, humides ou en eau est stable sur la période 1992-2015, représentant 39,6 % des sols de métropole en 2015 (alors qu’elle en représentait 38 % en 1992). Depuis 2015, les surfaces transformées en logements, commerces ou structures de loisirs ne cessent cependant d’augmenter. L’an dernier, 60 000 hectares de terres agricoles ont été urbanisés, dans l’hexagone.

Un des objectifs de la Trame verte et bleue française (TVB / SRCE) est de limiter ce phénomène et en atténuer les conséquences. Parallèlement à la Trame Verte et Bleue, la Région Nord-Pas-de-Calais expérimente une directive régionale d’aménagement visant à lutter contre l’artificialisation du territoire par la périurbanisation. Nicolas Hulot évoque la création d’une redevance, étudiant une nouvelle source de financement qui aurait un intérêt double : lutter contre l’artificialisation des sols et contribuer notamment à financer la préservation de la biodiversité. C’est une réflexion proposée à Edouard Philippe récemment, qui l’a invité à y travailler. Sur le plan financier, un autre débat se pose entre l’Etat et Vinci, d’une autre nature. Les négociations ont commencé entre Vinci et le gouvernement pour savoir si le groupe de BTP sera indemnisé après l’abandon. Vinci a annoncé que le trafic de l’aéroport de Nantes a augmenté de 15% en 2017. Edouard Philippe l’affirme, l’aéroport de Nantes-Atlantique sera modernisé, optimisé. Mais rien n’est sûr. Au-delà de la décision politique s’ouvrira un autre volet économique et Philippe se heurtera aux riverains bien décidés à en découdre à Nantes. 

Sur le plan économique, le projet d’extension sera très compliqué. Et il faudra le financer, les élus locaux n’étant pas préparés, l’Etat devant présenter le projet, ce qui est en général assez long. L’extension de l’aéroport de Nantes était présentée comme un projet réalisable en deux ans. L’aéroport vient d’être transféré ailleurs, à priori, ayant d’autres problématiques se posant, soit rallonger la piste, étendre l’aéroport de Nantes, repartir pour un tour, aussitôt relancé, en voyant s’il n’y a pas de problème. Les riverains de l’aéroport de Nantes s’en alarment également. Un patelain près de Roissy, Goussainville, a été vidé de sa population par les nuisances sonores avec des maisons abandonnées et murées, le même phénomène se produisant dans une localité près de Nantes. On fait allusion à une nuisance graduée par les nouvelles technologies. Ce que l’on pense, c’est qu’un certain nombre de dispositifs techniques ont été pris. Tout n’est pas obligé de se faire à Nantes également, à côté il y a Rennes et Angers, à 1/2 d’heure de train. En 2037, on verra peut-être que les projections de trafics aériens seront beaucoup moins importantes, disent certains spécialistes. Sur le plan pécunier, Bruno Le Maire a bien l’intention de faire baisser la note, ayant reçu le PDG de Vinci. Et qui s’entendra avec l’Etat, vu le nombre d’appels d’offres auquel le groupe répond chaque année, étant déjà concessionnaire de l’aéroport de Nantes. Car le débat de la gabegie ne se fera pas.

Certes, cela coûtera environ 450 millions d’euros, le débat sur les APL touchant à 110 millions d’euros ! Mais en général, ces choses-là se résolvent, car il y a d’autres sujets de conversation, les élus locaux ayant quelques moyens de recours. Dans le cas de l’aéroport de Nantes, il y en aura, mais l’aéroport existe déjà et fonctionne. Sa modernisation coûtera plusieurs dizaines de millions d’euros, mais il y aura quand même des économies sur ce plan-là, car les infrastructures existent. Le débat portera sur les conditions, où il pourrait y avoir indemnisation suite à l’abandon du projet de NDDL, pour savoir en restant dans la légalité, comment défendre au mieux les intérêts de l’Etat. Jusqu’à 350 millions d’euros, c’est ce que l’Etat pourrait avoir à verser à Vinci, selon certaines estimations. Cependant, dans l’esprit de l’opinion publique, le fait d’avoir tranché est un immense progrès et occulterait le reste. La terrible gabegie a eu lieu avant, durant les 60 ans. Les 31 millions d’euros des collectivités locales ont été prêtés par ces-dernières et il était convenu que l’Etat les prennent en charge. Mais si les Français payent à la fin, il est vrai que cela serait plus compliqué. A défaut d’argent, l’Etat a d’autres arguments. Mais autre problématique soulevée, Vinci étant un aménageur puissant, n°4 au monde et n°1 en France, présent dans les partenariats public / privé, le groupe peut exercer, il est vrai, une forme de chantage. A savoir faire cela contre autre chose, ce qui pourrait aller à contre-courant des règles du marché public. L’aéroport de Nantes-Atlantique géré par eux, doit faire l’objet d’aménagements supérieurs à 350 millions d’euros, peut-être 720 millions d’euros selon certains experts, ce qui aurait été pire encore pour NDDL. Sans compter le coût politique, car il aurait fallu expulser les zadistes. La moyenne, c’est le double du prix. 

On parle d’argent public et ce qui est souvent assez choquant, c’est cette approche commerciale, ne connaissant probablement jamais les tenants et les aboutissants du sujet abordé. Les partenariats public / privé soulèvent le même problème. En revanche, vous reportez ce coût sur les décennies à venir, soit 40, 50 ans, par l’endettement, etc. Pour le ministère de la défense, l’ajout d’une prise de courant coûterait 10 fois ce qu’il coûte à n’importe quel entrepreneur. C’est mal négocié, un rapport comparatif pointant le surcoût d’une prison construite en partenariat avec l’Etat. C’est préoccupant pour un Etat qui n’a pas d’argent. Quand l’Etat construit lui-même une route, il n’y a personne dans la comptabilité publique. Cependant, il y a une grande transparence de la part de Vinci et c’est une entreprise qui communiquera, devra communiquer. Ce que l’on ne connaîtra pas, en revanche, ce sont les dessous de table d’autres négociations. Par exemple, il y a un projet d’ouvrir le capital des aéroports de Paris (ADP). Si l’Etat n’explique pas que Vinci présente une meilleure offre financière dans l’entrée au capital d’ADP, cela ne se fera pas. Et l’Etat sera feux fois plus sous surveillance depuis l’abandon du projet de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (NDDL), notamment par la Cour des Comptes. Vinci a de très bons juristes et sur un projet récent d’autoroutes, dans un différent avec Ségolène Royal, il y a eu un recours et il a été déterminé que ce contrat était illégal. Ce contrat est administratif et l’Etat peut le casser ou en rediscuter les conditions et cela varie d’un contrat classique. 

L’Etat peut mettre en avant un motif d’ordre d’intérêt général, d’ordre de sécurité publique, dans l’abandon du projet d’aéroport de NDDL. Aujourd’hui, tous les chiffres restent fantaisistes et cette négociation devra être transparente. Ce sont des montages un petit peu complexes aussi. Par contre, on sait qu’on trouvera très rarement ce type de sociétés dans des recours, parce que cela ne se fait pas non plus. Cela se règle autrement. L’indemnisation peut aussi être absente. Mais Vinci n’a aucune raison d’aller jusqu’au contentieux, au Conseil d’Etat, étant là question de s’en prendre juridiquement à l’Etat qui leur passe des commandes avec le risque de perdre. Par contre, une des contre-parties peut-être dans des contrats à l’étranger. Quand le chef de l’Etat effectue un déplacement officiel à l’étranger, il part très généralement avec les entrepreneurs de travaux publics, en Chine, en Inde, en Afrique du sud. Et là justement le gouvernement, le chef de l’Etat peut être un facilitateur pour passer des contrats. Vinci a décroché un contrat d’exploitation au Chili, celui de l’aéroport de Belgrade, exploite des aéroports au Japon, a racheté une entreprise de BTP en Australie, décroché un contrat de traitement de déchets en Allemagne et n’a donc pas vraiment attendu la décision de NDDL.  

                                                                                                                                                                                                            J. D.

 

2 octobre, 2015

« Ce soir ou jamais » de Frédéric Taddéï – « Face à l’afflux de réfugiés, que faire ? »

Classé dans : Diplomatie,Europe,Monde,Politique,sujets de societe — llanterne @ 21:15

L’émission « Ce soir ou jamais », présentée par Frédéric Taddeï sur France 2, réunissait dans son dernier numéro, plusieurs personnalités, dont le philosophe Edgar Morin, le député (Les Républicains) Henri Guaino, l’économiste Jacques Attali, la géopoliticienne Béatrice Giblin, le philosophe et mathématicien Olivier Rey, ainsi que la journaliste Eugénie Bastié, pour débattre de la crise des migrants. Comme toujours dans cette émission, la tonalité était souvent subsersive, mais les échanges s’avéraient être sans langue de bois, enrichissant et instructifs.

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3 septembre, 2015

Les Balkany, le début de la fin ?

Classé dans : Politique,sujets de societe — llanterne @ 0:13

Les époux Balkany ont été l’objet d’une mise en examen, d’une levée d’immunité parlementaire, de la saisie de leurs passeports et de saisies confiscatoires, il y a quelques mois de cela, en accord avec les juges. Et ces décisions de justice vont peut-être provoquer leur chute. Alors que leur reproche-t-on ? Est-ce la fin avérée ou non du couple Balkany, ces décisions de justice induisant cette question ? Est-ce abusif ou avéré ? Comment la justice, un jour, partant d’une affaire de commissions, a fini par mettre la main sur la totalité de leur patrimoine non-déclaré ? Quand connaîtra-t-on le dénouement judiciaire de cette affaire ? N’y aurait-il pas éventuellement un complot visant à s’acharner contre Nicolas Sarkozy, à travers l’un de ses amis, avant l’échéance de la primaire des présidentielles ? Quelle est la situation politique ?

En tout cas, c’est un système de vingt, trente ans, qui s’est effondré, en quelques mois. Une page se tourne, c’est un peu la fin de l’empire (ou du moins le début de la fin), semble-t-il, et on a un peu senti le coup venir. Comme quand Balkany s’en est pris, il y a environ un an, à un journaliste de BFM TV venu l’interroger sur sa mise en examen, dans sa permanence, lui confisquant sa caméra sous le coup de l’énervement, sa femme tentant de le tempérer. Ce-dernier ne s’était aperçu que nous étions passé à l’ère du numérique, la vidéo ayant largement tourné sur le web. Derrière ces trois propriétés des Balkany saisies par la justice, c’est toute l’histoire de ce financement, de corruption et de détournement éventuel des sociétés qui ont des marchés à Levallois, tout cet édifice-là que la justice est en train d’ébranler. Ce n’est pas la 1ère fois que la justice s’y intéresse, à savoir à cet édifice et à ce patrimoine immobilier. A vrai dire, Patrick Balkany a déjà été condamné dans le passé, puis il a été réélu. La 1ère affaire Balkany a touché au fait, qu’ils confondaient le personnel municipal avec le personnel domestique, emmené par exemple, dans leur villa aux Antilles, l’ayant conduit à être condamné à une peine d’inégibilité. Comme cela arrive parfois, il a ensuite été réélu, ayant d’autres exemples d’élus condamnés par la justice, puis au fond adoubé par leur électorat, à droite comme à gauche. Là, l’affaire est plus grave, c’est d’une autre nature, les biens du couple Balkany ayant une valeur très supérieure à leur patrimoine déclaré, tout ce qu’il y a de transparent, ayant toujours été élus (conseiller général, maire, député).

Ainsi ont-ils été mis en examen, il y a quelques mois, sur des accusations de blanchiment de fraude fiscale, étant accusé de n’avoir pas déclaré une partie de leur patrimoine, au demeurant sans commune mesure avec leurs indemnités d’élus. Quoi qu’il en soit de la fortune familiale supposée des époux Balkany, le père de Patrick Balkany, ayant notamment lancé la chaîne de magasins de prêt-à-porter Réty. La propriété de 4 hectares en Normandie, dit du « moulin de Giverny », dont ils sont propriétaires depuis trente ans, donnée à leurs enfants, mais dont ils conservaient l’usufruit, leur permettait de déclarer que 150 000 euros au fisc. Cette fois-ci, ils sont saisis, le plus contraignant étant la levée de l’immunité parlementaire, ainsi que la confiscation du passeport, car il y a des risques de blanchiment ou de dissimulation de patrimoine, si les Balkany se rendent à l’étranger. Tout cela met évidemment en cause leur mode de gestion de la ville de Levallois-Perret, dont ils sont élus depuis 1983, tous les deux, avec une parenthèse d’un mandat. On a l’impression que les Balkany appartiennent à une autre époque. Celle où les Hauts-de-Seine étaient un empire et sur lequel régnait d’abord un certain Charles Pasqua, puis un certain Nicolas Sarkozy, avec des personnages, des barons, nous pourrions dire, du type de Patrick Balkany. Il n’a pas vu arriver, venir ce coup fatal qu’on lui porte aujourd’hui. Et qui est le mode de traitement appliqué à tous les voyous de droit commun, qui ne craignent nullement la prison, mais surtout que l’on touche à leur argent.

Nous le savons, Levallois est une ville tout à fait limitrophe de Paris, donc les terrains immobiliers ont une valeur considérable. C’est la ville la plus endettée de France, mais c’est en même temps une commune où il y a des sièges sociaux, qui a des revenus pouvant justifier cet endettement. Balkany a été réélu, étant indéniable qu’il a transformé cette commune. Il en a fait la ville des classes moyennes, des cadres, avec des crèches partout, des centres sportifs, des associations sportives, mais au prix d’un endettement énorme, qui devra être payé, un jour, par les citoyens de Levallois. Il y a trente, quarante ans, Levallois était une ville de gauche, communiste, avec des taudis partout, des hôtels, des bars de voyous. Durant ses deux premiers mandats, Patrick Balkany a contribué à la profonde mutation de Levallois-Perret, en transformant les zones industrielles déliquescentes ou en friche (occupant près d’un quart de la superficie de la ville) en quartiers résidentiels et de bureaux. Il a fait venir une nouvelle population, ce qui signifie de nouveaux électeurs, leur offrant les services dont elle avait besoin. A ce titre, c’est toute la partie nord des Hauts-de-Seine qui a changé, au tournant des années 80. Soit un Etat dans l’Etat en France et dont le PIB est équivalent à celui de la Grèce avant 2008 et de beaucoup de petits pays européens. Parce qu’il y a notamment ce quartier d’affaires de la Défense, érigé à partir des années 1960 sur des terrains vagues ou en friche et couvrant plusieurs communes des Hauts-de-Seine (Puteaux, Courbevoie, Suresnes, Nanterre), où sont domiciliés de nombreux sièges sociaux d’entreprises payant leurs impôts locaux. Et le plus souvent géré par des mairies de droite, qui étaient de gauche à l’époque, sans transparence sur les affaires de financement de partis politiques et avec beaucoup à faire sur le plan immobilier.

C’est comme cela que ces communes se sont complètement transformées architecturalement et sociologiquement. Et cela fait longtemps, à vrai dire, que la presse et la justice suspectent Patrick Balkany de monnayer les terrains immobiliers, de faire de l’argent et d’avoir constitué une fortune. Et puis reste la façon, dont il a usé de son pouvoir d’influence, puisqu’il a aussi fait des affaires en Afrique noire, notamment lorsque Nicolas Sarkozy était président, par sa proximité et son amitié présidentielle. C’est la 1ère fois que la justice arrive à démonter le système. Mais le choc frappant Balkany vient d’abord de son propre camp, de l’intérieur, non des juges, des médias, mais essentiellement de l’un de ses anciens camarades de jeux, à savoir Didier Schuller. Mêlé à l’affaire du financement du RPR et des HLM de la ville de Paris, Schuller a tout pris au procès, en présence de Balkany, sans rien dire. Il y avait deux offices HLM à Paris, dont un finançant le RPR au travers un système de pots-de-vin versés contre l’octroi de marchés publics. C’est la vengeance de Schuller qui a changé les choses, à savoir son clone. Il y a trente ans, il devait prendre la mairie de Clichy, voisine de Levallois. C’est tout un périmètre, Levallois faisant 1km de long sur 1,5 km de large, soit de tous petits rectangles aux portes de Paris, entre la Seine et le périph’, où tout était à faire en immobilier. Didier Schuller s’en va en cavale en République dominicaine, sa vie étant, au fond, détruite, ayant perdu de son aura. Et vingt ans plus tard, étant revenu, en révélant tout ce qu’il savait, il a mis la justice sur la piste, lui ouvrant une porte d’entrée sur le système Balkany. Cette mise en examen signe le début des gros ennuis pour Patrick Balkany. Quelques mois plus tard, les députés « Les Républicains » ont voté la levée de son immunité parlementaire, étant un signal très simple et clair, signifiant que personne n’a voulu bloquer le travail de la justice. Les Balkany devenaient peut-être un boulet pour la droite, à l’approche des élections régionales.

Dès lors, Balkany aura du mal à se relever, du moins, nous le pensons. Cela dit, on se méfie. Cela fait vingt ans que l’on parle de sa fin, sa chute. Effectivement, il est dans le tourbillon de la justice depuis trente ans, Patrick Balkany ayant été élu quatre fois maire, au travers un système bougrement clientéliste. Il y a la justice et la démocratie. Ces élus retournent devant leurs électeurs, à chaque fois et s’ils s’avèrent talentueux, ces-derniers redonnent leurs voix systématiquement. L’inégibilité est fixée un temps, par le juge, un élu pouvant avoir une 2e ou une 3e vie politique. Alors qu’un fonctionnaire d’autorité ne le peut, car étant révoqué. En Allemagne, lorsque l’on a été condamné par la justice, on ne peut se représenter. Moralement, les partis politiques pourraient établir une limite. Le suffrage universel a une valeur autre dans l’hexagone. C’est heureux pour certains, pas pour d’autres. La levée de son immunité parlementaire ne signifie pas qu’il ne puisse plus continuer à siéger et il continue et continuera à siéger. Il n’est pas impossible s’il se représente aux prochaines élections municipales, qu’il soit réélu. Des associations anti-corruption réclament déjà davantage, certains souhaitant sa démission de son poste de maire de Levallois, en vertu d’un décret du code des collectivités territoriales touchant à la destitution d’un maire dont l’autorité morale a été entachée. Des associations de contribuables levalloisiens peuvent se constituer également partie civile, s’ils se sentent floués. Le gouvernement peut aussi destituer le maire de Levallois-Perret, en conseil des ministres, ce qui serait un signal fort.

En tout cas, en attendant, la justice poursuit ses investigations. Pour le moment, ce sont des juges d’instruction qui sont saisis. Si l’on suit les affaires politico-financières depuis longtemps, ce qui surprend, c’est la rapidité de la saisie de ces biens. Le pire pour le couple, c’est que la justice ait ordonné la vente de leur villa « Pamplemousse » à St-Martin, aux Antilles, allant directement à l’Etat. Balkany utilise des prête-noms dans l’acquisition de ces propriétés aux Antilles et au Maroc, sans parler de sa maison de Giverny, comme Cahuzac l’a fait, afin de détourner la rigueur du fisc. Mais aussi comme Mitterrand qui a acheté un domaine dans le Lubéron, sous un prête-nom, la propriété de Gorde, mais au bénéfice d’Anne Pingeot et de Mazarine et non pour des raisons fiscales. Patrick Balkany n’a pas inventé ce système. Il est aussi « victime », entre guillemets, si l’on peut dire, de l’affaire Cahuzac, et de la GRASC, ayant épluché ses déclarations de revenus. Cette agence a été le fruit d’une loi portée par Nicolas Sarkozy en 2010, mise en application en 2011, le but étant de toucher les truands, la pègre, de la déstabiliser, permettant de saisir, puis de vendre des biens acquis frauduleusement, sans attendre la décision de justice. En Italie d’où vient ce modèle, c’est une méthode efficace pour lutter contre la mafia. Si l’on est sourcilleux sur la procédure judiciaire, tant que la décision de justice n’est pas rendue, on est réputé innocent, que ce soit M. Balkany ou un 1er communiant, ce-dernier constituant une cible médiatique et judiciaire. Il est victime de ces lois, de cette agence, qui a été créé pour lutter contre le crime organisé, à l’origine. Mais la justice n’a pas tranché définitivement, des recours sont possibles. La déclaration des époux Balkany est frauduleuse, ce qui est facile à démontrer. Mais le problème est de savoir d’où vient l’argent et là-dessus, la procédure peut s’établir sur des mois, voire des années. Effectivement, si cela vient de montages, de portages d’affaires, de commissions occultes avec des circuits internationaux, pour les juges, cela va être compliqué à dénouer et à établir.

Nous savons que Patrick Balkany a acquis une mine d’uranium en Afrique noire, un industriel belge lui ayant versé une commission réclamée contre son exploitation, sous la forme de deux virements depuis son compte en Suisse, vers un compte numéroté domicilié à Singapour. A l’époque des espèces, il n’y avait pas besoin de ces montages complexes. Mais avec le temps, il a fallu monter ces écheveaux de sociétés, avec à priori passage vers des paradis fiscaux, afin de perdre la justice française. Nicolas Sarkozy a été touché de plein fouet, ayant des prétentions politiques, perdant un nouvel ami et soutien par des compromissions, après Claude Guéant. Et il ne pourra s’imperméabiliser totalement vis-à-vis de cette affaire, même s’il reste silencieux. Balkany a conquis la mairie de Levallois grâce à Sarkozy. Il en a toujours rajouté d’ailleurs dans la mise en avant de cette amitié, car cela servait ces intérêts. Les Balkany sont le sparadrap des années bling-bling, l’ayant toujours été. Durant cette période noire où Cécilia Attias était en train de quitter Nicolas Sarkozy, c’est Isabelle Balkany qui a fait le lien. A sa décharge, Sarkozy ne l’a jamais fait ministre, Balkany ayant toujours rêvé d’obtenir le portefeuille de la coopération, par ses liens avec l’Afrique. Ayant même, paraît-il, claqué la porte de son bureau de l’Elysée, quand il avait appris qu’il ne serait pas ministre. Balkany a été un soutien, un ami de jeunesse, une relation de vingt, trente ans, notamment par leurs origines hongroises communes, du côté paternel. Mais Sarkozy l’a toujours confiné à Levallois. Tout en lui donnant un passeport diplomatique, ce qui lui a permis de beaucoup voyager en Afrique et de multiplier les affaires occultes. Il jouait le rôle de conseiller de l’ombre, au sujet de l’Afrique. Mais il y avait tout un halo d’affaires autour de lui.

Sous le quinquennat précédent, vers la fin, il se disait que la mairie de Levallois fonctionnait comme un Matignon bis et que les réseaux y manoeuvrant étaient plus puissants qu’à Matignon même. En tout cas, il est certain que Nicolas Sarkozy, qui semble être fidèle en amitié, prendra sur le plan officiel plus de précautions, pour ne pas le prendre dans son entourage immédiat, dans le cadre de son retour en politique. Mais l’un des développements de cette affaire n’est pas moins spectaculaire, l’un des avocats proche de Sarkozy – à savoir celui de la ville de Levallois – étant soupçonné d’avoir orchestré l’évasion fiscale du couple Balkany, aujourd’hui mis en examen, ce qui fait une deuxième-troisième fuite. Cette affaire en rajoute à l’eau du moulin du « Tous pourris », que ce soit à droite ou à gauche. Une législation oblige les élus à rendre transparent leur patrimoine. Mais encore peuvent-ils mentir, ce qui est le cas de Balkany, et là, des enquêtes sont diligentées. Aucun élu n’est comparable à un autre, comme Jérôme Cahuzac, ministre des finances et dissimulant son patrimoine au fisc, ce qui est exceptionnel dans son profil. Dans une approche subliminale, le fait que l’on gagne moins bien sa vie dans le public que dans le privé induit peut-être aussi, en partie, l’écrasante médiocrité de la plupart de nos élus, par un processus de sélection naturelle. Certes, on ne fait à priori pas fortune en faisant de la politique. Quoi qu’il en soit de leurs qualités réelles ou supposées, la plupart des élus sont constamment sur le terrain, sollicités par leurs électeurs, pour des indemnités sommes toutes pas faramineuses, se lançant plutôt dans cette voie par passion que pour s’enrichir, au départ. Bien qu’il y ait des brebis galeuses, mais qui restent minoritaires, toutes proportions gardées.

Les époux Balkany ne sont pas encore en prison, c’est loin d’être le cas. Nous en sommes au début, c’est une mise en examen. Mais la justice est longue, car le montage est complexe, les Balkany ayant un très bon avocat, ils vont tout faire pour en retarder l’échéance. Il y aura un renvoi en correctionnel, un procès, un 2e procès en appel. Nous devrons certainement attendre deux ans, trois ans, quatre ans, pour en évoquer l’issue. Ce n’est pas la fin, mais le début de la fin, car beaucoup d’autres affaires couvent à Levallois.

                                                                                                                                                                                        J. D.

 

5 août, 2015

La colère est dans le pré

Classé dans : Economie,Europe,Politique,sujets de societe — llanterne @ 16:02

Le gouvernement a annoncé sous la pression un plan d’aide de 600 millions d’euros, en tout et pour tout et une revalorisation du prix du lait et du porc breton (revu finalement à la baisse), face à la colère des agriculteurs ayant bloqué le Mont Saint-Michel et menaçant prochainement de manifester à Paris. Mais en tout cas, ce plan est jugé insuffisant par les intéressés. Pourquoi notre filière agricole est-elle en crise ? Qui paiera ces mesures ? Dans une économie de marché, est-ce à l’Etat d’intervenir systématiquement ? Notre structure économique, avec ces charges, nous permet-elle d’être compétitif ? Autant de questions sont soulevées, autour de ce mouvement, la crise agricole actuelle étant le miroir de la crise hexagonale.

Cela fait des décennies qu’on nous parle de la « désertification » de nos campagnes, de la disparition de nos exploitations, de l’agonie de la plupart de nos filières agricoles. Ainsi, dans une approche sociologique, la question est de savoir si l’on peut vivre avec 15 000 euros annuels de revenus, quand l’on travaille de 12 à 15 heures / jour, sans souvent de congés. Sur le plan structurel, des questions peuvent se poser, notamment celle de la taille de nos entreprises agricoles, du caractère hyper-administré de l’agriculture en France, qui fait que nous ne sommes pas préparés à cette compétitivité mondiale effrénée. Depuis l’après-guerre, les gouvernements successifs ont géré les malheurs de nos paysans, grâce à un système obsolète, la FNSEA (fondée en 1946), à savoir un syndicat majoritaire tenant les Chambres d’agriculture, le Crédit agricole, les Safers, les coopératives, la protection sociale. Mais le président de la FNSEA locale se réserve à ses petites relations les prêts, les meilleures terres, les meilleures ventes, contrôlant tout, du foncier à la vente de la production, en passant par les crédits. Ce système est évidemment l’un des premières causes de la catastrophe. Et puis, bien sûr, il y a tout le reste, c’est-à-dire cette «  exception » française garottant, à coup de charges insupportables et de règlementations – le plus souvent – absurdes, tous ceux qui tentent d’entreprendre quoi que ce soit dans le pays, dans n’importe quel domaine.

En France, cette économie agricole est productive et cela alors que la population agricole diminue, avec moins de 600 000 agriculteurs contre un million en 1986, avec alors une production de 40 % inférieure à ce qu’elle est aujourd’hui. L’agriculture américaine est devenue le premier client d’Enron, par exemple, c’est-à-dire que l’on utilise toutes les nouvelles technologies pour augmenter considérablement la production. En France, nous avons un secteur très productif qui souffre de deux problèmes, à savoir que des sous-secteurs sont très productifs, mais que d’autres sont très en retard. Quand le président de la République se rend à Vinexpo, il dit aux producteurs présents, « vous êtes une des sources de revenus les plus importantes », étant vrai que l’excédent agricole porté par le vin et les spiritueux français est parmi les plus importants de nos excédents commerciaux. C’est le 1er secteur exportateur en France devant l’aéronautique – mais le 2e solde commercial derrière ce-dernier -, porté par les céréales, le vin, et une autre agriculture qui est plus de proximité, autour du lait. Quand l’on regarde le revenu des agriculteurs, une partie passe par les prix et une partie par les subventions. Dans l’économie hexagonale, l’agriculture représente 58 milliards d’euros de chiffre d’affaires, soit 50 milliards par les prix et 8 milliards par les subventions de la CEE. Donc il y a un arbitrage entre ce que l’on fera passer par les prix, ce que l’on fera passer par les subventions et dans le choix qui est fait, c’est quelle vision de l’agriculture l’on a. A cet effet, toute une partie de notre élite dirigeante cultive une vision assez négative de notre agriculture induite par un discours un petit peu mondain germanopratin de l’agriculteur pollueur. Et donc l’arbitrage entre les prix et les subventions est lié à la fois à la compétitivité, au commerce international et à cette ambiance étrange et délétère entretenue entre les Français et l’agriculture.

On peut se demander pourquoi plutôt que de bloquer les ponts et les routes, les agriculteurs ne s’en prennent pas aux industriels ou aux distributeurs qui leurs nuisent, voire aux sous-préfectures. Le blocage est un coup de gueule pour être entendu vraiment, mais ce n’est pas le seul type d’opération entreprise, certains agriculteurs étant en observation, par exemple, depuis des mois, afin de vérifier la provenance des produits carnés et laitiers dans la grande distribution. Le problème réside dans les coûts de production et la compétitivité vis-à-vis de nos pays voisins, à savoir l’Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark, l’Espagne, donc nos partenaires européens. En Espagne, les coûts de production sont plus faibles. Car ce qui compte après, c’est la transformation du porc, l’Allemagne ayant fait le choix de faire appel à des intérimaires précaires, roumains, polonais ou autres, par exemple, dans les champs et les abattoirs, qu’ils conservent à bas coûts, quatre à cinq mois, puis faisant appel à d’autres. Sur le marché du porc breton, à 1,3 euros le kilo, les prix espagnols sont quelques centimes plus bas, les prix allemands à 4 centimes de différence, en intégrant tous les intermédiaires et le coût salarial de l’abatteur. Dans l’UE, on ne peut forcer le consommateur français à acheter français. Par contre, les industriels demandent une harmonisation des coûts de main-d’oeuvre dans les abattoirs. Les producteurs voisins ont des infrastructures plus importantes, les normes sanitaires sont plus sévères en France qu’en Allemagne. Pour construire une porcherie, avec le même caractère productif et polluant, en Allemagne, il faut demander une autorisation au-delà de 2000 porcs. En France il faut en demander une, qui est longue et coûteuse, au-delà de 450 porcs… 

Nous avons l’impression d’entendre au sujet de l’agriculture, les complaintes portées dans d’autres secteurs d’activités, en France, soit des charges plus élevées et des normes plus complexes qu’ailleurs. Cette filière agro-alimentaire française – les abattoirs, les laiteries, etc. – qui est immense, et reconnue dans le monde, avec un label qualité, est à défendre, à promouvoir. L’agriculture devient l’un des grands défis de demain, avec aujourd’hui 7 milliards d’habitants à nourrir. La PAC a été peu à peu détricotée, sans filet de sécurité et de mécanisme d’achat. Les quotas laitiers (instaurés en 1985) ont été supprimés, au printemps dernier. Sur le plan historique, nous avons eu une 1ère période où nous ne produisions pas assez de lait, dans l’immédiat après-guerre. On se souvient du lait Mendès France, distribué dans les écoles primaires. Puis la génération d’après se remémore qu’il y avait une production laitière devenue trop importante, donc la CEE l’achetait et le stockait sous des formes diverses et variées. Puis il y a eu cette régulation par les quotas laitiers. Et maintenant, nous sommes dans une situation où on a libéralisé le commerce du lait. Un paysan sur deux en Europe est polonais, roumain ou bulgare aujourd’hui, alors qu’en 1950, c’était le paysan français, d’où la redéfinition de la PAC, liée à l’évolution de notre agriculture et à l’entrée dans le marché commun des nouveaux pays entrants en 2004 et 2006. Et depuis dix ans, ce qui s’est immiscé dans ces marchés, c’est la volatilité pour des raisons x, y, z, car tous les pays veulent rentrer dans cette course à l’alimentation mondiale, sans régulation, au travers une activité très capitalistique (bâtiments, tracteurs, animaux, etc…), le niveau de rentabilité étant plutôt faible. Il faut investir beaucoup, ce qui fait qu’en cas d’à coûts des prix, si cela dure trois ans, l’agriculteur ne peut faire face.

Il faudrait permettre le regroupement d’exploitations entrepreneuriales, devant sortir de toutes les autorisations administratives pour s’installer ou augmenter et même pour racheter la ferme d’un voisin, en passant par la Safer (gérant le foncier), soit toute une demande très administrée. Aujourd’hui, un producteur laitier passé de 500 à 524 vaches doit payer des amendes excessives. Une ferme de 70 vaches laitières subit des normes qui seront les mêmes. L’espace, la climatisation sont meilleurs que dans des exploitations n’ayant pas les moyens de se développer et de s’équiper. Ces porcheries devraient être rassemblées, nécessitant une grande surveillance, en regroupant des exploitations, permettant de partager le travail, de mutualiser les investissements, etc. Mais il y a la place aussi pour des modèles plus artisanaux, comme dans le Cantal. Des mécanismes de régulation sont à réinventer, non plus dans les politiques publiques européennes, mais entre agriculteurs et acteurs économiques. En nouant des contrats tripartites entre producteur-transformateur-distributeur qui permettent de partager des coûts d’investissements, sur des volumes négociés, intégrant des coûts de production franco-français avec des normes. En aval, un certain nombre de points pourrait être défini avec la distribution, dans la promotion de la qualité et l’origine (avec la labellisation et le sticker « viande de nulle part », portant son effet sur le consommateur, comme l’analyse l’économiste Philippe Dessertines). Le consommateur est prêt à faire un choix, l’alimentaire touchant à quelque chose de très fort, du point de vue psychologique. 80 % de ce que vous mangez, a été produit en France (avec un label Unesco). Mais notre production doit s’adapter et notre structure économique ne nous permet pas d’être compétitif, dans une économie dérégulée. Lorsque l’on parle des intermédiaires, il y a enfin la guerre des enseignes et donc des prix. Les grands distributeurs font un profit (des marges de 15 % entre 2013 et 2014 sur la viande bovine). Les quatre principaux se sont regroupés récemment pour être plus efficaces, en mutualisant leurs centrales d’achat, et étant tout seul, Leclerc s’étant mis avec un Allemand. Quand dans le même temps les revenus des agriculteurs a diminué de 20 %. Si le pouvoir d’achat n’était pas si bas, sûrement les Français achèteraient plus facilement de la qualité.

Défendre les éleveurs, c’est aussi se souvenir que la France a très longtemps été une nation paysanne. La population rurale n’a cessé d’être majoritaire que dans les années 1950, alors qu’en Allemagne ce fut le cas au début du XXe siècle. A ce titre, 86 % des Français appellent à plus de solidarité avec les éleveurs. C’est défendre l’enracinement, le terroir, à savoir la classique posture barrésienne. Le secteur primaire est par essence celui des entreprises à taille humaine, et son développement et son épanouissement passent par la mise en oeuvre des principes de l’économie sociale, comme le déclarait Jules Méline, ministre de l’Agriculture, lors d’une discussion à l’Assemblée nationale, le 10 mai 1890, et notamment du système de coopération en agriculture, au delà du seul système de crédit. Sur le plan historique, alors député des Vosges, Jules Méline se voit confier le portefeuille du ministère de l’Agriculture par Jules Ferry en 1883, se consacrant à sa tâche avec beaucoup de conscience. Car c’est alors la période difficile de la « crise agricole », marquée par la baisse des prix due à la concurrence des pays neufs. Si Méline fait établir des droits de douane sur les céréales, et plafonne les prix du grain, il aperçoit bien à l’origine les limites de cette solution et il désire améliorer parallèlement la rentabilité des exploitations. Il contribue activement dans ce sens à l’organisation du crédit agricole. Ayant évolué politiquement vers le centre droit, il est encore ministre de l’Agriculture en 1915, et vit jusqu’en 1925, profondément vénéré des ruraux. On lui a beaucoup reproché depuis lors l’orientation défensive qu’il a donné à la politique agricole française, et le terme de mélinisme a pris, non sans quelle injustice, une tonalité péjorative. Il est vrai, après ce n’est peut-être pas à l’Etat d’intervenir systématiquement, dans une économie de marché. Mais il faut rappeler qu’aux Etats-Unis, pourtant un pays libéral, l’Etat intervient systématiquement en faveur de l’agriculture, n’ayant toujours pas aboli le Buy American Act de 1933, et n’hésitant pas à imposer des normes sanitaires qui, de facto, bloquent les importations, comme pour les fromages au lait cru. Et sans l’intervention de l’Etat, l’agriculture japonaise n’existerait plus (la plus subventionnée au monde), car aucun pays ne veut abandonner sa souveraineté alimentaire.

Hollande, Valls et Le Foll (sans doute le ministre de l’Agriculture le plus médiocre, à part Edith Cresson, que nous ayons eu depuis le début de la Ve République, ayant même refusé de se déplacer pour rencontrer les agriculteurs, au début de la crise) annoncent ainsi dans la précipitation des plans d’urgence, quelques millions d’euros à la volée, des réunions de concertation, des commissions. Clémenceau disait « quand je veux enterrer un problème, je crée une commission ». Mais ce n’est évidemment pas avec quelques subventions supplémentaires et quelques facilités de paiement qu’on sauvera l’agriculture française – ou du moins les plus petits producteurs – face à la concurrence européenne et mondiale, et surtout face à elle-même. Le contribuable et le consommateur paieront à double titre, outre une légère hausse de prix, au travers la répercussion de l’aide d’Etat dans l’allongement de la dette. Mais ce ne sont pas des réformes structurelles, c’est là que le bas blesse. Les agriculteurs veulent simplement que le pouvoir tienne (au moins un peu) toutes les promesses qu’il leur a faites il n’y a pas si longtemps et pouvoir continuer à nourrir leurs concitoyens, comme cela a toujours été leur mission sacrée. C’est-à-dire, au moins, qu’il abaisse les fameuses charges les asphyxiant, qu’il règlemente la distribution et qu’il régule, dès que la concurrence européenne et / ou mondiale devient par trop déloyale.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         J. D.

31 mai, 2015

Ce génocide arménien

Classé dans : Monde,Politique — llanterne @ 4:12

Ce génocide arménien fait l’objet d’une passionnante exposition, à l’hôtel de ville, à l’occasion du centième anniversaire des évènements. Elle présente un état de nos connaissances sur cet événement marquant de l’histoire du XXe siècle, illustrant les violences de masse commises contre les Arméniens, en 1915-16, par le régime Jeune-Turc. Cette exposition produite par la Ville de Paris, avec le prêt exceptionnel de 350 documents photos et de 150 pièces provenant du Musée-Institut du Génocide Arménien et de la bibliothèque Nubar à Paris, vise à présenter au grand public une synthèse des savoirs dont on dispose aujourd’hui sur ces violences et leurs conséquences.

Tout le monde, mis à part les Turcs, reconnaît que les Arméniens ont été victimes en 1915 du premier grand génocide de ce XXe siècle. Et chacun sait que l’électorat arménien pèse encore d’une certain poids dans nos scrutins, à l’image du déplacement de Hollande à Erevan, en Arménie, en avril dernier. En France, la diaspora rassemble près de 500 000 personnes, dont notamment à Paris, Lyon et Marseille. Le député Patrick Devedjian, le chanteur Charles Aznavour étaient du déplacement à Erevan, en avril dernier, par leurs origines arméniennes. Il est vrai, qu’est-ce qui explique la non-reconnaissance par la Turquie contemporaine, de ces évènements ayant fait près d’1,5 million de victimes, maintenant un siècle après les faits ? Ne touche-t-on pas là, au problème entretenu par la Turquie, avec ces minorités (kurdes, arméniens, etc…), parmi d’autres problématiques ? La reconnaissance officielle du génocide est-elle une des conditions sina-qua non à l’entrée de la Turquie dans l’UE ?

Tout d’abord, il n’y a aucune notion quantitative, quand l’on parle de génocide, il convient de le préciser. L’historiographie est établie là-dessus, c’est un génocide. Il y a l’intention, la planification, avec une intention d’éliminer un peuple, qu’il s’agisse de cent personnes, de mille personnes, de dix mille personnes ou de cent mille, ou encore un million, peu importe. Il y a aussi les transferts de population. Et ensuite, de faire en sorte que toute trace de cette civilisation disparaisse. Dès que vous cherchez à malmener des êtres humains, à massacrer en partie, une population, pour des critères religieux, ethniques, tel que l’a défini Raphaël Lenkind, à savoir un juif polonais - qui s’est appuyé sur trois exemples, que sont le génocide arménien, les famines en Ukraine et la Shoah -, il y a génocide. Ce-dernier était arrivé à la conclusion qu’il fallait le conceptualiser. Outre le crime de masse, le génocide issu du grec, est un néologisme s’apparentant à la notion de crimes contre l’humanité, inventé en 1943. Il a été tenté de l’imposer sémantiquement en 1945, au procès de Nuremberg, mais ça ne l’a été qu’en 1948. Aujourd’hui, à part quelques universitaires américains, à peu près tous sont d’accord sur la notion de génocide, mais il y a quinzaine d’années, ce n’était pas le cas. Un très grand spécialiste de l’Empire ottoman, Bernard Loïs, déclarait dans un entretien dans Le Monde en 1997, que le génocide, c’est le terme arménien. Il perdra un procès intenté. Un autre historien perdra un procès équivalent, durant la même période.

D’abord, un génocide est un crime imprescriptible, même commis, il y a cent ans, d’où la non-reconnaissance par la Turquie, impliquant aussi des questions de territoires, de géopolitique, mais aussi différents acteurs, à savoir la République d’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Haut-Karabath, mais aussi des revendications de propriétés « je veux récupérer ma maison, etc. » François Hollande a demandé aux Turcs, lors d’une cérémonie officielle où il était présent, en Arménie, à Erevan, d’avancer sur la voie de la reconnaissance. Cent ans après les faits, seulement vingt-et-un dirigeants s’étaient rendus en Arménie. Sur le plan historique, au tournant du XXe siècle, les Arméniens sont principalement concentrés dans les six provinces orientales de l’Empire ottoman, leur territoire ancestral, ainsi qu’à Constantinople et dans les principales villes d’Anatolie. La majorité est établie en milieu rural et mène une vie traditionnelle, regroupant des petits artisans, commerçants, éleveurs, etc. Les villes de province concentrent aussi une société éduquée et entreprenante, qui entre dans la modernité, établie souvent dans le négoce et l’usure, alimentant parfois des préjugés à leur égard. Le milieu et la fin du XIXe siècle est caractérisé par un mouvement d’émancipation des minorités de l’Empire ottoman, suite à une série de soulèvements. Et les Arméniens (qui sont sujets ottomans) prennent conscience de l’inégalité de leurs droits face aux musulmans, en tant que chrétiens et dénoncent les méthodes du sultan. S’est ainsi que naquit la fameuse question arménienne, terminologie utilisée, en particulier, dans les milieux diplomatiques et dans la presse populaire en Europe de l’ouest, après le congrès de Berlin en 1878. Comme pour la question d’Orient, elle est relative à la sécurité et à la volonté d’autonomie des Arméniens notamment vis-à-vis des communautés environnantes au sein de l’Empire ottoman, exprimée approximativement des années 1870 aux années 1910. Les massacres hamidiens de l’été 1894 dans le district de Sassoun suite à une (supposée) révolte fiscale arménienne, constituent le prélude au génocide, fermement condamnés par la communauté internationale (surtout par des politiques français comme Jean Jaurès et par les Anglais).

De 1908 à 1918, l’Empire a été dirigé par le Comité Union et Progrès (CUP), un parti entièrement contrôlé par un comité central de neuf membres, constituant un pouvoir parallèle. Le Comité a assis son pouvoir en développant un réseau d’antennes locales, et en remplaçant les cadres de l’armée et de l’administration par des militants du parti. L’efficacité de son programme génocidaire a largement été déterminée par l’association de l’État-parti avec les notables locaux, les cadres religieux et les chefs tribaux. Les Jeunes-Turcs sont arrivés au pouvoir, avec des idées d’émancipation. A partir de 1913, l’Empire ottoman est amputé de larges territoires, provoquant une crise morale. Ayant perdu toute une partie de l’Empire ottoman, les généraux génocidaires caressaient l’espoir de créer un autre empire s’étendant vers l’est, l’Anatolie, l’Asie mineure. La perspective de la création d’un Etat arménien vers l’Anatolie bloquait cette tentative. Ils souhaitaient homogénéiser l’Anatolie, selon le principe du darwinisme social. Le coup d’Etat du 25 janvier 1913, instaure un parti unique, laissant les mains libres au Comité Union et Progrès, et favorisant la radicalisation de la direction Jeune-Turque. Les Jeunes-Turcs entrent en guerre aux côtés des Allemands. Comme pour tous les génocides qui vont suivre au cours du XXe siècle, la guerre constitue la première condition à la mise en oeuvre d’une politique systématique d’extermination. Elle permet notamment la mobilisation, dès le début d’août 1914, des Arméniens âgés de 20 à 40 ans. Le projet d’homogénéisation de l’Asie Mineure, caressé par les chefs du CUP, a alors pris la forme d’une entreprise d’extermination des Arméniens.

Une offensive ottomane sur les marches de l’Empire, à l’est, est accompagnée, sous couvert d’opérations militaires, de massacres localisées, en particulier dans la région d’Artvin, où la population arménienne d’une vingtaine de villages est massacrée. La planification des déportations est assurée par le Directorat pour l’installation des tribus et des migrants, la police dressant les listes de déportés, la gendarmerie assurant l’encadrement des convois, les services du Trésor s’occupant de gérer les biens abandonnés des déportés (bijoux, mobilier, biens fonciers…). Les coordinateurs de ces opérations étaient les secrétaires-responsables, délégués par le parti. Le 28 février, le ministre de la Guerre ordonne que les conscrits arméniens soient désarmés et versés dans des bataillons de travail. Le 24 avril 1915, les autorités procèdent à l’arrestation des élites arméniennes, à Istanbul et en province, marquant le début officiel du programme génocidaire. Il y a eu le volet « déportations », qui est la 1ère phase du génocide, qui dure à peu près six mois, d’avril-mai à octobre 1915, la seconde phase étant l’extermination dans des camps, qui dure de février à octobre 1916. Les hommes sont tués sur place, le plus souvent et les femmes et les enfants sont envoyés dans les camps, dans le désert,  harcelés en chemin par les tribus kurdes. Les bourreaux reçoivent les victimes, les parquent et les massacrent. La déportation des femmes, enfants, et vieillards s’est ainsi faite en 306 convois entre mai et octobre 1915, souvent détruits en cours de route, par la faim, l’épuisement et la soif, une faible proportion étant arrivée dans les lieux de relégation.

On a compté trente-deux à trente-trois camps de bouchers, le régime ayant mis sur place une organisation spéciale, des marches de l’Anatolie jusqu’au désert syrien, vers Alep, ayant accueilli environ 700 000 déportés, ainsi que près de 100 000 Arméniens relégués sur une ligne allant d’Alep à la mer Rouge. En mars 1916, environ 500 000 internés subsistent dans ces camps et quelques lieux de relégation. Une ultime décision est alors prise par le Comité central pour procéder à leur liquidation, d’avril à décembre 1916. La Turquie a pour un part reconnu les transferts de populations, mais il y a tout un travail d’historien, pour prouver qu’il y a une volonté d’extermination par balles, par l’épée, à l’arme blanche. Ensuite, c’est la persécution religieuse. Les survivants seront souvent obligés de se convertir à l’Islam et / ou de changer de patronyme. Ce qui vient s’ajouter à la destruction de monastères et d’églises arméniennes et / ou à leur transformation en mosquées, mais aussi à la modification de la toponymie des noms de lieux à consonance arménienne, pouvant parler d’ethnocide. Le recensement de la population arménienne au sein de l’Empire ottoman entre 1914 et 1915 est un sujet controversé, les derniers chiffres remontant à 1905 et 1912. Mais la plupart des estimations avancent un nombre compris entre 1,5 et 2,5 millions d’Arméniens, cette estimation étant très importante, pour déterminer les pertes civiles, dans le cadre du génocide arménien suivi de la guerre d’indépendance en Turquie. D’autres minorités ont été aussi victimes d’autres rétorsions. L’Etat turc s’est construit sur la négation de ce génocide.

Il y ainsi le cas des Grecs de Thrace, des juifs, d’autres minorités, ayant eu une série d’épurations ethniques en Anatolie, où il y avait de 30 à 40 % de non-musulmans en 1919, mais aujourd’hui, plus que 0,2 %. Le problème de la Turquie aujourd’hui, c’est celui de ces minorités. La plupart des observateurs avisés ont la même visée, il n’y a pas de fumée sans feu, tant que la Turquie n’aura pas reconnu le génocide arménien, l’Etat turc aura un problème avec la violence d’Etat, ce qui est valable pour d’autres Etats, issus de l’Empire ottoman. Un ministre turc a assisté récemment à une messe en hommage aux Arméniens, et Erdogan présenté ses condoléances, mais ce sont des mots en l’air. Car ensuite nous avons d’autres actes qui arrivent derrière et qui infirment ce qui a été dit. Il y a eu ce rapprochement turco-arménien, et qui a capoté, ces deux ou trois dernières années, la Turquie ayant posé des pré-conditions. Un des principaux problèmes turco-arménien, c’est la question de confiance, tout le problème entre victimes / bourreaux, dominants / dominés, traité de Sèvres / traité de Lausanne. Depuis cent ans, la Turquie pratique un pas de danse, un pas en avant, deux pas en arrière. Un grand responsable du génocide arménien, Talaat Pacha (l’un des dirigeants du mouvement Jeune-Turc), à qui on attribue l’ordre de « tuer tous les hommes, femmes et enfants arméniens sans exception », dépêché dans l’est de l’Anatolie, à titre spécial, fut condamné à mort par contumace par la cour martiale turque en 1919. En dépit de cela, il dispose d’un mausolée à Istanbul, d’une totale reconnaissance dans l’espace public, les autorités devant le remplacer, lui et d’autres personnalités, par des Justes Turcs ayant secouru des Arméniens. La thèse négationniste turque se repose notamment sur la révolte de Van, mais il s’agissait seulement d’un mouvement d’auto-défense de cette ville arménienne du sud-est de l’Empire ottoman, formant une sorte de saillant, puis de poche, ayant d’ailleurs sauvé ces habitants de l’extermination, près de 50 à 60 000 Arméniens ayant été tué dans les environs.

Les rescapés recensés à la fin de la guerre peuvent être classés en deux catégories, à savoir quelques milliers d’enfants et de jeunes filles, récupérés après l’armistice, et 100 000 déportés, découverts en Syrie ou parfois en Palestine, dès la fin de 1917, ainsi que plusieurs milliers d’autres, à la limite du Caucase ou à la frontière avec la Perse. A la fin de la guerre, des dizaines de refuges pour femmes et d’orphelinats dispersés au Proche-Orient et parfois en Grèce assurent la réhabilitation des rescapés qui constitueront plus tard la base de la diaspora arménienne, qui se crée dans les années 1920, trouvant en France, et notamment à Paris, un de ses principaux points d’ancrage. Entre 1922 et 1927, 58 000 réfugiés arméniens débarquent à Marseille, transitent par des camps de fortune, puis s’installent en ville ou remontent la vallée du Rhône. La région parisienne capte une partie de ces réfugiés qui s’établissent dans la petite couronne, à Alfortville, Issy-les-Moulineaux, Arnouville et, à Paris, dans les quartiers de Belleville et de Cadet. La préméditation est clairement établie. Dès 1915, les Turcs ont mis la main sur tous les biens des Arméniens. Mais la revendication des Arméniens n’est pas seulement économique, car tôt ou tard, il y aura nécessairement reconnaissance. C’est aussi territorial, ce peuple massacré, déporté, ayant aussi eu son territoire, ce qui peut devenir revendication territoriale. Encore aujourd’hui, les archives du cadastre sont fermées en Turquie.

On peut rétorquer, que l’on fait procéder à la reconnaissance du génocide, et ensuite passer à des réparations matérielles, territoriales. Mais étant donné qu’en 1915, il n’y avait pas d’Etat arménien souverain, on ne sait si l’Arménie contemporaine peut réclamer des territoires en Turquie, la République d’Arménie datant de 1918 (et ne représentant qu’à peu près de 15 à 20 % de la superficie de l’Arménie historique). Sur le plan politique, psychologique, les négociations d’adhésion à l’UE plus ou moins arrêtées pour d’autres raisons, n’avanceront pas. Il est sûr que l’on attendrait de la Turquie qu’elle reconnaisse ces minorités, ayant fait des pas en ce sens pour l’intégration en Europe. La mémoire du génocide tire vers le passé, elle enferme dans le passé. Mais la reconnaissance sera un avenir arménien, mais aussi se dissolvant dans un cadre plus large, pouvant se référer à une religion, à un alphabet, à des traditions. La Turquie se sent peut-être également soutenue dans son positionnement, par la tiédeur de la position américaine. Obama ne s’est pas rendu à Erevan, en avril dernier, mais lorsqu’il a été candidat, il a parlé de génocide et plus maintenant. A l’intérieur de la société américaine, il y un électorat arménien non négligeable, donc cela ne vient pas de la société civile. Mais bien qu’entretenant des rapports ambigus avec la Turquie, avec Israël, c’est l’un des deux Etats sur lequel les Etats-Unis peuvent s’appuyer dans la région aujourd’hui.

Sur un plan purement historique, l’Allemagne a aussi joué un rôle fondamental, tel l’a reconnu le ministre des affaires étrangères allemand. Etant l’allié de l’Empire ottoman, à l’est, les Allemands étaient là, mais ont laissé le génocide se dérouler, en dépit des observateurs présents sur place, militaires ou civils (près de 12 000), unis dans un silence coupable. Car ils étaient en compétition avec les Anglais, en pénétration vers le Moyen-orient et les Ottomans étaient le véhicule. C’est également la thèse défendue par l’historien arménien Vaak Dedrian, ayant apporté la preuve de la participation à la préparation et à la mise en oeuvre des massacres de certains fonctionnaires et militaires allemands en poste dans l’Empire ottoman. Hans Freiherr von Wangenheim, ambassadeur allemand auprès de l’Empire ottoman de 1912 à 1915, savait que les Turcs planifiaient le génocide arménien, comme le prouve une lettre. Les Allemands ont d’ailleurs exfiltré les hauts-responsables du génocide, en 1919, à la chute du califat. Et ils ont même restitué à Ankara le corps de Talaat Pacha, en 1940 (assassiné dans la même ville en 1921 par un rescapé arménien du génocide, qui fut ensuite acquitté). En Allemagne, le niveau de reconnaissance historique a varié selon les périodes. Dans l’entre-deux guerres, la tendance est plutôt à la réparation symbolique. Le traité de Sèvres signé le 10 août 1920 entre le nouveau gouvernement de Mustafa Kemal et les Alliés prévoit le jugement des responsables du génocide. La victoire d’Adolf Hitler en 1933 mettra un coup d’arrêt à ce processus. D’autant que les relations entre la Turquie et le Troisième Reich étaient très amicales, jusqu’à la déclaration de guerre de la Turquie à l’Allemagne en 1945, pour le moins formaliste. Les officiers allemands présents sur place ont été nombreux à rejoindre les rangs du parti national-socialiste, à partir de 1933. Ils se sont inspirés des méthodes appliquées lors du génocide arménien. Tel Rudolf Höss, alors jeune conseiller militaire (affecté dans l’est de l’Anatolie en 1915), qui a ensuite commandé le camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau. Cette question arménienne est en train de rebondir. Elle est liée à la mondialisation, à la place des sociétés civiles dans le monde, qui est beaucoup plus forte maintenant, qu’elle était, il y a vingt ans, et qui veulent participer au processus de décision. C’est tout l’effort de la société civile en Turquie. 

En fait, si l’on arrive à faire au Proche-orient avec le génocide des Arméniens, ce que l’on a réussi à faire en Europe avec la shoah, c’est-à-dire d’extraire cette violence structurelle des Etats pour créer une zone d’Etats de droit, si l’on arrive à faire la même chose, des Balkans au Caucase, en passant par le Proche-orient et nous en sommes loin, alors nous aurions quelque chose de nouveau. La Turquie a une place particulière dans cette affaire, car elle est l’ancienne puissance tutélaire de tous ces Etats. Par ailleurs, dans la Turquie d’aujourd’hui, on découvre aussi des Turcs qui apprennent qu’ils avaient des grands-parents arméniens. Cette société turque veut plus de démocratie, elle bouge, elle vit. Aujourd’hui, la société civile turque se rattrape, mais pas encore l’Etat.

                                                                                                                                                                           J. D.

Cette ridicule panthéonade…

Classé dans : Politique,sujets de societe — llanterne @ 2:19

Sans avoir, loin s’en faut, le talent oratoire d’un prédicateur tel Bossuet, François Hollande est passé spécialiste de l’oraison funèbre. Depuis janvier dernier, le drame de Charlie Hebdo et de l’épicerie cachère de la porte de Vincennes, à grand renforts de formules creuses, il n’arrête plus de s’incliner devant la mémoire des victimes du présent et du passé. Tout est bon pour lui, pour tenter de gagner quelques points dans les sondages. Dans cette lignée, l’entrée au Panthéon de quatre figures de la Résistance, mercredi dernier, vient s’inscrire dans les précédents hommages, cette fois-ci en ré-exhumant les fantômes de l’occupation et de la résistance. Seulement, n’est pas Malraux qui veut.

Le but de la panthéonade, selon le néologisme ironique de Régis Debray, est de rendre hommage à une personnalité de nationalité française dont l’oeuvre et l’existence ont marqué l’histoire de France. Cette tradition se veut aussi un moyen, pour le pouvoir en place, de placer sous les projecteurs une période de l’histoire et de tenter d’y graver son empreinte. Le journaliste torturé par la Gestapo, Pierre Brossolette ; la fondatrice d’ATD Quart-Monde, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, et l’ethnologue Germaine Tillion, toutes deux déportées à Ravensbrück ; le ministre du Front populaire Jean Zay - à l’origine de l’ENA, dès l’entre-deux-guerres -, assassiné par la Milice à l’image de Georges Mandel. Ces deux femmes et deux hommes incarnent l’esprit de la Résistance, bien que plus méconnus que n’a pu l’être Jean Moulin. Le Panthéon, dont le fronton proclame la devise « Aux grands Hommes, la patrie reconnaissante », n’accueillait jusqu’ici que deux femmes sur soixante-onze personnalités, la physicienne Marie Curie, et Sophie Berthelot, en sa qualité d’épouse du chimiste Marcellin Berthelot. Ces quatre figures de la Résistance sont entrées au Panthéon - dont deux symboliquement, par refus des descendants, les cercueils étant vides -, ce mercredi 27 mai, suite à des cérémonies d’hommage débutées la veille.

Le cortège funèbre a traversé la capitale, en empruntant le chemin de la libération de Paris. Parti de la porte d’Orléans, il a parcouru l’avenue du Général-Leclerc, l’avenue Denfert-Rochereau et le boulevard de Port-Royal. Après un hommage organisé par la Mairie de Paris place Camille-Jullian, le cortège a rallié la Sorbonne, pour une veillée dans la cour d’honneur, avant d’entrer au Panthéon en cortège, le lendemain après-midi. Sous la Ve République, la « compétence de panthéonisation » est transférée au Président de la République. Elle s’avère une arme redoutable, forte en symbole. A cet effet, une entrée au Panthéon s’accompagne toujours d’un grand discours du chef de l’Etat. C’est en tout cas, ce que nous attendions de François Hollande, et évidemment lui aussi. Tout le monde y avait pensé, et l’attendait au tournant, que ce soit les journalistes, les politiques, les spectateurs. « Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège… », nous entendions encore la voix chevrotante de Malraux, à la fois émouvante et ridicule, le 19 décembre 1964, un autre grand résistant faisant son entrée au Panthéon, accueilli par ce fameux discours, dans cette ancienne église construite sous Louis XV, devenue grand temple républicain sous la IIIe. C’est le souffle lyrique des mots, l’histoire qui vous étreint, la seconde guerre mondiale, l’occupation, la résistance, la torture, la mort. L’histoire serait son truc, nous murmure les communicants, depuis des jours, au sujet de Hollande. Les grands mots étaient tous de cérémonie, aussi bien alignés que les cercueils. Toutes les familles politiques étaient honorées, même les royalistes, qui furent souvent les premiers à s’engager dans la résistance, il est vrai, en dépit du pétainisme affiché de Charles Maurras et d’une partie des camelots de l’Action française.

Et il ne manquait rien, sauf l’essentiel, à savoir le style, le talent, l’âme. Ainsi, le texte était à la fois solennel et ennuyeux, insipide et soporifique, l’auteur butant sur les mots et les syllabes, comme absent, du moins sans lyrisme aucun. Sans souffle, ni force, ni vigueur, lisant ses notes, François Hollande employait une tonalité excessivement convenue, en passant par les parallèles mal établis avec l’actualité. Souhaitant s’inscrire dans le temps présent, il a ainsi assuré que l’ethnologue Germaine Tillion « serait dans le camp des réfugiés qui accueillent les exilés de Syrie et d’Irak », qu’elle appellerait à la solidarité pour les chrétiens d’Orient, qu’elle se serait mobilisée pour retrouver les filles enlevées par Boko Haram, dans le nord du Nigéria. Seulement voilà, quand Malraux évoquait Carnot et Victor Hugo, Hollande pensait à ses électeurs, « la solidarité n’est pas l’assistance » ou « quand il y a des ratés d’intégration, ce n’est pas la faute de la République, mais faute de République ». Nous passions de Victor Hugo à Séguéla, de Chateaubriand à Marc Lévy, pour reprendre une formule d’Eric Zemmour. Ainsi, Hollande ne semblait pas habiter son texte, ni vivre cette grandiose histoire. Ce n’est pas parce qu’il est incapable de nous annoncer la moindre bonne nouvelle, ni à propos de l’inversion de la courbe du chômage, ni à propos de la réduction de nos déficits publics, ni à propos d’une baisse de nos prélèvements obligatoires, qu’il doit maintenant se cantonner dans la morosité la plus morbide et les hommages à  toutes les victimes de la planète, du présent et du passé.

Pendant l’Occupation, comme le rappelait le journaliste Thierry Desjardins dans un récent billet, les Allemands avaient cru faire plaisir aux Français, en leur rendant les cendres de l’Aiglon, le fils de Napoléon, transférées de Vienne aux Invalides, par un hiver glacial. Les Parisiens avaient alors murmuré « Moins de cendres et plus de charbon ». Il est vraisemblable qu’aujourd’hui, un grand nombre de nos compatriotes, sans parallèle hasardeux - les chômeurs, les précaires, les exclus, les petits bourgeois des classes moyennes accablés d’impôts - ont envie de murmurer « Un peu moins de sonneries aux morts, un peu plus de travail, un peu moins d’impôts ». Bien que prétendant s’intéresser aux jeunes, à savoir les 25 à 35 % des 16-35 ans errant dans notre société, sans aucun espoir d’y trouver leur place, le président s’imagine sans doute, qu’en ré-exhumant ces figures estompées du siècle passé, d’il y a soixante-dix ans, il redonnera espoir à la jeunesse française. Un chef d’Etat doit se tourner vers l’avenir, fixer un cap, l’annoncer clairement et faire preuve d’une certaine volonté. Or, après près de trois ans de vacuité du pouvoir, d’impuissance la plus totale émanant de la tête de l’exécutif, ce pauvre Hollande n’ose plus nous promettre quoi que ce soit, ne sait où donner la tête et se tourne vers les pages les plus noires de notre passé. Ou les pires drames de notre présent, comme pour nous convaincre qu’il y aurait pire que ce que nous vivons, au quotidien, bien ce ne soit pas ce que nous lui demandons, ni ce pour quoi il a été élu. Cherchant désespérément à remonter un tant soit peu dans les sondages, avant la prochaine échéance électorale des régionales, il s’imagine bien naïvement qu’en investissant le terrain du « devoir de mémoire », il réinvestira sa fonction, mais hélas, sans le charisme, ni le lyrisme adéquat.

Tout cela sonnait absolument faux et creux. Il avait choisi la résistance, pour se hisser à la hauteur des plus grands, pour nous refaire le coup du 11 janvier. Ces prédécesseurs avaient été plus prudents ou plus malin. Chirac avait pris Alexandre Dumas et Mitterrand avait choisi Jean Monnet, à savoir le métissage si l’on veut, pour l’un - Dumas était le petit-fils d’une quarteronne antillaise -, l’Europe pour l’autre. C’était politiquement correct à l’outrance, nous n’en attendions rien, et nous fûmes servis. A cette image, Hollande a voulu jouer dans la cour des grands, il n’a fait que montrer sa petitesse.

                                                                                                                                                                                J. D.

21 décembre, 2013

Retour sur cet hommage à Mandela

Classé dans : Diplomatie,Monde,Politique — llanterne @ 5:18

Après l’hommage unanime et consensuel adressé à Nelson Mandela, selon la formule zemmourienne, « les effluves d’encens médiatique se sont peu à peu dissipées ». A ce titre, l’icône Mandela a été célébré aux quatre coins de la planète, à l’image d’un Gandhi. 90 chefs d’Etat se son précipités en Afrique du sud pour honorer la mémoire du grand homme. Ils n’avaient guère le choix, il est vrai, sur le plan de la com’. Que celui que ses fidèles appelaient « Madiba » ait été terroriste et plus ou moins communiste dans sa jeunesse n’a guère d’importance. Mandela a su, après 29 années de bagne, lancer le plus beau mot d’ordre, et pas des moindres, à savoir celui de la réconciliation, du pardon. Peu de vainqueurs ont eu ce courage. Mais une fois cet petit monde envolé, une fois le mythe consacré, reste aussi la dure réalité, qui est celle de l’Afrique du sud contemporaine.

Effectivement, il y a vingt ans, quand Mandela accède au pouvoir en Afrique du sud, en 1994, il a le grand mérite de prôner la réconciliation entre noirs et blancs et d’éviter ainsi un bain de sang. Tous ceux qui connaissaient l’Afrique du sud de l’apartheid craignaient que le jour où les choses basculeraient, où les Blancs perdraient la partie, on assisterait à la pire des guerres civiles et que les noirs se vengeraient sans pitié de décennies de persécutions. Ce fut la seule « décolonisation » réussie, au 1er abord. Né le 18 juillet 1918 dans l’ancien Transkei, décédé le 5 décembre 2013, Nelson Mandela était un Xhosa issu de la lignée royale des Thembu, éduqué à l’européenne par des missionnaires méthodistes. Il commença ses études supérieures à Fort Hare, université destinée aux enfants des élites noires, avant de les achever à Witwatersrand, au Transvaal, au coeur de ce qui était alors le « pays boer ». Il s’installa ensuite comme avocat à Johannesburg. Nelson Mandela était avant tout un révolutionnaire, un combattant, un militant qui mit « sa peau au bout de ses idées ». Il fut ainsi l’un des fondateurs de l’aile militaire de l’ANC, qu’il co-dirigea avec le communiste Joe Slovo, planifiant et coordonnant plus de 200 attentats et sabotages pour lesquels il fut condamné à la prison à vie.

A sa libération et à son avènement, Mandela a trouvé en le président De Klerk de l’époque, un parfait alter-égo, qui renonce alors à défendre le pouvoir et l’apartheid, alors même que l’ANC n’avait pas les moyens militaires de battre l’armée sud-africaine. Il faut dire que diplomatiquement, depuis la chute du mur de Berlin, l’Afrique du sud ne sert plus de bastion contre le communisme et le soutien tacite de l’occident au régime d’apartheid, durant les années 1970-80, n’a plus de raison d’être, l’abandonnant au nom des bons sentiments. Il fut ainsi hissé au pouvoir par un président De Klerk appliquant à la lettre le plan de règlement global de la question sud-africaine décidé par Washington. Mais seulement, certains chiffres viennent ensuite noircir le tableau du post-apartheid. Le taux de criminalité en Afrique du sud est, en 2013, le plus élevé au monde, avec une moyenne de 43 meurtres quotidiens. Entre 1970 et 1994, en 24 ans, alors que l’ANC était en guerre contre le régime d’apartheid, une soixante de fermiers blancs furent tués. Depuis avril 1994, plus de 2 000 fermiers blancs ont été assassinés. Cependant, il faut reconnaître à Mandela l’intelligence, à son arrivée au pouvoir, d’avoir compris que s’en prendre aux élites économiques blanches, coulerait l’Afrique du sud. Il avait l’exemple de la Rodhésie, devenu le Zimbawe.

Mais plusieurs héritiers de Mandela  n’ont pas cette intelligence, que ce soit Thabo Mbeki (1999-2008) et Jacob Zuma (depuis 2009), l’Afrique du sud étant devenu un Etat du « tiers-monde » dérivant dans un océan de pénuries, de corruption, de misère sociale et de violences, réalité en partie masquée par quelques secteurs ultraperformants. Le PIB de l’Afrique du sud a chuté considérablement en quinze ans. Selon les statistiques de l’ONU, l’Afrique du sud est désormais classée parmi l’un des cinq pays les moins performants du continent africain, devant les Comores, Madagascar, le Soudan et le Swaziland. Le chômage toucherait près de 25,6 % de la population active en 2013, mais en réalité environ 40 % des actifs. Quant au revenu de la tranche la plus démunie de la population noire, il est aujourd’hui inférieur de moitié, à ce qu’il était avant 1994. En 2013, près de 17 millions de noirs sur une population de 51 millions d’habitants, ne survécurent que grâce aux aides sociales. S’y ajoute des problèmes d’ordre sanitaire, le Sida faisant des ravages (près de 20 % de la population étant séropositive), au sein de la population noire. Le pays est toujours aussi divisé et cloisonné, après des décennies d’apartheid, blancs et noirs ne se cotoyant guère, et les clivages politiques étant toujours les mêmes, lors de chaque élection, les noirs votant pour l’ANC, les blancs et les métis pour l’Alliance démocratique.

Entre noirs même, l’ANC connaissant de graves tensions entre Zulu et Xhosa (la tribu dont était issue Mandela), entre doctrinaires post marxistes et « gestionnaires » capitalistes, entre africanistes et partisans d’une ligne « multiraciale », à la kényane. Un conflit de génération oppose également la vieille garde aux jeunes loups prônant une « libération raciale » et la spoliation des fermiers blancs, comme au Zimbawe. Ces successeurs se sont révélés incompétents et corrompus. La misère grandissante accroît la violence sociale et la répression est souvent féroce. Ainsi selon une tirade d’Eric Zemmour, concluant bien le propos, une fois Mandela disparu, on risque de s’apercevoir vite, que l’Afrique du sud ne constitue pas une nation, mais un agrégat de peuples opposés, désunis et déchirés, réunis par le colonisateur britannique, peuples dont les références culturelles sont étrangères, et même souvent irréductibles, les unes aux autres, que la nation « Arc-en-Ciel » n’est qu’un mythe.

                                                                                                                                                                                                 J. D.

3 décembre, 2013

Cette baisse en trompe-l’oeil

Classé dans : Politique,sujets de societe — llanterne @ 15:48

Il est clair que personne ne fanfaronne, en particulier au gouvernement, avec l’annonce des derniers chiffres du chômage, même s’ils marquent un léger recul. Ainsi, il y a eu, en octobre, 20 500 chômeurs de moins, soit – 0,6 %. Ce qui n’est pas grand-chose, c’est le moins que l’on puisse dire, nous avons toujours 3 270 000 chômeurs inscrits à Pôle-emploi, sans compter les inactifs. Même si cela nous change, bien évidemment des dramatiques augmentations mensuelles habituelles, cette toute petite baisse du baromètre n’est guère stimulante. A savoir, une éclaircie qui n’empêche pas la destruction d’emplois et le recul de la consommation dans notre pays.

Dans un premier temps, ce qu’il convient d’analyser - pour être juste -, c’est que le chômage est stable, c’est ce que l’on doit retenir suite à l’annonce des dernières statistiques officielles publiées, il y a trois-quatre jours. Mais d’où cela vient, là est la question ? Et est-ce que cela est durable, ou supposé l’être ? C’est là que le bas blesse. On voit qu’il y a beaucoup de radiations, même s’il peut y en avoir pour de bonne raisons – ou du moins légitimes -, mais aussi le rôle essentiel des emplois aidés, qui sont pour l’essentiel des emplois publics. Il ne faut pas nécessairement dédaigner ces emplois aidés, qui peuvent appuyer des jeunes gens peu qualifiés, en difficulté d’insertion sociale et éloignés du marché de l’emploi. Mais néanmoins, l’emploi privé ne contribue pas véritablement à la diminution du chômage. La prudence du gouvernement sur la durée est donc de bon aloi. Tant que l’on n’aura pas une croissance d’1,5 % au minimum, nous n’aurons pas de baisse significative du chômage. Et nous en sommes loin. Le chômage est stabilisé à un niveau élevé, semble-t-il, dans l’hexagone.

Vu sous un autre angle, il est vrai que le nombre de chômeurs a diminué, mais il y a plus de chômeurs au mois d’octobre 2013, qu’au mois d’octobre 2012 (+ 6 %), ce qui est non négligeable. Enfin, le nombre de chômeurs de plus d’un an est aussi en explosion, représentant 42 % du nombre de chômeurs, ce qui est inquiétant, la probabilité de retrouver un emploi, au bout d’un an, étant beaucoup plus faible. La probabilité de retrouver un emploi est de 30 % en France, après un an de chômage, contre de 80 à 90 % en Scandinavie. On a l’impression que l’on décrit la France des années 1970, en citant ces derniers chiffres. Il n’y a ainsi pas de fluidité suffisante du marché du travail, pour éviter aux chômeurs longue durée d’être stigmatisés. Le suivi laisse également à désirer, même si des tentatives ont été réalisées, dans la seconde moitié des années 1990. La crise pointe son nez partout. Depuis un mois, les salariés du groupe « La Redoute » manifestent leur mécontentement, et leur inquiétude, face au développement de la vente sur internet. L’histoire du groupe « La Redoute » a débuté, il y a plus de 75 ans, dans les filatures de Roubaix. Depuis un mois, les salariés inquiets pour leur avenir, multiplient les manifestations. La vente de ce groupe de prêt-à-porter est un dossier, parmi tant d’autres, hautement symbolique et politique.

François Hollande ne se réjouit-il pas trop vite, alors que des centaines d’entreprises, voire des milliers, dans toute la France, sont menacées de dépôt de bilan. Ainsi, pour en revenir aux statistiques du chômage, cette petite baisse en trompe-l’oeil, ne concerne que les chômeurs de catégorie A (chômage total). Les chômeurs de catégories B et C (activité réduite) ont, eux, continué à augmenter, 39 600 de plus, soit + 0,8 %. Et puis, surtout, comme nous l’avons prouvé, il ne faut pas oublier que le gouvernement triche d’une manière éhontée. D’abord, en faisant radier à tour de bras certains chômeurs des listes officielles, comme nous l’avons vu, quoi qu’il en soit (11 000 radiations administratives de plus). Ensuite, en transformant, par un tour de passe-passe incroyable, des chômeurs de catégorie A en chômeurs de catégories B ou C, sous prétexte qu’ils suivent un vague stage de formation (plus ou moins bidon).

C’est ce qui est arrivé à 60 000 d’entre eux, en octobre. Et bien-sûr, en multipliant à l’infini, les embauches à coups d’emplois d’avenir ou de génération et d’emplois « aidés », quoi que l’on puisse en dire, mais payer par les entreprises et le contribuable. Ainsi, nous avons encore 11,1 % de chômeurs, au bas mot, alors que l’Allemagne n’en a plus que 5,2 % (même si les radiations existent là-bas aussi, mais à population active plus importante, le chômage reste nettement plus bas), les Etats-Unis 7,2 %, la Suisse, 3,2 %, ou l’Autriche, 4,9 %. Certes, la natalité de l’Allemagne ou de l’Autriche est faiblarde, mais les analyses restent intéressantes. Et l’on peut toujours évoquer l’Espagne, 26,6 %, ou la Grèce, 27,3 %, mais c’est une bien maigre consolation, sachant que nous sommes bien à plus de 15 % de chômeurs et d’inactifs, dans la réalité des faits. En jouant sur les chiffres, Hollande joue aussi sur les mots. En fait, ce qui compte n’est pas le nombre de chômeurs mais bien le nombre d’emplois marchands qui sont créés. Cette année, la France a encore perdu plus de 110 000 emplois. Quelque soit les entourloupes auxquelles se livrent les socialistes, les réalités sont têtues.

Sur ce point, la croissance ne repartira, qu’à certaines conditions. Et non pas en attendant, le nez au vent et les bras croisés, pour paraphraser Thierry Desjardins, que l’économie mondiale redémarre et que nous puissions en récolter quelques miettes. Cela veut dire permettre aux entreprises de se développer aussi, en investissant et en innovant pour créer de la richesse et conquérir des marchés intérieurs comme extérieurs, tout en relançant la consommation, en permettant aux citoyens de consommer. Or, il est vrai, toute la politique socio-économique menée par Hollande afin de maquiller les chiffres avec ses emplois aidés l’oblige à augmenter toujours plus les prélèvements et à oppresser davantage encore les entreprises et les consommateurs. C’est toute l’absurdité de cette politique. Cela se fait nécessairement au détriment de l’économie marchande. L’argent qui est placé dans l’assistanat et les emplois aidés, ne l’est pas ailleurs, dans l’allégement des charges des entreprises, etc. Nous fonctionnons dans un système en vase clos, selon le principes des vases communicant. Il convient surtout de dynamiser le secteur privé par la formation notamment. La majorité des licenciés économiques en France, le sont par absence d’investissements, en matière de formation, d’adaptabilité. Il faudrait que les salariés du groupe « La Redoute » soient suffisamment formés pour aller travailler, par exemple, auprès de ces nombreuses petites entreprises diversifiées dans la vente en ligne, par correspondance (suivant l’exemple scandinave). C’est le problème français, en grande partie.

Nous ne ferons baisser le chômage significativement, que lorsque nous serons capables de former les salariés, face aux soubresauts du marché, et avec la réactivité s’imposant en matière d’évolution professionnelle. Ainsi, pour faire baisser artificiellement le nombre de chômeurs, Hollande massacre à la tronçonneuse toutes les possibilités de créer des emplois. Les Français commencent à s’apercevoir que ce n’est pas la courbe du chômage, qu’il convient d’observer, mais bien celle des créations d’emplois, pensant naïvement que si la première baissait un jour, ce serait parce que la seconde augmenterait. Et ils comprennent sans doute, qu’Hollande va, peut-être, parvenir à l’exploit de faire baisser les deux en même temps. Moins de chômeurs, moins d’emplois. Le chômage baisse, mais l’emploi recule… C’est évidemment suicidaire, car avant longtemps, faute de la moindre croissance qu’il paralyse lui-même, Hollande ne pourra plus s’offrir d’emplois aidés. Le nombre de chômeurs baisse virtuellement, mais paradoxalement, le nombre des fermetures d’entreprises se multiplie. Mais cela dit, comment s’en étonner ? Ainsi, une politique socialiste ne peut que conduire à une économie du même type. Et comme dans une vaste faillite, l’Etat-providence devient l’Etat-catastrophe.

                                                                                                                                                                                         J. D.

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